Consommation et élitisme littéraires

La littérature narrative tend chaque fois davantage, de nos jours, en raison de la spécialisation entraînée par le développement industriel et l’établissement de la société moderne, à se diversifier en deux branches inquiétantes : une littérature de consommation, exécutée par des professionnels d’une plus ou moins grande habileté technique, qui se limitenr limitent à reproduire en série et selon des procédés mécaniques, des œuvres qui répètent le passé (thématique et formel) avec un léger maquillage moderne, et qui, par conséquent, prônent le conformisme le plus abject devant l’ordre établi (…) et une littérature des catacombes, expérimentale et ésotérique, qui a renoncé à l’avance à disputer à l’autre l’audience d’un public et maintient un niveau d’exigence artistique, d’aventure et de nouveauté formelle, au prix (et dirait-on la manie) de l’isolement et de la solitude.

D’un côté, au moyen des mécanismes broyeurs de l’offre et de la demande de la société industrielle ou des flatteries et chantages de l’État-patron, la littérature est changée en une occupation inoffensive, en un instrument de diversion bénin, (privée de ce qui fut toujours sa vertu la plus importante, le questionnement critique de la réalité grâce à des représentations qui, en prenant de cette réalité tous ses atomes, signifiaient à la fois sa révélation et sa négation), et l’écrivain en un producteur domestiqué et prévisible, qui propage et entretient les mythes officiels, parfaitement soumis aux intérêts régnants : le succès, l’argent, ou les miettes de pouvoir et de confort que l’État dispense aux intellectuels dociles. D’un autre côté, la littérature est devenue un savoir spécialisé, sectaire et vague, un mausolée super-exclusif de saints et de héros de la parole, qui ont cédé superbement aux écrivains-eunuques l’affrontement avec le public, le mandat impératif de la communication, et qui se sont enterrés vivants pour sauver la littérature de la ruine : ils écrivent entre eux ou pour eux, ils disent qu’ils sont attachés à la rigoureuse tâche de la recherche verbale, à l’invention de formes nouvelles, mais, dans la pratique, ils multiplient chaque jour les clés et les serrures de cette enceinte où ils ont enfermé la littérature, parce que, au fond, ils nourrissent la terrible conviction que ce n’est qu’ainsi, loin de la confusion et de la promiscuité où règnent, tout-puissants, les moyens de communication de masse, la publicité et les produits pseudo-artistiques de l’industrie de l’édition qui alimente le grand public, que peut fleurir de nos jours, comme une orchidée de serre, clandestine, exquise, préservée de l’encanaillement par des codes hermétiques, accessible seulement à certains vaillants confrères, une authentique littérature de création.

Mario Vargas Llosa, L’Orgie perpétuelle, p. 228.

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Choses et désir(s) conditionné(s)

Dans son roman Les Choses, paru en 1965, Georges Perec développe une réflexion sur la société de consommation et le conditionnement des désirs… Une page m’a particulièrement plu :

 

Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir. Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété ; c’était une loi de la civilisation, une donnée de fait dont la publicité en général, les magazines, l’art des étalages, le spectacle de la rue, et même, sous un certain aspect, l’ensemble des productions communément appelées culturelles, étaient les expressions les plus conformes. Ils avaient tort, dès lors, de se sentir, à certains instants, atteints dans leur dignité : ces petites mortifications – demander d’un ton peu assuré le prix de quelque chose, hésiter, tenter de marchander, lorgner les devantures sans oser entrer, avoir envie, avoir l’air mesquin – faisaient elles aussi marcher le commerce.

Ils étaient fiers d’avoir payé quelque chose moins cher, de l’avoir eu pour rien, pour presque rien. Ils étaient plus fiers encore (mais l’on paie toujours un peu trop cher le plaisir de payer trop cher) d’avoir payé très cher, le plus cher, d’un seul coup, sans discuter, presque avec ivresse, ce qui était, ce qui ne pouvait être que le plus beau, le seul beau, le parfait. Ces hontes et ces orgueils avaient la même fonction, portaient en eux les mêmes déceptions, les mêmes hargnes. Et ils comprenaient, parce que partout, tout autour d’eux, tout le leur faisait comprendre, parce qu’on le leur enfonçait dans la tête à longueur de journée, à coups de slogans, d’affiches, de néons, de vitrines illuminées, qu’ils étaient toujours un petit peu plus bas dans l’échelle, toujours un petit peu trop bas. Encore avaient-ils cette chance de n’être pas, loin de là, les plus mal lotis.

 


 

Cendrars, l’errance et la lecture

Blaise Cendrars consacre les dernières pages de Bourlinguer (publié en 1948) à son rapport aux livres et à la lecture en général :

Et, depuis ma plus tendre enfance, depuis que maman m’a appris à lire, j’avais besoin de ma drogue, de ma dose dans les vingt-quatre heures, n’importe quoi, pourvu que cela soit de l’imprimé ! C’est ce que j’appelle être un inguérissable lecteur de livres ; mais il y en a d’autres, d’un tout autre type, la variété en est infinie, car les ravages dus à la fièvre des livres dans la société contemporaine tiennent du prodige et de la calamité et ce que j’admire le plus chez les lecteurs assidus, ce n’est pas leur science ni leur constance, leur longue patience ni les privations qu’ils s’imposent, mais leur faculté d’illusion, et qu’ils ont tous en commun, et qui les marque comme d’un signe distinctif (dirai-je d’une flétrissure ?), qu’il s’agisse d’un savant érudit spécialisé dans une question hors série et qui coupe les cheveux en quatre, ou d’une midinette sentimentale dont le cœur ne s’arrête pas de battre à chaque nouveau fascicule des interminables romans d’amour à quatre sous qu’on ne cesse de lancer sur le marché, comme si la Terre qui tourne n’était qu’une rotative de presse à imprimer.

Un des grands charmes de voyager ce n’est pas tant de se déplacer dans l’espace que de se dépayser dans le temps, de se trouver, par exemple, au hasard d’un incident de route en panne chez les cannibales ou au détour d’une piste dans le désert en rade en plein Moyen-Âge. Je crois qu’il en va de même pour la lecture, sauf qu’elle est à la disposition de tous, sans dangers physiques immédiats, à la portée d’un valétudinaire et qu’à sa trajectoire encore plus étendue dans le passé et dans l’avenir que le voyage s’ajoute le don incroyable qu’elle a de vous faire pénétrer sans grand effort dans la peau d’un personnage. Mais c’est cette vertu justement qui fausse si facilement la démarche d’un esprit, induit le lecteur invétéré en erreur, le trompe sur lui-même, lui fait perdre pied et lui donne, quand il revient à soi parmi ses semblables, cet air égaré, à quoi se reconnaissent les esclaves d’une passion et les prisonniers évadés : ils n’arrivent plus à s’adapter et la vie libre leur paraît une chose étrangère.

Une drogue faisant basculer dans l’imaginaire, et dont les victimes sont toujours fières : 

C’est de la folie. Il n’y a pas de fin à la lecture. Certains lisent méthodiquement. D’autres oublient de vivre pour prendre des notes savantes dont ils ne savent que faire et accumulent et oublient par la suite. D’autres encore vivent dans la fiction. Tous, nous sommes dans l’imaginaire et quel drôle de cortège qui défile clopin-clopant et parade, des esprits très divers, mais tous avançant au pas du canard chinois et barbotant du bec à la recherche de Dieu sait quelle maigre pitance mentale, sous les huées, sous les risées, mais fier chacun de son infirmité particulière et chacun gardant son quant-à-soi, captifs libérés, prisonniers d’une noble cause, chacun à son idée, chacun à son image de la Vie. Un livre, un miroir déformant, une projection idéale. La seule réalité ou c’est tout comme.

Comme quoi, point n’est besoin de rêver à ces « châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir » pour que la littérature vienne poser un écran modifiant notre perception du réel…

Poésie funambulaire et solitude

Dans un texte intitulé Le Funambule et datant de 1958, Jean Genet s’adresse à un funambule de cirque, lui prodiguant des conseils pour la maîtrise de son art. Or cette image du funambule constitue une métaphore filée de l’artiste en général, et tout particulièrement du poète (« Comme au poète, je parlais à l’artiste seul. Danserais-tu à un mètre au-dessus du tapis, mon injonction serait la même. Il s’agit, tu l’as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste. »)

Voici un extrait de ce texte :

Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Mais rien – ni surtout les applaudissements ou les rires – n’empêchera que tu ne danses pour ton image. Tu es un artiste – hélas – tu ne peux plus te refuser le précipice monstrueux de tes yeux. Narcisse danse ? Mais c’est d’autre chose que de coquetterie, d’égoïsme et d’amour de soi qu’il s’agit. Si c’était de la Mort elle-même ? Danse donc seul. Pâle, livide, anxieux de plaire ou de déplaire à ton image : or, c’est ton image qui va danser pour toi. 

Jean Genet, in Le Condamné à mort et autres poèmes suivi de Le Funambule, Poésie/Gallimard.

Frémissements collectifs et révolution

Il faut avoir été mêlé aux foules frémissantes lors d’actions révolutionnaires ou pendant des événements dramatiques pour comprendre à quel degré de sensibilité parviennent les esprits lorsqu’ils sont livrés à la violence des des passions publiques. Une foule est une multiplication, non une addition. Dès que la raison critique est abandonnée, que les contraintes sociales ont été secouées, les réactions dépassent en intensité, en puissance, en étendue, l’excitation qui les provoque. (…)

Pour une foule inquiète redoutant une attaque, le moindre bruit sec est entendu comme un coup de feu ; il entraîne un assaut que l’on imagine défensif.

L‘intensité passionnelle, facteur primordial du dynamisme des masses, empêche l’histoire scientifique de comprendre l’origine des révolutions et des religions. Tout est absurde si l’on s’en tient aux pièces officielles et aux rapports administratifs ; et cependant rien n’est absurde car à tout prendre l’éclair de la passion donne plus de lumière que tous les conseils raisonnables.

Dans une atmosphère collective aiguë rien n’est impossible à l’homme ; il ne perçoit plus les barrières sociales et matérielles, celles-ci disparaissent effectivement, la puissance humaine est alors réellement décuplée. (…) Une protection surnaturelle paraît acquise à ceux qui ont franchi la frontière de leur ordinaire timidité. À la réflexion, ce qui est surnaturel, c’est que des millions d’êtres acceptent de vivre au-dessous de leurs possibilités dans l’ignorance de la puissance qu’ils renferment.

 

Extrait du Miroir du Merveilleux, Pierre Mabille, p. 64 (ed. de Minuit), 1940.

Jaccottet, l’insoutenable et la poésie

L’impossible : événements, ce qu’il faut lire ou voir dans les journaux (…), c’est à proprement parler l’insoutenable. Il semble donc impossible de poursuivre et l’on poursuit cependant. Comment ?

Parce que la poésie pourrait être mêlée à la possibilité d’affronter l’insoutenable. Affronter est beaucoup dire.

Ce qui me rend aujourd’hui l’expression difficile, c’est que je ne voudrais pas tricher (…).

Dès lors devraient entrer dans la poésie certains mots qu’elle a toujours évités, redoutés, et toutefois sans aller vers le naturalisme qui, à sa façon, est aussi mensonge. (…)

Mais c’est être perpétuellement à deux doigts de l’impossible.

Philippe Jaccottet, extrait de La Semaison II, Notes de carnet, 1970.

L’écriture selon Bonnefoy – Et Dieu dans tout ça ?

(…) ce qu’on nomme une création, à quelque niveau que ce soit, ce n’est jamais que de l’écriture, c’est-à-dire une place laissée, et peut-être la principale, aux pensées inconscientes de celui ou de celle qui écrit.

Extrait de la troisième partie de « Dieu dans Hamlet », tiré du Digamma (2012) (in L’Heure présente, recueil regroupant plusieurs de ses écrits les plus récents, Poésie/Gallimard, 2014).

Cette phrase, cependant, n’est qu’un extrait d’un plus long passage, empreint de mysticisme. Je l’ai cité en elle-même car elle me paraissait indépendante, malgré son articulation dans une phrase plus vaste – un texte à part entière.

Voici le passage complet :

Il y aurait, quelque part hors de notre monde, un dieu insatisfait de sa création. Il l’avait entreprise avec confiance, avec aussi une idée de ce qu’on peut croire la beauté, la preuve en sont aujourd’hui encore ces montagnes d’ici, ces fleuves dans leur lumière, mais vite il s’aperçut que les êtres auxquels il donnait forme ne répondaient pas à son vœu, ce qui n’est certes que naturel puisque ce qu’on nomme une création, à quelque niveau que ce soit, ce n’est jamais que de l’écriture, c’est-à-dire une place laissée, et peut-être la principale, aux pensées inconscientes de celui ou de celle qui écrit.

Ce dieu dut s’avouer qu’il avait en soi toute une part inconnue et inconnaissable, un inconscient.

Dans le pelage du zèbre, qu’il avait aimé dessiner, avec quelque amusement, il lui fallut comprendre, avec maintenant beaucoup d’inquiétude, qu’il y avait un sens qui lui échappait, un secret dont la clef lui demeurerait introuvable. Dans le rire de cette jeune fille, une adolescente encore, traversant la rue avec un garçon, qu’affleuraient une angoisse et une espérance également incompréhensibles. Dieu sut que quelqu’un en lui, qu’il ne savait pas, troublait ses intentions, enténébrait sa pensée, déconcertait son intelligence.

Quelqu’un ? Peut-être même plusieurs vouloirs, à se disputer sa puissance. Il abandonna au vent de ce gouffre ses schèmes inachevés.

Dieu, n’est-ce pas, nous aurait faits « à Son image »… Et si la curiosité, l’inquiétude de l’esprit, n’étaient pas – comme on voudrait nous le faire croire – un signe de non-croyance ou du moins de doute, mais la marque de Dieu, de même pour notre inconscient ?

Un sacrement à égorger

Entre-t-on en littérature comme on entre dans les ordres ?
Sans doute, puisque la littérature est un ordre : l’ordre de ne pas lâcher le langage, de lui faire rendre gorge. Mais qu’en est-il dès lors qu’on se méfie du langage, ou pire, dès lors que le langage se méfie de vous ? (…)

Mais un écrivain est-il censé aimer la littérature ? N’a-t-il pas tout intérêt à éprouver la plus grande méfiance envers elle, c’est-à-dire non seulement envers les œuvres passées, mais surtout envers celles à venir, et au premier chef les siennes ? Car écrire ce n’est pas fabriquer de la littérature, ce n’est pas tourner en rond comme un caniche dans l’arène de la représentation. Il ne s’agit pas d’accoucher d’une œuvre. (…)

Écrire est un acte qui consiste à se faire un corps, non en vertu d’on ne sait quelle authenticité, mais au prix d’une longue distanciation avec les instances du langage. Car c’est la langue qui nous parle, qui nous fait, qui nous plie et nous brasse – aussi est-il de la plus grande importance d’entrer en résistance, de se « dédire », de rompre le soi-disant contrat humain et biologique. Il faut en finir. (…)

Toute lecture est un apprentissage, une errance entre éblouissement et aveuglement, non seulement parce que, ce faisant, nous apprenons une langue étrangère, mais également parce que nous savons qu’à un moment ou à un autre nous devrons nous poser la question de savoir quoi faire de cette langue nouvelle qui désormais nous habite.
Lire, ce n’est pas simplement aménager un temps et un espace particuliers à l’intérieur du temps et de l’espace général, ce n’est pas simplement regarder autrui par la fenêtre de la page. Les livres sont des moteurs, et vient toujours le moment pour le lecteur de mettre les mains dans le cambouis, et d’essayer de voir s’il ne peut pas brancher ce moteur, cette machine sur son propre petit engin mental. (…)

L’ironie, c’est que nous ne savons jamais à l’avance quel usage nous ferons de tel ou tel écrit. (…) Nous ne savons même pas si nous avons envie de nous laisser envahir par tous ces fantômes.

Lire c’est donc ingérer une langue peut-être ennemie, accepter un virus, faire l’expérience troublante de la ventriloquie.

Claro, « Artaud hors murs », in Plonger les mains dans l’acide, ed. Inculte, 2011.

La poésie du mercredi (#40)

Nous voici donc arrivés à la quarantième semaine : comme d’habitude, pour les dizaines, je vous propose un poème que j’aime particulièrement.
Aujourd’hui, notre hôte est Dominique A, dont je vous avais déjà parlé ici ; « Semana Santa » est extrait de son dernier album, Éléor, sorti en 2014.
On trouve peu de ses chansons sur Internet, ce qui fait que je ne peux vous proposer que le texte de celle-ci : mais allez l’écouter, je vous promets que si ce texte vous plaît, la chanson en elle-même ne vous décevra pas ! Cet album est voilé de sonorité sombres et riches, éclairé par la voix de Dominique A, très lumineuse, presque claire, c’est le soir qui tombe, les souvenirs qui affluent même faux, les lumières qui tremblent – il un des rares véritables poètes de la chanson française actuelle.
Bref, je vous recommande vivement ses deux derniers albums, Vers les lueurs et Éléor.

Ce poème, c’est vraiment un « Instant-Né » (oui, c’est en plus une procession dans un pays latin…). On voit véritablement la scène, les vers sont étonnamment solides et cristallins à la fois, une sorte de tension interne tient tout en place… La forme en volutes – de l’encens, de la mémoire aussi bien que du texte – s’exprime notamment par la musique, dans la chanson.
C’est en écoutant « Semana Santa » que j’ai mise en mots mon impression et « développé » (dans tous les sens du terme) l’idée d’une forme poétique avant tout liée à la retransmission d’un instant.

SEMANA SANTA

Une femme fumait au seuil d’une boutique
Guettant la procession à l’angle de la rue
Main sur la hanche gauche, elle attendait mutique
Au soleil, elle semblait par son ombre tenue

C’était un jour d’avril ; sur le sol en damier
Des vieilles devisaient ; autour, des enfants
Couraient après des chats, et l’odeur de l’encens
Montait, lourde, à la tête et faisait suffoquer

La musique pleurait en agitant ses chaînes
Mimait la pénitence, et des larmes de sang
Épaisses lui échappaient et couraient sur ses flancs
Brûlant de ranimer les douleurs anciennes

Les vagues remuaient des histoires lointaines
Où des bateaux gavés d’or hantaient l’océan
Et la femme fumait, et l’odeur de l’encens
Montait, lourde, en son âme où cliquetaient des chaînes

Semana Santa

Une femme fumait au seuil d’une boutique
Guettant la procession à l’angle de la rue
Main sur la hanche gauche, elle attendait mutique
Au soleil, elle semblait par son ombre tenue…

Crash-test, de Claro : accidents, pornographie, vertiges et poésie

Crash-test est le dernier roman de Claro, paru en août de cette année (le 19 pour être précise) ; voici mes quelques impressions d’après lecture. (Un article avec de vrais morceaux de poésie dedans.)

Le roman se divise en trois parties : « Crash-test », « Porn story » et « Strip-tease », les trois s’entremêlant. Dans « Crash-test », il est question d’un homme qui « travaille depuis août 72 pour un fabriquant d’automobiles. Il teste la résistance des habitacles, au gré des heurts, à l’aide de cadavres. » (p. 12) ; dans « Porn story », d’un adolescent dont les parents sont « pareils à des chiens féroces flairant, sinon plus féroces qu’eux, du moins aussi prompts à laisser baver la rage aux commissures de leur sourire » (p.118), et qui se plonge dans les « bandes-dessinées pour adultes » ; enfin « Strip-tease » a pour héroïne une strip-teaseuse dans un « club », son ressenti par rapport aux regards des hommes, et qui raconte les débuts de l’industrie pornographique.

Plusieurs thématiques se retrouvent tout au long du roman : l’accident, sous toutes ses formes, le sexe et ses fantasmes, la violence, l’instabilité, l’éclat – celui qui blesse comme celui qui hypnotise – et le rôle du regard. Toujours dans la thématique de la violence, une large place est accordée au féminisme (dans « Strip-tease »), ce qui est très étonnant. Pas par rapport à l’auteur dont on connaît les convictions féministes (,  ou encore ici, sans oublier cet article qu’il est OBLIGATOIRE d’aller lire), mais pour plusieurs raisons. Tout d’abord car on plonge très exactement dans la tête, derrière les yeux de cette femme, et c’est tellement juste qu’on a du mal à croire que c’est un homme qui a écrit cela. Ensuite on retrouve les questions féministes habituelles, telles que le slut-shaming, la culture du viol ou la réification de la femme ; or ce qui fait la force de ce texte, c’est que ce n’est en aucun cas un manifeste, mais toujours d’une œuvre d’art et, plus, d’un texte poétique. La poésie, ou plutôt : le style, ici, n’étant pas ajouté pour cacher la violence du discours, mais étant le discours. Ainsi, la femme qui pense tout ceci apparaît au lecteur non seulement humaine, contrairement à ce que les hommes veulent voir d’elle, mais également poète. Par conséquent, aucun misérabilisme : on n’éprouve pas de pitié pour elle, mais de l’empathie mêlée à de la colère et aussi beaucoup d’admiration.

Des hommes-malgré ? Des violeurs-malgré ? Des malgré-maîtres, jamais repus de leurs prises, entièrement dévolus à l’hypocrite conquête de l’autre, animés et manipulés par des afflux de sang, des secousses spermatiques, des élans impétueux ?

et

dansant

au plus cru

de leur être ?

Elle aimerait voir en eux autre chose que des seigneurs de guerre déguisés en épiciers de galéjade, et ne pas les condamner tous, et ne pas leur donner la damnation en partage, et ne pas s’approcher d’eux en brandissant un sécateur afin qu’ils ne s’abusent pas quant à ses intentions

– mais il y a les faits, il y a le charnier des faits, invisible sous la cendre de leurs exploits, et qui ondoie comme un tapis d’asticots à chacune de leurs déclarations –

– il y a les faits, le bruit des faits, les cris des faits, le sang des faits, les robes arrachées des faits, les gifles des faits, les faits aux poignets maintenus et aux jambes écartées, forcées, les faits des bouches fourrées et molestées, les larmes silencieuses des faits, les mères et les filles des faits frissonnant dans la même famine, les faits des rires violents (…), quand ils pissent les faits s’agitent derrière eux, les faits s’approchent sur leurs pattes de velours et rêvent de leur lacérer le dos – (…)

Car ce qui constitue Crash-test, c’est avant tout son style, qui en fait un objet étonnant, et bien plus qu’un roman sur un ado paumé, une strip-teaseuse ou un homme qui manipule des cadavres et des voitures. Et c’est aussi le style qui donne son unité au roman : l’auteur évite en effet le procédé, vu et revu, qui consiste à présenter séparément plusieurs personnages n’ayant rien à voir les uns avec les autres avant de les réunir, si possible par accident. Si on suppose (mais le doute est toujours permis…) que l’adolescent de « Porn story » rencontre l’héroïne de « Strip-tease », et que « l’homme des crash-tests » doit s’occuper d’une jeune femme morte dans le club où officie la strip-teaseuse, ce n’est pas le but du roman. Presque un accident de plus.

Le plus important dans le roman de Claro, donc, c’est le style. On le reconnaît : c’est cette façon de voir et sentir les choses en travaillant la phrase au corps qu’on trouve déjà dans Tous les diamants du ciel (2012), CosmoZ  (2010) ou Madman Bovary (2008). Plus précisément, il s’agit d’un mélange entre plusieurs procédés : énormément d’incises, qui semblent égarer les phrases, déjà très longues (plus de cinquante lignes pour certaines !), des images – comparaisons, métaphores, les choses agissent car dépendantes de verbes d’action -, toujours étranges, souvent inquiétantes, mais toujours vraies, témoignant d’une véritable vision.

Et c’est cette sincérité qui permet d’éviter l’écueil principal, dans l’écriture d’un roman comme Crash-test, c’est-à-dire à la fois novateur et expérimental : la complaisance. Tout d’abord dans les thèmes : pornographie et mort violente. Il aurait été facile de jouer là-dessus en abusant de l’aspect « sulfureux » (terme consacré dans ce cas…) de la chose ; facile de donner dans la violence et la pornographie pures, crûment, dans le but de choquer (donc de se donner une image d’artiste dérangeant, provocateur) et de flatter le voyeurisme du lecteur. Ce n’est pas le cas : sexe et violence ne sont pas montrés dans ce but. Crash-test parle de pornographie sans être de la pornographie. C’est encore moins un sermon moralisateur – « Il bande désormais avant même de bander, et ce miracle l’incite à se méfier infiniment du chant pataud de la morale. » (« Porn story », p. 95).

Plus complexe, le second risque était la complaisance, non vis-à-vis des autres, mais de soi-même : le risque de s’écouter écrire, d’aligner les mots sans se préoccuper de la justesse de l’image, pour « faire poétique », obscur. (D’où la question générale que soulève la notion de style : où est la frontière entre la cohérence des œuvres d’un auteur et l’auto-plagiat ?) Ce risque étant rendu plus difficile à éviter à cause des procédés utilisés : longues phrases errantes et s’enroulant sur elles-mêmes, comme dit plus haut, etc. Sans oublier le jeu avec les conventions typographiques : outre le fait que chacune des trois parties ait sa police de caractère dédiée, Claro invente littéralement une mise en page, notamment pour « Crash-test », malheureusement impossible à rendre ici (celle de WordPress ne me permet même pas de sauter des lignes, c’est dire). Le texte s’encre (pardon pour ce jeu de mots contestable…) dans tout l’espace du papier ; parfois, le résultat s’approche du calligramme, et c’est très impressionnant. Mais cette mise en page échappe au simple montage expérimental ou à l’exercice de style car elle est parfaitement justifiée, voire nécessitée par le texte. Les nombreux retours à la ligne sont autant de chocs ou d’éclats de carrosserie ; la taille de police diminue (et l’œil perçoit ce que l’esprit comprend : une suite de nombres dans l’ordre décroissant, par exemple). Parfois, au milieu d’une phrase, la police devient minuscule, souvent pour exprimer une nuance, une restriction : cela ressemble aux multiples conditions qui soumettent l’offre – ces fameuses précisions et restrictions que l’on trouve au bas des pubs-d’abribus, notamment les pubs pour voitures… La boucle est bouclée.

Enfin, on sent une énergie sourde qui parcourt le texte, lequel (contrairement à cet article) semble s’interdire de s’étaler : des chemins qu’ouvrent les phrases, seuls quelques uns seront explorés, et encore, pas dans leur intégralité. Un concentré d’images et de texte que l’imagination du lecteur peut, s’il veut, développer.

L’écriture de Claro dans Crash-test ne raconte, ni même ne montre les corps, la violence, l’instabilité et les accidents, mais elle les constitue. La poésie, ici, ne nomme pas le corps : elle l’est, l’incarne (re-désolée pour le jeu de mots). Elle est la matière du roman. On ressent, à la lecture du roman, que l’un ne va pas sans l’autre, que poésie et violence, accident, éclats, instabilité sont mêlés, car chacun des personnages est regard – regard de « l’homme des crash-tests » qui observe les accidents pour le compte d’un fabriquant d’automobiles, regard concupiscent de l’adolescent sur ses « bandes-dessinées pour adultes », regard enfin de la strip-teaseuse sur elle-même et sur les hommes, regards masculins dont elle ressent le poids… Or la poésie est avant tout regard, puisqu’elle transmet des images. D’ailleurs le personnage de « Porn story » jouit des mots en eux-mêmes avant des visions qu’ils véhiculent (la scène montre le héros et un de ses amis en train de lire les « bandes-dessinées pour adultes » (p. 107). Le texte en italique est celui de la bande-dessinée) :

(…) et follement excité par cette vision, il effleura de sa main demeurée libre les bourrelets de chair fondante relis les derniers mots s’il te plaît les bourrelets de chair fondante, heureux de sentir la femme frissonner aussitôt de plaisir incroyable murmure-t-il dans le cliquetis des cintres réveillés par l’excitation (…) éperdu de volupté il butina à pleines lèvres le beau fruit juteux putain qu’est-ce que c’est bien écrit (…)

Autre extrait, cette fois sur le langage – la phrase (p. 106) :

(…) comme on suit le mouvement de la main qui trace sur la feuille les mots qu’on lui demande de tracer quand on lui fait faire une dictée et que ce qu’il doit écrire a l’obligation d’être symétrique à ce qui est dit (ou une abstraction de ce genre)

or comment des mots

même soigneusement articulés par une bouche ayant sa propre voix ses propres inflexions et mettant dans ces mots un sens qui n’a rien à voir vec celui que d’autres pourraient y ranger

comment des mots pourraient-ils se contenter de signes écrits pour survivre même s’il va de soi que le sens n’est pas censé diverger à ce point d’un individu à l’autre

comment les mots donc

même articulés à la façon de minuscules éléments composant un mécanisme

pourraient-ils s’assagir au point de se fondre en formes fixes et dans le même temps demeurer fluides et libres et sauvages afin d’adopter l’écoulement de l’encre qui ne se contente pas de les graver distinctement et séparément mais les lie cursivement entre eux à la façon d’un fil ponctué de nœuds qu’on dévide pourtant sans heurt jusqu’à ce que la dictée s’interrompe dans le glas sentencieux d’un point final.

Reste enfin cette phrase, reprise tout au long du roman : « Au commencement était l’accident. », complétée par l’auteur en interview : « Au commencement était l’accident. Ou la poésie. »


Claro, Crash-test, 128 pages, aux éditions Actes Sud.