La poésie du mercredi (#41)

Bonjour à tous ! On fait un énorme saut dans le temps puisque le poème d’aujourd’hui date du… XIIe siècle. On n’en connaît pas l’auteur, mais on sait qu’il a été écrit en langue d’oïl, c’est-à-dire « l’ancêtre » du français moderne, parlé dans le Nord de la France. « Bele Yolanz en ses chambres seoit » est ce qu’on appelle une « chanson de toile » ; on suppose que les femmes la chantaient en cousant (car on a malheureusement perdu la mélodie, mais il est certain qu’il s’agissait d’une forme chantée). Il s’agit de la vision féminine de l’amour courtois chanté par les trouvères (les troubadours se trouvant dans le Sud et les trouvères dans le Nord de la France).

Je vous propose ici le poème en bilingue : je trouve très intéressant le rythme et les sonorités de la langue d’oïl, même si on ne comprend pas tout. Donc le poème en version originale, suivi de sa traduction en français moderne !

« BELE YOLANZ EN SES CHAMBRES SEOIT »

Bele Yolanz en chambre Koie
Sor ses genouz pailes desploie.
Cost un fil d’or, l’autre de soie.
Sa male mere la chastoie :
– Chastoi vos en, bele Yolanz.

Bele Yolanz, je vos chastoie :
Ma fille estes, faire lo doi.
– Ma dame mere, et vos de coi ?
– Je le vos dirai, par ma foi.
Chastoi vos en, bele Yolanz.

– Mere, de coi me chastoiez ?
Est ceu de coudre ou de taillier,
Ou de filer, ou de broissier,
Ou se c’est de trop somillier ?
– Chastoi vos en, bele Yolanz.

Ne de coudre ne taillier,
Ne de filer, ne de broissier,
Ne Ceu n’est de trop somillier ;
Mais trop parlez au chevalier.
Chastoi vos en, bele Yolanz.

Trop parlez au conte Mahi,
Si en poise vostre mari.
Dolanz en est, jel vos affi.
Nel faistes mais, je vos en pri.
Chastoi vos en, bele Yolanz.

– Se me mariz l’avoit juré,
E il et toz ses parentez,
Mais que bien li doie peser,
Ne lairai je oan l’amer.
– Covegne t’en, bele Yolanz.

traduction

Belle Yolande, dans une chambre tranquille,
Déplie des étoffes sur ses genoux.
Elle coud un fil d’or, l’autre de soie.
Sa méchante mère la blâme :
– Et je vous blâme, belle Yolande.

Belle Yolande, je vous blâme :
Vous êtes ma fille, et je le dois.
– Ma mère, à quel sujet ?
– Je vais vous le dire, par ma foi.
Et je vous blâme, belle Yolande.

– Mère, de quoi me blâmez-vous ?
S’agit-il de ma façon de coudre ou de couper ?
Ou de filer, ou de broder ?
Ou est-ce de trop sommeiller ?
– Et je vous blâme, belle Yolande.

Non pas sur votre façon de coudre ni de couper,
Ni de filer, ni de broder.
Non pas de trop sommeiller.
Mais trop parlez au chevalier.
Et je vous blâme, belle Yolande.

Vous parlez trop au comte Mahi,
Cela déplaît beaucoup à votre mari.
Il s’en afflige, je vous le garantis.
Ne le faites plus, je vous en prie.
Et je vous blâme, belle Yolande.

– Même si mon mari en avait fait le serment,
Lui et toute sa parenté,
Cela a beau lui déplaire,
Je ne renoncerai pas à aimer.
– Comme tu veux, belle Yolande.

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