Frémissements collectifs et révolution

Il faut avoir été mêlé aux foules frémissantes lors d’actions révolutionnaires ou pendant des événements dramatiques pour comprendre à quel degré de sensibilité parviennent les esprits lorsqu’ils sont livrés à la violence des des passions publiques. Une foule est une multiplication, non une addition. Dès que la raison critique est abandonnée, que les contraintes sociales ont été secouées, les réactions dépassent en intensité, en puissance, en étendue, l’excitation qui les provoque. (…)

Pour une foule inquiète redoutant une attaque, le moindre bruit sec est entendu comme un coup de feu ; il entraîne un assaut que l’on imagine défensif.

L‘intensité passionnelle, facteur primordial du dynamisme des masses, empêche l’histoire scientifique de comprendre l’origine des révolutions et des religions. Tout est absurde si l’on s’en tient aux pièces officielles et aux rapports administratifs ; et cependant rien n’est absurde car à tout prendre l’éclair de la passion donne plus de lumière que tous les conseils raisonnables.

Dans une atmosphère collective aiguë rien n’est impossible à l’homme ; il ne perçoit plus les barrières sociales et matérielles, celles-ci disparaissent effectivement, la puissance humaine est alors réellement décuplée. (…) Une protection surnaturelle paraît acquise à ceux qui ont franchi la frontière de leur ordinaire timidité. À la réflexion, ce qui est surnaturel, c’est que des millions d’êtres acceptent de vivre au-dessous de leurs possibilités dans l’ignorance de la puissance qu’ils renferment.

 

Extrait du Miroir du Merveilleux, Pierre Mabille, p. 64 (ed. de Minuit), 1940.

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