La poésie du mercredi (#83)

Nous voici donc à nouveau en compagnie de Renée Vivien, en ce mercredi 16 mai 2018, et A l’heure des mains jointes…

 

A la Bien-Aimée

Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,

Et ma voile de soie et mon jardin de lys,

Ma cassolette d’or et ma blanche colonne,

Mon parc et mon étang de roseaux et d’iris.

 

Vous êtes mes parfums d’ambre et de miel, ma palme,

Mes feuillages, mes chants de cigales dans l’air,

Ma neige qui se meurt d’être hautaine et calme,

Et mes algues et mes paysages de mer.

 

Et vous êtes ma cloche au sanglot monotone,

Mon île fraîche et ma secourable oasis…

Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,

Et ma voile de soie et mon jardin de lys.

Publicités

La poésie du mercredi (#82)

Elle vous avait manqué – ou pas – : notre poème hebdomadaire fait son grand retour… Cette semaine, j’ai décidé de vous faire lire un poème de Renée Vivien dont je viens de découvrir toute l’étendue de l’oeuvre. « Viviane » est extrait de son recueil A l’heure des mains jointes, paru en 1906.

Petit avertissement : celui-ci n’est que le premier d’une longue série… 

Viviane

Une odeur fraîche, un bruit de musique étouffée

Sous les feuilles, et c’est Viviane la fée.

 

Elle imite, cachée en un fouillis de fleurs,

Le rire suraigu des oiseaux persifleurs.

 

Souveraine fantasque, elle s’attarde et rôde

Dans la forêt, comme en un palais d’émeraude.

 

L’eau qui miroite a la couleur de son regard.

Elle se voile des dentelles du brouillard.

 

Parfois, une langueur monte de l’herbe et plane :

Les violettes ont salué Viviane.

 

Sa robe a des lueurs de perles et d’argent,

Son front est variable et son cœur est changeant.

 

Son pouvoir féminin s’insinue à la brune :

Elle devient irrésistible au clair de lune.

 

Des pâtres ont cru voir, de leurs yeux ingénus,

Des serpents verts glisser le long de ses bras nus.

 

A minuit, la plus belle étoile la couronne ;

Parfois elle est cruelle et parfois elle est bonne.

 

Et Viviane est plus puissante que le sort ;

Elle porte en ses mains le sommeil et la mort.

 

Plus que l’espoir et plus que le songe, elle est belle.

Les plus grands enchanteurs sont des enfants près d’elle.

 

Près d’elle, la mémoire est un rêve aboli.

Son magique baiser est plus froid que l’oubli.

 

Ses cheveux sont défaits et le soleil les dore.

Chaque matin, elle est plus blonde que l’aurore.

 

Ondoyante, elle sait promettre et décevoir.

Vers le couchant, elle est rousse comme le soir.

 

A l’heure vague où le regret se dissimule,

Elle a les yeux lointains et gris du crépuscule.

 

Lorsque le fil ambré du croissant tremble et luit

Sur les chênes, elle est brune comme la nuit.

 

Des rois ont partagé son palais et sa table,

Mais nul n’a jamais vu sa face véritable.

 

Elle renaît, elle est plus belle chaque jour,

Et ses illusions trompent le simple amour.

 

Elle erre, comme un vent d’avril, sous la ramée,

Et vous reconnaissez en elle votre aimée.

 

Elle est celle qu’on ne rencontre qu’une fois.

Ecoutez… Nulle voix n’est pareille à sa voix.

 

Elle approche, et ses doigts effeuillent des corolles.

Vous tremblez… Vous avez oublié les paroles…

 

Mais vous savez – le bois merveilleux l’a chanté –

Qu’elle vous appartient depuis l’éternité.

 

Elle a changé de nom, de voix, de visage ;

Malgré tout, vous l’avez reconnue au passage.

 

Elle réveille en vous tous les anciens désirs.

A l’ombre de ses pas brillent des souvenirs.

 

Vous l’avez pressentie et vous l’avez rêvée

Longuement, et surtout vous l’avez retrouvée.

 

Elle trame pour vous des jardins et des ciels,

Et vous vous endormez en ses bras éternels.

La poésie du mercredi (#73)

Hier – le 17 mai – c’était la journée mondiale de lutte contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie. Je vous propose par conséquent un poème… de circonstance : « Paroles à l’Amie », de Renée Vivien, in À l’heure des mains jointes, dans sa version (revue et corrigée) de 1909.
Certains termes ont bien sûr vieilli, mais le texte n’en reste pas moins très intéressant…

PAROLES À L’AMIE

Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.

J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,
Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.

Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
J’évoque indolemment les rives aux pois d’or
Où la clarté des beaux autrefois flotte encor…
Et cependant je suis une grande coupable.

Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main
À l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n’ai point choisi le compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.

L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et l’Éros marchait à ton côté…
Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.
On m’avait condamnée aux laideurs masculines.

Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait de blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient s’allier au soir.

On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs
Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs,
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.

On m’a montrée du doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre…
En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre
Que je t’avais choisie avec simplicité.

Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, au nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.

On n’a point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et l’on a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ? »

Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure…

Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts…
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?…

La poésie du mercredi (#2)

Un saut dans le temps et les mouvements littéraires pour cette nouvelle édition de la Poésie du Mercredi, puisque de Péret on passe à Renée Vivien ! « Bacchante triste » est tiré du recueil Études et préludes, publié en 1901. Si on connaît Renée Vivien de réputation (la célèbre « Sappho 1900 »), ses œuvres restent relativement méconnues, bien que très belles.

Bacchante triste

Le jour ne perce plus de flèches arrogantes
Les bois émerveillés de la beauté des nuits,
Et c’est l’heure troublée où dansent les Bacchantes
Parmi l’accablement des rythmes alanguis.

Leurs cheveux emmêlés pleurent le sang des vignes,
Leurs pieds vifs sont légers comme l’aile des vents,
Et la rose des chairs, la souplesse des lignes
Ont peuplé la forêt de sourires mouvants.

La plus jeune a des chants qui rappellent le râle :
Sa gorge d’amoureuse est lourde de sanglots.
Elle n’est point pareille aux autres, – elle est pâle ;
Son front a l’amertume et l’orage des flots.

Le vin où le soleil des vendanges persiste
Ne lui ramène plus le génëreux oubli ;
Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,
Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

Tout en elle est lassé des fausses allégresses.
Et le pressentiment des froids et durs matins
Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.
Elle songe, parmi les roses des festins.

Celle-là se souvient des baisers qu’on oublie…
Elle n’apprendra pas le désir sans douleurs,
Celle qui voit toujours avec mélancolie
Au fond des soirs d’orgie agoniser les fleurs.