Un sacrement à égorger

Entre-t-on en littérature comme on entre dans les ordres ?
Sans doute, puisque la littérature est un ordre : l’ordre de ne pas lâcher le langage, de lui faire rendre gorge. Mais qu’en est-il dès lors qu’on se méfie du langage, ou pire, dès lors que le langage se méfie de vous ? (…)

Mais un écrivain est-il censé aimer la littérature ? N’a-t-il pas tout intérêt à éprouver la plus grande méfiance envers elle, c’est-à-dire non seulement envers les œuvres passées, mais surtout envers celles à venir, et au premier chef les siennes ? Car écrire ce n’est pas fabriquer de la littérature, ce n’est pas tourner en rond comme un caniche dans l’arène de la représentation. Il ne s’agit pas d’accoucher d’une œuvre. (…)

Écrire est un acte qui consiste à se faire un corps, non en vertu d’on ne sait quelle authenticité, mais au prix d’une longue distanciation avec les instances du langage. Car c’est la langue qui nous parle, qui nous fait, qui nous plie et nous brasse – aussi est-il de la plus grande importance d’entrer en résistance, de se « dédire », de rompre le soi-disant contrat humain et biologique. Il faut en finir. (…)

Toute lecture est un apprentissage, une errance entre éblouissement et aveuglement, non seulement parce que, ce faisant, nous apprenons une langue étrangère, mais également parce que nous savons qu’à un moment ou à un autre nous devrons nous poser la question de savoir quoi faire de cette langue nouvelle qui désormais nous habite.
Lire, ce n’est pas simplement aménager un temps et un espace particuliers à l’intérieur du temps et de l’espace général, ce n’est pas simplement regarder autrui par la fenêtre de la page. Les livres sont des moteurs, et vient toujours le moment pour le lecteur de mettre les mains dans le cambouis, et d’essayer de voir s’il ne peut pas brancher ce moteur, cette machine sur son propre petit engin mental. (…)

L’ironie, c’est que nous ne savons jamais à l’avance quel usage nous ferons de tel ou tel écrit. (…) Nous ne savons même pas si nous avons envie de nous laisser envahir par tous ces fantômes.

Lire c’est donc ingérer une langue peut-être ennemie, accepter un virus, faire l’expérience troublante de la ventriloquie.

Claro, « Artaud hors murs », in Plonger les mains dans l’acide, ed. Inculte, 2011.

Crash-test, de Claro : accidents, pornographie, vertiges et poésie

Crash-test est le dernier roman de Claro, paru en août de cette année (le 19 pour être précise) ; voici mes quelques impressions d’après lecture. (Un article avec de vrais morceaux de poésie dedans.)

Le roman se divise en trois parties : « Crash-test », « Porn story » et « Strip-tease », les trois s’entremêlant. Dans « Crash-test », il est question d’un homme qui « travaille depuis août 72 pour un fabriquant d’automobiles. Il teste la résistance des habitacles, au gré des heurts, à l’aide de cadavres. » (p. 12) ; dans « Porn story », d’un adolescent dont les parents sont « pareils à des chiens féroces flairant, sinon plus féroces qu’eux, du moins aussi prompts à laisser baver la rage aux commissures de leur sourire » (p.118), et qui se plonge dans les « bandes-dessinées pour adultes » ; enfin « Strip-tease » a pour héroïne une strip-teaseuse dans un « club », son ressenti par rapport aux regards des hommes, et qui raconte les débuts de l’industrie pornographique.

Plusieurs thématiques se retrouvent tout au long du roman : l’accident, sous toutes ses formes, le sexe et ses fantasmes, la violence, l’instabilité, l’éclat – celui qui blesse comme celui qui hypnotise – et le rôle du regard. Toujours dans la thématique de la violence, une large place est accordée au féminisme (dans « Strip-tease »), ce qui est très étonnant. Pas par rapport à l’auteur dont on connaît les convictions féministes (,  ou encore ici, sans oublier cet article qu’il est OBLIGATOIRE d’aller lire), mais pour plusieurs raisons. Tout d’abord car on plonge très exactement dans la tête, derrière les yeux de cette femme, et c’est tellement juste qu’on a du mal à croire que c’est un homme qui a écrit cela. Ensuite on retrouve les questions féministes habituelles, telles que le slut-shaming, la culture du viol ou la réification de la femme ; or ce qui fait la force de ce texte, c’est que ce n’est en aucun cas un manifeste, mais toujours d’une œuvre d’art et, plus, d’un texte poétique. La poésie, ou plutôt : le style, ici, n’étant pas ajouté pour cacher la violence du discours, mais étant le discours. Ainsi, la femme qui pense tout ceci apparaît au lecteur non seulement humaine, contrairement à ce que les hommes veulent voir d’elle, mais également poète. Par conséquent, aucun misérabilisme : on n’éprouve pas de pitié pour elle, mais de l’empathie mêlée à de la colère et aussi beaucoup d’admiration.

Des hommes-malgré ? Des violeurs-malgré ? Des malgré-maîtres, jamais repus de leurs prises, entièrement dévolus à l’hypocrite conquête de l’autre, animés et manipulés par des afflux de sang, des secousses spermatiques, des élans impétueux ?

et

dansant

au plus cru

de leur être ?

Elle aimerait voir en eux autre chose que des seigneurs de guerre déguisés en épiciers de galéjade, et ne pas les condamner tous, et ne pas leur donner la damnation en partage, et ne pas s’approcher d’eux en brandissant un sécateur afin qu’ils ne s’abusent pas quant à ses intentions

– mais il y a les faits, il y a le charnier des faits, invisible sous la cendre de leurs exploits, et qui ondoie comme un tapis d’asticots à chacune de leurs déclarations –

– il y a les faits, le bruit des faits, les cris des faits, le sang des faits, les robes arrachées des faits, les gifles des faits, les faits aux poignets maintenus et aux jambes écartées, forcées, les faits des bouches fourrées et molestées, les larmes silencieuses des faits, les mères et les filles des faits frissonnant dans la même famine, les faits des rires violents (…), quand ils pissent les faits s’agitent derrière eux, les faits s’approchent sur leurs pattes de velours et rêvent de leur lacérer le dos – (…)

Car ce qui constitue Crash-test, c’est avant tout son style, qui en fait un objet étonnant, et bien plus qu’un roman sur un ado paumé, une strip-teaseuse ou un homme qui manipule des cadavres et des voitures. Et c’est aussi le style qui donne son unité au roman : l’auteur évite en effet le procédé, vu et revu, qui consiste à présenter séparément plusieurs personnages n’ayant rien à voir les uns avec les autres avant de les réunir, si possible par accident. Si on suppose (mais le doute est toujours permis…) que l’adolescent de « Porn story » rencontre l’héroïne de « Strip-tease », et que « l’homme des crash-tests » doit s’occuper d’une jeune femme morte dans le club où officie la strip-teaseuse, ce n’est pas le but du roman. Presque un accident de plus.

Le plus important dans le roman de Claro, donc, c’est le style. On le reconnaît : c’est cette façon de voir et sentir les choses en travaillant la phrase au corps qu’on trouve déjà dans Tous les diamants du ciel (2012), CosmoZ  (2010) ou Madman Bovary (2008). Plus précisément, il s’agit d’un mélange entre plusieurs procédés : énormément d’incises, qui semblent égarer les phrases, déjà très longues (plus de cinquante lignes pour certaines !), des images – comparaisons, métaphores, les choses agissent car dépendantes de verbes d’action -, toujours étranges, souvent inquiétantes, mais toujours vraies, témoignant d’une véritable vision.

Et c’est cette sincérité qui permet d’éviter l’écueil principal, dans l’écriture d’un roman comme Crash-test, c’est-à-dire à la fois novateur et expérimental : la complaisance. Tout d’abord dans les thèmes : pornographie et mort violente. Il aurait été facile de jouer là-dessus en abusant de l’aspect « sulfureux » (terme consacré dans ce cas…) de la chose ; facile de donner dans la violence et la pornographie pures, crûment, dans le but de choquer (donc de se donner une image d’artiste dérangeant, provocateur) et de flatter le voyeurisme du lecteur. Ce n’est pas le cas : sexe et violence ne sont pas montrés dans ce but. Crash-test parle de pornographie sans être de la pornographie. C’est encore moins un sermon moralisateur – « Il bande désormais avant même de bander, et ce miracle l’incite à se méfier infiniment du chant pataud de la morale. » (« Porn story », p. 95).

Plus complexe, le second risque était la complaisance, non vis-à-vis des autres, mais de soi-même : le risque de s’écouter écrire, d’aligner les mots sans se préoccuper de la justesse de l’image, pour « faire poétique », obscur. (D’où la question générale que soulève la notion de style : où est la frontière entre la cohérence des œuvres d’un auteur et l’auto-plagiat ?) Ce risque étant rendu plus difficile à éviter à cause des procédés utilisés : longues phrases errantes et s’enroulant sur elles-mêmes, comme dit plus haut, etc. Sans oublier le jeu avec les conventions typographiques : outre le fait que chacune des trois parties ait sa police de caractère dédiée, Claro invente littéralement une mise en page, notamment pour « Crash-test », malheureusement impossible à rendre ici (celle de WordPress ne me permet même pas de sauter des lignes, c’est dire). Le texte s’encre (pardon pour ce jeu de mots contestable…) dans tout l’espace du papier ; parfois, le résultat s’approche du calligramme, et c’est très impressionnant. Mais cette mise en page échappe au simple montage expérimental ou à l’exercice de style car elle est parfaitement justifiée, voire nécessitée par le texte. Les nombreux retours à la ligne sont autant de chocs ou d’éclats de carrosserie ; la taille de police diminue (et l’œil perçoit ce que l’esprit comprend : une suite de nombres dans l’ordre décroissant, par exemple). Parfois, au milieu d’une phrase, la police devient minuscule, souvent pour exprimer une nuance, une restriction : cela ressemble aux multiples conditions qui soumettent l’offre – ces fameuses précisions et restrictions que l’on trouve au bas des pubs-d’abribus, notamment les pubs pour voitures… La boucle est bouclée.

Enfin, on sent une énergie sourde qui parcourt le texte, lequel (contrairement à cet article) semble s’interdire de s’étaler : des chemins qu’ouvrent les phrases, seuls quelques uns seront explorés, et encore, pas dans leur intégralité. Un concentré d’images et de texte que l’imagination du lecteur peut, s’il veut, développer.

L’écriture de Claro dans Crash-test ne raconte, ni même ne montre les corps, la violence, l’instabilité et les accidents, mais elle les constitue. La poésie, ici, ne nomme pas le corps : elle l’est, l’incarne (re-désolée pour le jeu de mots). Elle est la matière du roman. On ressent, à la lecture du roman, que l’un ne va pas sans l’autre, que poésie et violence, accident, éclats, instabilité sont mêlés, car chacun des personnages est regard – regard de « l’homme des crash-tests » qui observe les accidents pour le compte d’un fabriquant d’automobiles, regard concupiscent de l’adolescent sur ses « bandes-dessinées pour adultes », regard enfin de la strip-teaseuse sur elle-même et sur les hommes, regards masculins dont elle ressent le poids… Or la poésie est avant tout regard, puisqu’elle transmet des images. D’ailleurs le personnage de « Porn story » jouit des mots en eux-mêmes avant des visions qu’ils véhiculent (la scène montre le héros et un de ses amis en train de lire les « bandes-dessinées pour adultes » (p. 107). Le texte en italique est celui de la bande-dessinée) :

(…) et follement excité par cette vision, il effleura de sa main demeurée libre les bourrelets de chair fondante relis les derniers mots s’il te plaît les bourrelets de chair fondante, heureux de sentir la femme frissonner aussitôt de plaisir incroyable murmure-t-il dans le cliquetis des cintres réveillés par l’excitation (…) éperdu de volupté il butina à pleines lèvres le beau fruit juteux putain qu’est-ce que c’est bien écrit (…)

Autre extrait, cette fois sur le langage – la phrase (p. 106) :

(…) comme on suit le mouvement de la main qui trace sur la feuille les mots qu’on lui demande de tracer quand on lui fait faire une dictée et que ce qu’il doit écrire a l’obligation d’être symétrique à ce qui est dit (ou une abstraction de ce genre)

or comment des mots

même soigneusement articulés par une bouche ayant sa propre voix ses propres inflexions et mettant dans ces mots un sens qui n’a rien à voir vec celui que d’autres pourraient y ranger

comment des mots pourraient-ils se contenter de signes écrits pour survivre même s’il va de soi que le sens n’est pas censé diverger à ce point d’un individu à l’autre

comment les mots donc

même articulés à la façon de minuscules éléments composant un mécanisme

pourraient-ils s’assagir au point de se fondre en formes fixes et dans le même temps demeurer fluides et libres et sauvages afin d’adopter l’écoulement de l’encre qui ne se contente pas de les graver distinctement et séparément mais les lie cursivement entre eux à la façon d’un fil ponctué de nœuds qu’on dévide pourtant sans heurt jusqu’à ce que la dictée s’interrompe dans le glas sentencieux d’un point final.

Reste enfin cette phrase, reprise tout au long du roman : « Au commencement était l’accident. », complétée par l’auteur en interview : « Au commencement était l’accident. Ou la poésie. »


Claro, Crash-test, 128 pages, aux éditions Actes Sud.

Poésie dissimulée, fumet non comestible : un univers entre des barbelés (ou : Ce qu’a fait le siècle des illusions)

Auschwitz, Oswiecim : des noms de lieux. Bien trop de lieux. On pourrait dire aussi : de non-lieux. Et la poésie ? La poésie ? Les briques, les cheminées, les trains, les ordres, la poésie, la rampe, les chiens, les dents, le froid, la poésie, les flammes.

S’il y avait eu la poésie, nous l’aurions su, dit Avram.

Puis, se ravisant : je dis n’importe quoi.

Oui, la poésie, conclut Eizik. La poésie comme un plafond déguisé en ciel.

C’est toi qui dis n’importe quoi, maintenant. (…)

Et si la poésie avait été comestible ? Autant imaginer qu’elle aurait été, alors, également, inflammable, dégradable, fragile. Ne l’est-elle pas toujours ? Pas par décision. Non, mais s’accrocher, ramper, résister, la poésie le peut, elle aussi.

C’est possible mais comment le prouver ? Et surtout qui le voudrait ?

Oh, la poésie nous restait sur l’estomac, comme une pierre. Et là-bas, à Auschwitz, certains en avalaient.

C’est pour dire, se tait Avram.

Extrait de CosmoZ, Claro, paru en 2010 chez Actes Sud.  597 pages de tornades, de métamorphoses, de corps, d’explosions (métalliques & Cie), d’errances, de rêves, d’éclats : condensé de poésie in extremis

L’arsenic, la suite !

L’arsenic n’est pas une matière qu’on se procure aisément. Il se vend au prix fort, sous des porches où même le junkie le plus desséché n’oserait s’avancer. Il faut descendre des marches, pousser des portes, cogner des gueules. Séduire est nécessaire. Tuer peut aider. Mentir n’avance à rien mais reste indispensable. C’est à croire que cette substance a valeur de sentiment. Je parvins donc à m’en procurer quelques grammes. Ça ne pesait pas lourd mais quel artifice ! Deux heures plus tard je tutoyais les fourmis et chantais des cantiques en catalan. J’étais debout, mais parfaitement horizontal. Je tournais à la vitesse d’un diamant encore engoncé dans son prisme de carbone. Le temps était une maquette et la seule colle dont je disposais était la morve qui coulait de mon nez sur ma chemise d’apparat. À peine avais-je inhalé l’arsenic que le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en caméléon et d’un garçon de classe qui portait une grande oriflamme. Overdose in extremis.

Cela étant dit, qu’est-ce que l’arsenic ?

Encore Claro, et toujours Madman Bovary. 

L’arsenic selon Claro.

« Qui n’a pas entendu le chant métallique de l’arsenic, auquel se mêlent les rires enchevêtrés du cristal, sa violente distillation dans ce sac à sucs qu’est la mémoire, risque de ne point apprécier à sa juste mesure l’aria qu’ânonne une agonie digne de ce nom.

Cela étant dit, qu’est-ce que l’arsenic ? »

Claro, Madman Bovary

« C’est « l’entrée en matière » de Madame Bovary, le seul roman de Flaubert que j’ai lu et relu plus de dix fois… »

« Madame Bovary : je te connais par cœur. Tu seras ma salvatrice musique d’ascenseur, mon passeport « easy listening » pour le monde des vivants, ou des zombies, peu importe, je corserai l’eau bénite s’il le faut, mais je survivrai au passage. Lire est évident, comme le mouvement de bascule du tabouret lorsque la corde se tend. »

Madman Bovary,
Claro.