La poésie du mercredi (#66)

Pour cette soixante-sixième Poésie du mercredi – le nombre du Diâââbleuh -, je vous propose quelque chose d’assez spécial. (Et, oui, il y a un rapport avec le Diâââbleuh. Vous allez voir.)
Donc, un extrait… de roman. Scandale et révolution : ON EST CENSÉ PARLER DE POÉSIE ICI, SAPRELOTTE. Ça commence comme ça, et puis après on ne sait pas où ça va s’arrêter. Hein ?
Mais bon. Reposez-moi donc ce couteau (c’est pas recommandé sur les écrans en règle générale) et laissez-moi expliquer le pourquoi du comment.
La poésie d’aujourd’hui est donc un extrait de roman, plus précisément du
Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, paru en 1933. Il s’agit d’un passage lui-même tiré d’un passage plus long, assez célèbre, et qui consiste en une vision hallucinée du narrateur, Bardamu : il décrit en effet la sortie des morts de leur cimetière, et leur danse (ou invasion ?) nocturne au-dessus de la ville. (Vous voyez le lien avec le Diâââbleuh ?) Ce passage en lui-même – aux alentours de la page 368 en Folio – tient, en tout cas selon moi, plus du poème en prose (et plus particulièrement de l’épopée antique ou de la prophétie biblique) que du roman « classique ».
Voici donc un extrait du
Voyage au bout de la nuit de Céline :

Une abominable débâcle, il en arrive tournoyants des fantômes des quatre coins, tous les revenants de toutes les épopées… Ils se poursuivent, ils se défient et se chargent siècles contre siècles. Le Nord demeure alourdi longtemps par leur abominable mêlée. L’horizon se dégage en bleuâtre et le jour enfin monte par un grand trou qu’ils ont fait en crevant la nuit pour s’enfuir.
Après ça pour les retrouver, ça devient tout à fait difficile. Il faut savoir sortir du Temps.
C’est du côté de l’Angleterre qu’on les retrouve quand on y arrive, mais le brouillard est de ce côté-là tout le temps si dense, si compact que c’est comme des vraies voiles qui montent les unes devant les autres, depuis la Terre jusqu’au plus haut du ciel et pour toujours. Avec l’habitude et de l’attention on peut arriver à les retrouver quand même, mais jamais pendant bien longtemps à cause du vent qui rapproche toujours des nouvelles rafales et des buées du large.
La grande femme qui est là, qui garde l’Île c’est la dernière. Sa tête est bien plus haute encore que les buées les plus hautes. Il n’existe plus qu’elle de vivante un peu dans l’Île. Ses cheveux rouges au-dessus de tout, dorent encore un peu les nuages, c’est tout ce qui reste du soleil.
Elle essaye de se faire du thé qu’on explique.
Il faut bien qu’elle essaye puisqu’elle est là pour l’éternité. Elle n’en finira jamais de le faire bouillir son thé à cause du brouillard qui est devenu bien trop dense et bien trop pénétrant. De la coque d’un bateau qu’elle se sert pour théière, le plus beau, le plus grand des bateaux, le dernier qu’elle a pu trouver dans Southampton, elle s’en fait chauffer du thé, par vagues et encore des vagues… Elle remue… Elle tourne le tout avec une rame qui est énorme… Ça l’occupe.
Elle regarde rien d’autre, sérieuse pour toujours qu’elle est et penchée.
La ronde est passée tout à fait au-dessus d’elle mais elle a même pas bougé, elle a l’habitude qu’ils viennent tous les fantômes du continent se perdre par ici… C’est fini.
Elle tripote, ça lui suffit, le feu qu’est sous la cendre, entre deux forêts mortes, avec ses doigts.
Elle essaye de l’animer, tout est à elle à présent, mais son thé il ne bouillira plus jamais.
Il n’y a plus de vie pour les flammes.
Plus de vie au monde pour personne qu’un petit peu pour elle encore et tout est presque fini…

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La poésie du mercredi (#49)

Nous venons d’atteindre la dernière étape de notre parcours sur les traces de Philippe Katerine et de la « substantifique moelle » de ses textes.
Je vous propose aujourd’hui, pour clore cette séquence, « Numéros » in Robots après tout, 2005, dont les thématiques permettent une fin… ouverte.
Vous pouvez bien sûr retrouver les chansons de ces dernières semaines (et beaucoup d’autres, la sélection a été difficile !) sur Internet dans ses albums. (À titre personnel, son album Philippe Katerine de 2010 est un de mes préférés. Du moins je trouve que c’est l’un des plus originaux !)

Donc, aujourd’hui, on parle de numéros.

NUMÉROS

Un
Soixante-huit
Douze
Soixante-dix-neuf
Huit cent vingt-neuf
Huit cent cinq
Zéro sept

Voilà mademoiselle Numéros
J’ai les yeux bleus
Et je deviens gros

J’aime les chiens qui font peur
J’aime les ascenseurs
Les tapis roulants
J’aime l’odeur du ciment
J’aime dire bonjour aux autos qui passent
Je pense à la mort
À la mort
Tous les jours

Vous aussi
Vous y pensez
Oui, je le vois bien
Au fond de vos yeux bruns
Mademoiselle
Déclinez votre identité

Deux
Soixante-neuf
Zéro
Cinq
Quatre-vingt-dix-neuf
Cent trente-et-un
Cent soixante-sept
Quatorze

Un
Soixante-huit
Douze
Soixante-dix-neuf
Huit cent vingt-neuf
Huit cent cinq
Zéro sept

Voilà les clefs
Mademoiselle
Voilà les clefs
Mademoiselle
Mademoiselle

La poésie du mercredi (#47), ou le rapport entre une cervelle de singe et la philosophie (avec une analyse de texte en bonus)

J’avais prévu depuis assez longtemps de poster « Cervelle de Singe » aujourd’hui (Katerine, in 8e ciel, 2002). Après les événements de vendredi dernier, j’ai pensé qu’il vaudrait sans doute mieux changer de texte. Et puis, à la réflexion, je me suis dit que celui-ci, d’une certaine manière, correspondait bien à la situation actuelle…

Il n’y a pas qu’une voix pour dénoncer l’horreur, l’originalité peut parfois être autant, voire plus poignante que les images évidentes. Je vous laisse en juger :

CERVELLE DE SINGE

Mon père est un autobus impérial
Ma mère est une bouteille d’eau minérale
Mon frère est une pharmacie de nuit
Ma sœur est une symphonie

Moi je suis une rue à sens unique
Aux maisons construites à l’identique
Habitées par des femmes à moitié nues
Qui ne veulent pas être vues

Mais toi qui es-tu pour me décapiter ?
Mais toi qui es-tu pour m’écarteler
Avec les chevaux du ciel aux poignets ?

On se retrouvera en Enfer
Mais c’est moi qui serai Lucifer

Ton père est un intestin déroulé
Ta mère est un cerveau carbonisé
Ton frère est un ventricule en charpie
Ta sœur est une maladie.

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Mise à jour. Une explication plus claire des raisons qui m’ont fait voir dans ce texte une interprétation poétique des événements que nous vivons me paraît, finalement, nécessaire.

Sans partir dans un commentaire-de-texte-trois-grandes parties-trois-sous-parties-introduction-problématique-et-conclusion, une petite analyse s’impose.

Ce texte me paraît avant tout retranscrire une situation violente et subie, en cherchant à la sublimer, par le biais en l’écriture en elle-même. « me décapiter », « m’écarteler / avec les chevaux du ciel aux poignets » l’indique explicitement : l’écartèlement est une torture/mise à mort typique du Moyen-Âge dans l’imaginaire collectif, il pourrait même être perçu comme métonymie (ce terme désigne le fait de prendre la partie pour le tout) de cette époque car elle renvoie à quelque chose d’horrible et de violent – et le Moyen-Âge est perçu, la plupart du temps toujours dans l’imaginaire collectif, comme une période sombre, violente et obscurantiste.

Or, ce qui est très important dans ce vers, c’est que celui qui a la parole n’agit pas. Il est victime de cet écartèlement, impuissant ; il ne peut que questionner (assez inutilement, on s’en doute) : « qui es-tu pour me décapiter ». On voit bien ici le condamné à mort qui supplie son bourreau, c’est d’ailleurs un cliché (un film sur le Moyen-Âge sans ce genre de scène, ce n’est pas un film sur le Moyen-Âge).

Le « récit » de la scène, qui devrait être théoriquement constituer l’objet principal du texte, tient pourtant en trois vers, au centre du texte. Il reste d’ailleurs assez flou (celui qui parle se fait-il « décapiter » ou « écarteler », au juste ? Les deux ? On ne sait pas).

Mais ce qui constitue le « corps » du texte, en termes de longueur et d’importance, c’est justement le discours du personnage. Après une série d’affirmations (au présent, ici à valeur de vérité étendue dans le temps) (« ma sœur est une symphonie ») qui sont déroutantes au premier abord, on arrive à la mention de la torture. Suivent, dans une construction similaire aux affirmations du début (pronom possessif singulier + membre de la famille + groupe nominal composé d’un article indéfini et d’un substantif) une autre série d’affirmations. La différence entre les deux séries se trouve dans leurs tonalités. D’abord, pour la première série (qui caractérise directement le locuteur et son entourage, « mon père », « ma mère », etc.), on a affaire à une tonalité plutôt onirique, mais dans le bon sens, avec un lexique à tendance méliorative (même la « bouteille d’eau minérale » est connotée positivement – ce qui étanche la soif, l’eau comme élément vital, etc.). Au contraire, dans la seconde série, la tonalité est sinistre (c’est même carrément flippant, si vous voulez mon avis), on se rapproche du cauchemar, avec le « cerveau carbonisé », le « ventricule en charpie » et autres joyeusetés. Lexique très fortement connoté donc, des blessures, de la mort, et plus précisément de la mort violente. De la guerre, pourrait-on dire.

Or ces dernières affirmations se rapportent à un « tu » et non plus à un « je ». Il paraît logique de considérer qu’elles s’adressent au même « tu » que celui évoqué aux vers précédents (« mais toi qui es-tu »), et donc qu’il s’agit là d’une sorte d’imprécation, de malédiction.

Bon.

Maintenant qu’on en est là, voici mon interprétation. Cette imprécation est là pour rééquilibrer la situation : la victime de cette torture qui vient de l’extérieur, et, sans doute, d’en haut (« avec les chevaux du ciel ») reprend le pouvoir, la maîtrise de la situation par le langage. D’ailleurs, la formule « on se retrouvera en Enfer » est elle aussi un cliché, typique cette fois des westerns, et c’est normalement, celui qui n’est vaincu que provisoirement (ou qui le croit) qui la prononce… Suivie d’une série d’imprécations. Le schéma ici n’est donc pas totalement nouveau !

En établissant un discours, c’est-à-dire ici une représentation verbale d’un réel, celui qui n’était jusqu’à présent qu’impuissant face aux menaces extérieures, qui ne pouvait que questionner en vain le ciel (« mais toi qui es-tu pour me décapiter / avec les chevaux du ciel aux poignets »), se met à agir, et à lui-même frapper cette entité : avec les armes qu’il a, c’est-à-dire le langage. Il recrée une situation où c’est lui-même, le locuteur, qui a le pouvoir, dont la parole performative (de la malédiction) comme celle de l’assertion (avec les verbes au présent et leur valeur de « vérité », comme on l’a vu) prend toute la place, parole donc agissante.

Or le texte, lui, contrairement à un acte ponctuel, « anecdotique », restera, se maintiendra dans le temps. On ne connaîtra pas la scène en elle-même mais ce que la « victime » de cette scène en raconte, c’est sa parole qui fera office de vérité.

En allant encore plus loin, on pourrait dire que ce texte est une métaphore de la condition humaine (d’ailleurs, on a coutume de dire que l’homme descend du « singe » et qu’il se différencie des autres animaux par sa capacité à raisonner… autrement dit, par sa « cervelle »!). Écrasé par une puissance littéralement surhumaine et divine (la mention des « chevaux du ciel » est typiquement biblique, on peut penser aux Cavaliers de l’Apocalypse) dont on ne sait rien (« mais toi qui es-tu »), l’homme trouve sa compensation dans la parole et plus précisément dans la parole poétique… Inversant la situation en proposant une sorte de « rédemption » à l’envers, la vengeance (« on se retrouvera en Enfer / Mais c’est moi qui serai Lucifer »).

Contrer la violence absurde d’un événement par le langage et par l’art, qui permettent d’inverser la situation, je ne sais pas vous, mais moi, c’est comme ça que je vois tous les slogans et dessins qui fleurissent sur Internet depuis samedi.

 

 

 

Chirurgie florale

Je vous propose aujourd’hui une séance de poésie participative !
Comme toujours, le principe est très simple : écrire en commentaire ce que vous inspire l’image. À noter qu’aucune contrainte formelle n’est à respecter, bien que vous puissiez vous en imposer une.
Ici, j’ai voulu incruster un haïku, en rapport avec le thème floral, ou plutôt un haïku perverti, mais ce n’est en aucun cas une consigne.

D’ailleurs, vous pouvez très bien vous détacher presque totalement de l’image, et écrire sur tout autre chose – l’essentiel est de capter par mots ce que vous ressentez devant cette image.

Ne soyez pas timides : après tout, « La poésie doit être faite par tous et non par un », comme disaient Lautréamont et mon prof de français.

Allons-y !

(PS : je voudrais créer une chaîne poétique sur cet article et surtout ses commentaires, alors si ce principe/défi d’écriture vous plaît, même si vous n’y participez pas (ET C’EST TRÈS MAL), ce serait sympa de le partager, pour qu’il soit diffusé un peu partout !)

image

Végétaux fanés
Insidieuse eau croupie
Une mort est proche

(Se diffusent les parfums lourds
Quelque chose a eu lieu
qui terrifie la nature)

Instant happé
Avant la grâce terrible
Des lames faisant le vide.

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À vous !

La poésie du mercredi (#34)

Je vous propose aujourd’hui un poème intitulé « Glas », œuvre d’un poète maudit oublié et franc-comtois : Léon Deubel (1879-1913).
*
GLAS
Les temps sont accomplis : semons les roses noires.
Menons partout le deuil de l’augural trépas ;
Sur les marches du rêve il n’est de plus beaux pas
Et l’Homme est sans grandeur dans l’univers sans gloire.
*
Les longs cris se sont tus qui traversaient l’Histoire,
Impuissant à grandir nos gestes ici-bas,
L’Art déserte sa cause et les vastes combats
Et retombe à la fange où les pourceaux vont boire.
 *
Loin d’un monde où plus rien ne brûle que de vil,
Le Génie a gravi de lumineux exils ;
À l’Horizon des fronts l’Idéal agonise
 *
Comme un soleil se couche en des lagunes d’ors,
Et la nuit, jusqu’au ciel, élève son église
Où le silence est dit pour le repos des morts.

La poésie du mercredi (#32)

Aujourd’hui, je vous propose un texte de Brassens, « Les Funérailles d’antan », extrait de l’album du même nom sorti en 1960 !

LES FUNÉRAILLES D’ANTAN

Jadis les parents des morts vous mettaient dans le bain
De bonne grâce ils en faisaient profiter les copains
« Y a un mort à la maison si le cœur vous en dit
Venez le pleurer avec nous sur le coup de midi »

Mais les vivants aujourd’hui ne sont plus si généreux
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux
C’est la raison pour laquelle, depuis quelques années
Des tas d’enterrements vous passent sous le nez

Mais où sont les funérailles d’antan 
Les petits corbillards corbillards corbillards de nos grands-pères 
Qui suivaient la route en cahotant 
Les petits macchabées macchabées macchabées ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents 
Au fossoyeur aux croque-morts au curé aux chevaux même ils payaient un verre 
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps
Les belles pon pon pon, pon pon pompes funèbres 
On ne les reverra plus, et c’est bien attristant 
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans

Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert
Les malheureux n’ont même plus le plaisir enfantin
De voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin

L’autre semaine des salauds à cent-quarante à l’heure
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs
Quand, sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis,
On s’aperçut que le mort avait fait des petits

Mais où sont les funérailles d’antan 
Les petits corbillards corbillards corbillards de nos grands-pères 
Qui suivaient la route en cahotant 
Les petits macchabées macchabées macchabées ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents 
Au fossoyeur aux croque-morts au curé aux chevaux même ils payaient un verre 
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps
Les belles pon pon pon, pon pon pompes funèbres 
On ne les reverra plus, et c’est bien attristant 
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans

Plutôt que d’avoir des obsèques manquant de fioritures
J’aimerais mieux tout compte fait me passer de sépulture
J’aimerais mieux mourir dans l’eau dans le feu n’importe où
Et même à la grande rigueur, ne pas mourir du tout

Oh que renaisse le temps des morts bouffis d’orgueil
L’époque des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil
Où, quitte à tout dépenser jusqu’au dernier écu
Les gens avaient à cœur de mourir plus haut que leur cul

Mais où sont les funérailles d’antan 
Les petits corbillards corbillards corbillards de nos grands-pères 
Qui suivaient la route en cahotant 
Les petits macchabées macchabées macchabées ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents 
Au fossoyeur aux croque-morts au curé aux chevaux même ils payaient un verre 
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps
Les belles pon pon pon, pon pon pompes funèbres 
On ne les reverra plus, et c’est bien attristant 
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans

La poésie du mercredi (#22)

Un peu de poésie philosophique aujourd’hui avec Joachim Du Bellay ! « Si notre vie est moins qu’une journée », extrait du recueil L’Olive paru en 1550, aborde les thèmes de la mort et des illusions de la vie terrestres auxquelles s’accroche l’âme humaine :

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

La poésie du mercredi (#20)

J’ai décidé de vous proposer un poème particulier toutes les 10 semaines, comme je l’avais fait ici. Aujourd’hui, donc, Boris Vian et « Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale », paru dans son recueil Je voudrais pas crever (1962), et que j’aime beaucoup…

JE MOURRAI D’UN CANCER DE LA COLONNE VERTÉBRALE

Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale
Ça sera par un soir horrible
Clair, chaud, parfumé, sensuel
Je mourrai d’un pourrissement
De certaines cellules peu connues
Je mourrai d’une jambe arrachée
Par un rat géant jailli d’un trou géant
Je mourrai de cent coupures
Le ciel sera tombé sur moi
Ça se brise comme une vitre lourde
Je mourrai d’un éclat de voix
Crevant mes oreilles
Je mourrai de blessures sourdes
Infligées à deux heures du matin
Par des tueurs indécis et chauves
Je mourrai sans m’apercevoir
Que je meurs, je mourrai
Enseveli sous les ruines sèches
De mille mètres de coton écroulé
Je mourrai noyé dans l’huile de vidange Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes
Et, juste après, par des bêtes différentes
Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge
Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir
Je mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongles aux doigts de pieds
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
Je mourrai quand on décollera
Mes paupières sous un soleil enragé
Quand on me dira lentement
Des méchancetés à l’oreille
Je mourrai de voir torturer des enfants
Et des hommes étonnés et blêmes
Je mourrai rongé vivant
Par des vers, je mourrai les
Mains attachées sous une cascade
Je mourrai brûlé dans un incendie triste
Je mourrai un peu, beaucoup,
Sans passion, mais avec intérêt
Et puis quand tout sera fini
Je mourrai.

Raccourcis

C’est en passant sous un réverbère qu’Yel comprit que quelque chose n’allait pas.

Se retourna.

Il n’y avait personne, mis à part le frisson qui empoignait son épine dorsale, mais comme d’habitude, pouvons-nous dire, et Yel ne le remarqua même pas.

L’individu humanoïde dont les traits étaient décomposés par la lumière sale sous laquelle il se tenait baissa les yeux. Une flaque d’eau – elle était noire, semblait profonde, encore ces illusions d’optiques qui lui montraient des pantins dans la trajectoire des sacs en plastiques abandonnés, des chevelures bouclées dans les feuilles mortes, et ainsi de suite, il serait inutile de toutes les énumérer, ces illusions, dont Yel oublie le détail au fur et à mesure de leur apparition –, une flaque d’eau, qui ressemble ici à une flaque de pétrole, car pour Yel, la nuit si les chats ont disparu, tout devient étonnamment plus intéressant.

L’individu – si mouvant dans son identité que toute description plus détaillée serait erronée au moment même de la représentation, non pas erronée, en fait, mais fallacieuse, sans cesse réinventée, tout et son contraire au même moment et sous la même latitude, l’individu, donc, cette faute logique, se penche sur le gouffre, à genoux, y plonge tout entier, immerge les ongles de ses orteils.

C’est froid. Sa peau se hérisse. Yel s’étonne.

Son ombre a disparu depuis longtemps, lassée de devoir s’adapter sans arrêt aux modifications de l’individu qu’elle est chargée d’accompagner, car, tout de même, on a beau de pas être à proprement parler, ne pas avoir réellement de conscience et n’exister que lorsque la lumière baisse la garde, lorsque l’air fait des formes géométriques et que l’individu se blottit à la jonction de certains axes, lorsque tout est en demi-teinte, eh bien, malgré tout, c’est difficile et aucune ombre n’a jamais eu à subir ça, elle approchait la combustion spontanée, alors non, non merci, pas de ça – et l’ombre est partie.

Yel s’en va, essayant de comprendre ce qu’est la liberté.

Marche le long des rues – qu’est-ce qu’une rue, d’ailleurs, on se demande, un chemin de terre de campagne qui mène à la forêt n’est pas une rue, mais alors pourquoi un autre chemin de même taille, pareillement sinueux, simplement recouvert d’une croûte de pierre ou d’un mélange noir ou gris, brûlant, épais, qui mène à un parc municipal, pourquoi ce chemin-là serait une route ? marche donc le long des lignes ouvertes – un accouchement douloureux dont l’ouverture n’a jamais pu être totalement refermée, un moment difficile, on n’en parle pas, mais la plaie a juste pu être plus ou moins désinfectée, asséchée, et puis à la longue, comme les cris de douleur de la ligne à moitié déchirée fatiguaient tout le monde, tuée oui, mais c’était il y a très longtemps et à présent elle est fossilisée, c’est propre, c’est rigide, tout le monde est content et qu’on n’en parle plus.

Quant à ce que la ligne – les lignes – ont mis au monde (d’où l’expression mettre à la rue pour se débarrasser d’une erreur, d’un déchet, bref de quelque chose dont on ne veut plus, qui fait horreur, que ce soit adolescent paumé ou fauteuil crevé), voyons, où avons-nous la tête ? On ne sait pas ce que c’était, ça devait être important, mais mieux encore, ça devait être très laid, et personne n’a jamais regretté de ne pas savoir pourquoi exactement les lignes alors minces et souples avaient hurlé pendant des jours et des jours, pourquoi elles s’étaient ouvertes ainsi, mollement, et pour quelle raison, pour quoi faire, rejeter un machin inconnu et très probablement inutile.

Mais c’est de l’histoire ancienne et Yel continue sa progression ni rapide ni lente à travers les entrailles d’un animal imaginé, puisqu’à défaut de parler de rues, ou de lignes, il reste ça, l’intestin grêle de quelque chose.

Yel tourne à gauche devant une porte découpée de l’intérieur, noir, un bois tendre lacéré, une inscription, Yel s’en moque, Yel fait autre chose que de penser à l’outil qui a gravé des signes sur un bois blond, un jour recouvert d’une substance bleue à présent écaillée, à présent travaillée, ajourée, Yel s’en fiche et ne la regarde même pas, à vrai dire.

Et puis, toujours évitant les réverbères qui lui rappellent trop sa solitude car Yel ne peut plus parler à son ombre ni faire semblant d’en avoir peur, marchant toujours, arrive devant une barrière qui ondule doucement comme des roseaux près d’un étang un soir de pleine lune. Yel n’a jamais vu de roseaux et ne croit pas non plus à la lune. En fait, sa conscience confond un lac et un étang. Mais Yel pense tout de même ces mots : les roseaux qui frémissent doucement près d’un étang. Enlève la pleine lune, pour garder la rime. Yel se félicite de son imagination capable d’inventer des scènes dont elle – l’imagination – n’a entendu parler que lorsqu’elle avait encore une ombre.

Mais Yel continue son chemin, arrivant bientôt devant une rivière – car Yel aime bien penser voir des étendues d’eau naturelles – qui brille Comme si composée d’yeux de crapauds phosphorescents. Celle fois-ci la phrase ne satisfait pas Yel. Trop longue, pense l’individu, sans spontanéité, c’est mauvais. Yel aimerait bien soupirer mais la rivière est déjà partie.

Yel cherche un autre réverbère, un qui serait déjà presque mort, mais pas tout à fait, un dont la lumière se déverserait par à-coups, un réverbère qui aurait le hoquet, en fait, et attendrait la fin de la nuit pour crever comme on lui a bien précisé, bien expliqué en détail le jour de sa naissance, dans le contrat qu’il a signé comme il a pu, stipulant son rôle de réverbère en milieu urbain très dense, une bonne place, lui avait-on dit, tu ne seras pas trop seul, mais surtout ne bois pas aux flaques d’eau abandonnées, ça donne le hoquet, surtout, n’oublie pas.

Et Yel tourne encore, un bâtiment gris, un autre, des axes et des lignes brisées, décidément, on n’en sort pas. Jusqu’à un autre, enfin, un réverbère auquel Yel offre à boire, le réverbère se tait, eh bien, les locaux ne sont pas accueillants dans cette province songe Yel, même les réverbères se méfient, c’est dire.

À vrai dire le réverbère en question était torturé, car planté au pied d’une flaque d’eau, toujours celle dont il avait l’interdiction formelle de s’approcher, or, notre réverbère était d’un naturel très narcissique et aurait voulu savoir s’il était aussi mince, aussi luisant, aussi souple que ce qu’on lui avait dit là-bas, à l’origine, et la flaque d’eau dans laquelle s’épanouissaient des volutes d’essence un peu crémeuses lui promettait un miroir, et le réverbère hésitait. Se demandait s’il pourrait se pencher assez loin pour voir mais rester tout de même sur son axe et capable de se relever après coup. Par conséquent, il avait le hoquet, comme tous ceux qui se posent trop de questions.

Yel s’adosse au réverbère dont le contact est, peut-être grumeleux, on ne sait pas, en tout cas Yel trouve cela étrange, comme si des grains de poussière et de sable venaient tous lui réciter des poèmes dans les cheveux et sur le dos, le réverbère ne bronche pas.

Le liquide noir de la flaque tournoie, Yel se penche, on lui assure les retrouvailles avec son ombre, assuré ? Sûr et certain, dit-elle, c’est couvert par votre assurance, vous pouvez y aller sans crainte, on vous remboursera les frais, courage, la seule condition est d’ouvrir les yeux et de fermer la bouche, surtout faites-le dans cet ordre, c’est très important, d’abord vous ouvrez les yeux et ensuite vous fermez la bouche, et à cette condition, simple n’est-ce pas, vous pourrez comprendre les raz-de-marées, retrouver votre ombre et peut-être même voir la pleine lune sur les roseaux près d’un étang. Quant à la créature enfantée par les lignes, oui, bien sûr, la créature mise aux ordures à qui l’on doit ces rues ouvertes et rigides, n’en parlons pas.

Yel se met à genoux, le réverbère retient son souffle – ce qui a pour effet de faire passer son hoquet –, Yel ouvre les yeux de toutes ses forces, serre les poings, immerge sa tête complètement, ferme la bouche et sent son nez s’écraser sur une surface dure.

Le rapport d’autopsie a conclu au suicide par noyade.