La poésie selon Flaubert

Dans la lettre à Louise Colet datée du 6 juillet 1852, Flaubert écrit :

Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait, et la poésie pour les consolations du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte, et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé.

« Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie ». Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère (…). – Mais ce sont d’excellents sujets de conversation et qui émeuvent.

La Poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. (…) La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. (…) Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contingents éphémères. Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose. – 

C’est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. – Pour les choses qui n’ont pas de mots, le regard suffit. – Les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style. Ailleurs c’est une prostitution, de l’art, et du sentiment même.

On peut trouver une application directe de ces principes dans Madame Bovary*, durant la scène des Comices agricoles à Yonville (II, 8), lors du dialogue  entre Emma et Rodolphe, ce dernier essayant de la séduire :

« Eh quoi ! dit-il [Rodolphe], ne savez-vous pas qu’il y a des âmes sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et l’action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l’on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies. (…) Alors des horizons s’entrouvrent, c’est comme une voix qui crie : « Le voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! »

Plus loin, dans le récit : « Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves, pressentiments, magnétisme. »

Dans une autre lettre, également à Colet, datée du 14 août 1853, Flaubert écrit :

Tout ce qu’on écrit est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie.

Un peu plus tôt, le 25 juin 1853 :

La poésie est purement subjective (…), il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art (…) ; et qu’en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et qu’on ne voyait pas.

*Oui, toujours Madame Bovary...

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Le symbole du serpent dans différentes cultures antiques, entre anthropologie, mythologie, psychanalyse et étude des religions…

Voilà, le dossier que j’ai réalisé pour les TPE…

Si ça vous intéresse !

Bonne lecture !

                                      Dossier TPE

1re L

Thème du TPE : héros et personnages

Titre du sujet choisi : héros et divinités au serpent dans l’Antiquité, en Mésopotamie, Égypte antique, Grèce, Rome, et dans l’Ancien Testament.

Problématique : En quoi le symbole élémentaire du serpent, associé aux héros et divinités antiques, est-il une figure de l’ambivalence, un symbole du passage entre deux états ?

Choix du sujet et restitution des dates

J’ai choisi de m’intéresser aux mythes antiques à travers la figure du serpent car je m’intéresse aux cultures de l’Antiquité. J’étudie ici les mythes associés au serpent dans le bassin méditerranéen, tout particulièrement dans les religions mésopotamienne, égyptienne, grecque et dans l’Ancien Testament. J’utilise également les retranscriptions d’Ovide en latin des mythes grecs dans Les Métamorphoses. La période étudiée s’étend d’environ 5000 av. J.C à l’an 10 de notre ère : approximativement du début de l’écriture en Mésopotamie jusqu’à la publication des Métamorphoses. Après avoir recherché des mythes comprenant le motif du serpent, j’ai relié ces mythes entre eux ; j’ai remarqué que les mêmes aspects et mêmes valeurs du serpent revenaient systématiquement ; j’en ai donc déduit que ce reptile avait des valeurs inscrites dans la mémoire collective des peuples.

Idées ayant guidé le travail, valeurs symboliques du serpent ; toutes ces idées seront justifiées et développées par la suite et par des exemples de mythes.

Tout d’abord, il s’agit d’un symbole ambivalent, c’est-à-dire qu’il peut représenter le Bien ou le Mal selon les versions. La représentation la plus claire de cette ambivalence est le caducée ; en effet, il représente un bâton autour duquel deux, ou parfois un seul serpent s’enroule. L’un des serpents, dans le cas où il y en a deux, représente le Mal absolu, la maladie, la mort, la folie, l’ombre. L’autre serpent, au contraire, représente le Bien : son venin est un philtre guérisseur miraculeux, c’est un symbole de la guérison, de la vie, de la maîtrise de soi (dans le sens où cette notion est opposée à celle de folie, notamment de folie furieuse), c’est un serpent blanc. Ce thème de l’ambivalence a dirigé mon travail, et on le retrouve dans chacun des mythes étudiés, sous différentes formes.

Un autre aspect du serpent qui en fait un animal fascinant pour l’homme est sa mue, sa faculté à s’auto-régénérer. C’est ainsi une image de l’immortalité, du cycle éternel de la vie qui se rapproche de la mort, la mue étant comme une « petite mort » puisque le serpent doit s’immobiliser quelques temps avant sa régénération ; il est alors à la merci de ses prédateurs. Mais cette « petite mort » est suivie d’un retour à la vie ; la mue explique donc, du moins en partie, le fait qu’il soit un symbole d’éternité.

Un autre aspect récurrent de mon travail est l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue en formant un cercle ; c’est un symbole d’éternité, comme dit précédemment, d’immortalité et du cycle éternel de la vie et de la mort. Ce symbole a été régulièrement peint à l’intérieur des tombes, notamment dans l’Antiquité en Mésopotamie puis en Égypte.

Association du héros et du serpent

L’image du serpent associée à un héros est porteuse de sens. Par exemple, dans le mythe originel mésopotamien, la « Genèse » de cette religion, le héros – le dieu démiurge, c’est-à-dire créateur de l’univers – se bat contre un serpent géant qui représente le Mal absolu, le chaos et la folie, là où le dieu est une figure du Bien, de la clarté et de l’ordre puisqu’il a créé l’univers.

Le serpent, dans les mythes, est forcément associé à une figure humaine pour qu’il prenne ses fonctions symboliques. Le héros permet d’assurer la cohésion de la société, quelle qu’elle soit ; en effet, cela soude les hommes entre eux dans une admiration ayant le même objet. Le héros, figure du Bien, permet en outre une identification du lecteur ou de l’auditeur, puisque les mythes se transmettaient oralement la plupart du temps. Tous s’identifient à Persée, combattant la Gorgone, et non pas à Méduse ; faisant ainsi figure de repoussoir, le serpent prend pleinement son rôle négatif. Ainsi, dans ces mythes, le héros se définit grâce, et par rapport au héros qui le combat, et réciproquement.

De plus, cet entremêlement des rôles est nécessaire ; même si le héros remporte la plupart du temps le combat, le serpent négatif n’est pas totalement détruit. Il est en effet partie intégrante de l’univers ; il y a donc un paradoxe puisque le dieu ayant créé l’univers a forcément créé aussi le Mal, donc le serpent ; mais il est incapable de le détruire.

Mésopotamie – combat entre un serpent et un dieu-héros (environ 5000 av. J.C.)

Juste après la création de l’univers, dans les croyances mésopotamiennes, a lieu un combat sanglant entre le dieu-héros démiurge (qui a créé l’univers) et un serpent géant, souvent associé à l’eau, qui est un symbole du Mal absolu, de l’ombre, de la mort et de la folie là où le dieu représente le Bien absolu, la lumière, la vie et la raison humaine. Le héros sortira vainqueur du combat et, ayant dompté le serpent, l’utilise comme monture. L’on retrouve donc le serpent comme monture ordinaire des divinités du panthéon mésopotamien.

Mais si le dieu mésopotamien parvient à dompter le serpent, la folie, il l’utilise en lui attribuant des rôles positifs tels que le rôle de monture des dieux, ou de symbole de fertilité et de guérison : le « serpent noir » transformé en « serpent blanc », même si ce dernier n’est pas exempt de toute nouvelle transformation. En outre, dans le vocabulaire de ces peuples, les ennemis sont souvent qualifiés de « serpents » ; ici, le mot a donc une portée péjorative. De même, le mot de « serpent » se rapporte la plupart du temps au traître, à la perfidie ; peut-être les peuples de cette religion craignaient-ils que le « serpent blanc » les trahisse et redevienne, non plus l’allié du héros, mais son ennemi.

Les valeurs de fertilité et de guérison se retrouvent dans les autres cultures étudiées, mis à part généralement dans la Bible (nous verrons pourquoi.).

Religion égyptienne antique : combat entre Râ et Apophis (environ IVème siècle avant notre ère)

L’on peut noter un phénomène assez similaire chez les Égyptiens antiques. Si le serpent est associé à des divinités mineures et bénéfiques, assumant les mêmes valeurs positives que vu précédemment (fertilité et guérison), le serpent majeur, le plus connu de cette culture est sans aucun doute Apophis. Il est exactement comme le serpent du Mal mésopotamien ; il joue le même rôle, à la différence que le combat entre le dieu solaire et le serpent de l’ombre se répète tous les jours. Pour les Égyptiens antiques, le Soleil est le dieu principal. Il parcourt toute la distance du monde chaque jour et, lorsque la nuit tombe, il descend dans le monde souterrain. Là, dans les Enfers (dont la structure est sensiblement la même que dans la religion grecque antique, le fleuve étant appelé le Styx dans cette dernière), il est plus vulnérable. Apophis l’attaque, essayant d’avaler la barque solaire ; le héros solaire, aidé de Bastet, divinité à l’apparence d’un félin, se bat. La plupart du temps, le serpent est découpé par Bastet. Parfois, cependant, le reptile remporte une victoire provisoire ; cela amène les éclipses solaires. Donc on peut voir ici que, même si Apophis est le Mal absolu, il est nécessaire puisque la moitié de la journée environ lui est consacrée – la nuit – et que, malgré tous ses efforts, Rê ou Râ selon les versions ne parvient pas à le détruire, essentiel à l’équilibre universel.

Culture grecque antique (constituée à partir du VIIIème siècle av. J.C.)

I). Méduse et Asklépios, naissance du caducée

Dans la religion et la culture grecque, le caducée et donc par conséquent l’ambivalence du serpent, prend une place essentielle. De surcroît, le caducée – ou pharmakon, d’où l’étymologie de la « pharmacie » — est toujours associé à une figure humaine. La mythologie propose plusieurs origines au caducée. Parfois, ce serait lors d’une promenade en forêt que le demi-dieu, fils d’Apollon, aurait découvert deux serpents en train de se battre et les aurait fait s’enrouler autour de son bâton. Mais l’explication qui revient le plus souvent, et que nous expliquons pendant l’oral, fait référence à la figure de la Gorgone Méduse. (Cf. ci-dessous)

Il est en outre intéressant de constater que dans les mythes grecs les plus archaïques, Apollon occupait un rôle plus important ; il aurait lui-même envoyé les maladies aux mortels, avant d’envoyer son fils Asklépios pour les guérir. L’on retrouve ici le motif récurrent du mal créé par un dieu. Et la suite du mythe confirme l’apparition de ce motif ; Asklépios guérissant trop de maladies et ressuscitant les morts, l’équilibre universel est modifié. Hadès, dieu des Enfers et des morts, va se plaindre à Zeus du déséquilibre ; ce dernier est dans l’obligation de tuer Asklépios. Ainsi, on peut voir que la mort, le « Mal », est inhérent à l’univers. Les héros du Bien ne parviennent pas à l’éradiquer, même lorsqu’ils ont créé l’univers ; et si le héros en question essaye de s’attaquer au « serpent noir », il en est puni par les forces supérieures – ici, les dieux. La folie est donc nécessaire, au même titre que la raison : elle serait donc, comme dans le mythe mésopotamien, à dompter et à utiliser à des fins positives.

Ceci pourrait être une image de la thérapie par l’art. Il s’agit d’une forme de thérapie utilisée par et pour les individus atteints de diverses pathologies mentales (regroupées dans l’imaginaire collectif sous l’appellation de « folie » utilisée dans tout ce travail pour plus de clarté). La thérapie par l’art consiste pour le malade à exprimer son mal-être par la pratique artistique (cf. des artistes comme le peintre Van Gogh ou le dramaturge et poète Artaud – l’ouvrage Van Gogh : le suicidé de la société d’Artaud s’intéresse à cette problématique.). La folie est alors extériorisée, utilisée comme un matériau artistique à part entière, à la fois original car l’individu atteint de folie a par définition une vision différente de la société, de lui-même, du monde extérieur qu’un individu « sain », et cette vision peut ainsi être intéressante à étudier et découvrir ; et à la fois faisant partie intégrante de chaque individu (la « part d’ombre » de l’inconscient présente en chacun), permettant ainsi au lecteur ou au spectateur de se retrouver dans ces visions.

Méduse, dans le mythe, est une jeune prêtresse d’Athéna. Elle fut violée par Poséidon, dans le temple même de la déesse ; celle-ci, pour se venger, transforma sa chevelure en serpents et donna à son regard la capacité de pétrifier tout ce qu’elle regarde.

Méduse, quant à elle, représente le Mal dans le mythe puisqu’elle a la capacité de pétrifier ce qu’elle regarde. Persée, un héros solaire, la tue ; cependant, elle n’est pas vraiment morte puisque son pouvoir continue d’agir. En outre, elle est source du Mal, mais aussi du bien, puisque lorsque Persée lui tranche la tête, le sang de sa jugulaire gauche est un poison foudroyant, tandis que celui de sa jugulaire droite est un philtre guérisseur. Méduse crée donc le caducée ; on raconte que le sang de chaque veine s’était transformé en serpent et que les deux serpents se combattaient. Asklépios, présent dans la grotte, les aurait alors fait grimper sur son bâton.

Méduse, ici figure maléfique, ne peut donc être détruite totalement. D’ailleurs, sa tête fut jetée dans la mer, car ce pouvoir faisait peur aux habitants ; de là viendraient les coraux marins.

Il est en outre intéressant de souligner que Persée est un jeune héros porteur de tous les emblèmes du masculin triomphant, du soleil, alors que Méduse vit recluse dans une grotte humide, emblème du féminin.

La scène du combat présente également une opposition fortement marquée entre les éléments aquatique et solaire (ex. hydre VS. dieu du soleil, serpent du fleuve des Enfers…). (Cf. ci-dessous, Héraklès.)

L‘opposition masculin/féminin se retrouve dans tous les mythes étudiés (encore aujourd’hui, lorsque l’on compare quelqu’un à un serpent, il s’agit presque toujours d’une femme. Serpent et féminité semblent donc liés très étroitement (cf. la Bible ci-dessous.)

II). Héraklès (Hercule)

Le héros Hercule, quant à lui, occupe une place centrale dans l’analyse du symbole du serpent. Toute sa vie, il sera confronté à des serpents.

Hercule est le fils naturel de Zeus et de la mortelle Alcmène ; c’est donc l’enfant d’un adultère. Héra, la véritable femme de Zeus, est jalouse et décide de punir l’enfant pour se venger. Elle envoie deux serpents dans le berceau d’Hercule ; mais à la surprise générale, celui-ci les étrangle à mains nues, alors qu’il devait être étranglé par eux.

Quelques années plus tard, Héra n’est toujours pas vengée ; alors qu’Hercule est marié à Mégara, elle le frappe de folie furieuse. Les versions diffèrent ; certaines parlent d’un éclair, mais d’autres plus rares disent que la déesse envoie des serpents qui frappent le héros de folie. Hercule, dans un accès de folie meurtrière, massacre sa famille. Pour se purifier, l’oracle de Delphes lui ordonne de se mettre pendant douze ans au service de son cousin Eurysthée, tyran de Tyrinthe, protégé d’Héra.

Hercule devra accomplir douze travaux avant d’être libéré.

On peut voir ici une image de la folie ; l’enfant étrangle les serpents comme s’il refoulait la folie, laquelle revient une vingtaine d’années plus tard avec plus de vigueur. En refoulant initialement sa folie, il provoquerait lui-même le désastre en la laissant couver pendant des années.

L’épisode de l’Hydre de Lerne (le deuxième des travaux) est intéressant, car il met en scène le combat entre Hercule, héros solaire, et l’Hydre, un terrible reptile souvent représenté par un serpent à cent têtes qui repoussent immédiatement. Son sang est en outre un terrible poison, comme le sang issu de la jugulaire gauche de Méduse ; Hercule en viendra à bout en tranchant d’un seul coup toutes les têtes, puis en brûlant le moignon du cou. Enduisant les flèches de son carquois du sang du serpent, il en fait des armes destructrices.

Dans le combat contre l’Hydre de Lerne, on retrouve une image récurrente de la mythologie mésopotamienne. Un des principaux motifs de cette religion est celui du combat entre un jeune héros, symbole de la lumière, contre une hydre, symbole de l’ombre. C’est aussi une opposition symbolique entre le feu (Hercule mourra d’ailleurs en s’immolant par le feu sur un bûcher qu’il avait lui-même construit) et l’eau (l’Hydre vit dans un lac marécageux). Le fait que ce combat soit presque identique dans deux cultures très éloignées, tant dans le temps que dans l’espace, suggère que ce combat fait partie de la mémoire collective des peuples, et/ou des individus.

Enfin, nous nous intéresserons au douzième travail d’Hercule, qui consiste à aller chercher Cerbère aux Enfers. Cerbère est, dans la mythologie grecque, le gardien des Enfers. Il est décrit comme un chien à trois têtes, massif et très dangereux. Il empêche les vivants d’entrer dans le royaume des morts. Hercule parvient à le maîtriser ; le ligotant, il le ramène à la surface de la Terre pour le présenter à Eurysthée, avant de le ramener aux Enfers.

Ce mythe ne semble pas contenir explicitement de serpent. Cependant, on pourrait le rapprocher de notre travail car, dans l’imaginaire collectif, le terme d’ « Enfers » est systématiquement rapproché du serpent, à cause de la répulsion instinctive que les deux éléments créent. Tant dans les mythes antiques que dans les représentations modernes des Enfers – notamment dans le genre de l’heroic fantasy – le serpent est un motif récurrent. On peut également songer à la scène finale d’Andromaque de Racine, où le personnage d’Oreste, en pleine crise de folie furieuse, a une vision de lEnfer : «  Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ? Eh bien, filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? »

De plus, on pourrait analyser cet exploit comme précédemment. Les Enfers sont progressivement passés du statut de lieu extérieur, mais regroupant toutes les pulsions des individus, à celui de l’inconscient ; les « démons cosmogoniques » seraient liés aux « démons intérieurs » de chaque individu.

Ainsi, en descendant au plus profond des Enfers chercher Cerbère, on pourrait comparer cette quête à celle de l’individu descendant au plus profond de son inconscient pour exhumer ses démons intérieurs. En outre, Hercule ne tue pas Cerbère ; comme vu précédemment, il est nécessaire et impossible à tuer. Il le montre donc à la lumière, l’immobilise puis le fait redescendre. On pourrait rapprocher enfin cela de la thérapie d’un patient, terminée lorsqu’il a fini d’identifier ses démons intérieurs. (Thérapie par l’art ?)

Enfin, ce douzième travail considéré comme le plus difficile, clôt la servitude du héros. C’est à la fin de la recherche de Cerbère qu’il recouvre sa liberté – cela pourrait être une métaphore de la délivrance ressentie à la fin d’une thérapie.

L’Ancien Testament (environ 500 av. J .C.)

J’ai également analysé les mythes bibliques que sont l’histoire du Jardin d’Éden, de Moïse chez Pharaon, et du Serpent d’Airain.

I). Le Jardin d’Éden

Nous avons donc vu que le serpent était un symbole de la notion de passage entre deux mondes, liée à celle de la thérapie par l’art. Dans le mythe du Jardin d’Éden, (livre de la Genèse) le serpent est diabolisé ; il est le Mal ultime, le tentateur. Il provoque le passage du Paradis terrestre à la Terre ; cela montre que le serpent est un motif de passage. Mais là encore, et même plus que dans les autres mythes, il a été créé par Dieu ; ainsi, même si le serpent ne possède pas de « points positifs » comme dans les plus anciens mythes, il est nécessaire à l’ordre du monde puisque créé par Dieu.

Le fait que le serpent biblique soit exempt de valeurs positives peut laisser croire que l’ambivalence de ce symbole ne fait partie que de quelques cultures, et par conséquent qu’il n’est pas ancré dans la mémoire collective des peuples.

Mais on pourrait répondre que la Bible essaye d’éradiquer le polythéisme, en cherchant à se démarquer des autres religions. Le judaïsme, première des trois principales religions monothéistes, est manichéen : il présente le Bien d’un côté, Dieu, et le Mal de l’autre, le Diable. Ce sont les fondations même de cette culture, et cela n’est donc pas étonnant que seules certaines des fonctions symboliques du serpent soient conservées. De surcroît, il est possible que, par cette diabolisation du serpent, le judaïsme veuille également lutter contre les religions païennes qui associaient des valeurs positives à ce symbole, les montrant ainsi comme des adorateurs du Diable. Cette idée se retrouve dans le cas du Serpent d’Airain.

II). Moïse et Pharaon

Le deuxième mythe biblique concerne Moïse. Il s’agit du moment où Dieu lui ordonne d’aller voir Pharaon afin de libérer les Israélites de l’esclavage égyptien (livre de l’Exode). Dieu lui dit alors que son bâton de marche se transformera en serpent lorsqu’il le lâchera ; le miracle se réalise devant la cour de Pharaon lorsque ce dernier ordonne à Moïse de « montrer ses prodiges ». Montrant qu’il ne se laisse pas intimider, Pharaon demande à « ses magiciens » de « faire la même chose par sortilège. » Ces derniers y parviennent, et leurs deux bâtons se muent en deux serpents. Mais le serpent de Moïse les tue tous les deux.

Il y a plusieurs choses à remarquer ici. Tout d’abord, comme vu précédemment, cet épisode montre bien que la religion monothéiste est la « vraie », puisque c’est la plus puissante. En dévorant les serpents égyptiens, obtenus par « sortilège », donc artificiels (le terme de « sortilège » fait tout de suite penser à une religion polythéiste et à ses rituels, notamment de magie noire, ainsi qu’à la mythologie, des rituels donc provoqués par des hommes et non pas par le Prophète directement inspiré par Dieu), le serpent de Moïse prouve sa supériorité par rapport à ceux de Pharaon.

Ensuite, il est intéressant de remarquer que la métamorphose s’opère lorsque le bâton échappe de la main de Moïse. La première fois que le bâton se transforme, Moïse a un réflexe de peur et d’horreur ; le serpent incite à une répulsion immédiate. Cependant, lorsque Moïse – qui est donc un héros, dans tous les sens du terme – récupère ce dernier sous l’ordre de Dieu, il se transforme à nouveau en bâton. On pourrait voir ici une image de la folie ; la morale en serait que lorsqu’elle est non maîtrisée, la folie est sauvage, dangereuse, incontrôlable comme un serpent. Elle fait peur et horreur aux hommes. Mais lorsqu’elle est tenue fermement dans la main du héros, et de l’homme en général, elle peut être utilisée. Elle devient donc un outil, le bâton aidant l’homme à marcher ; fixe, l’on peut se reposer sur lui.

Ici encore, le serpent est synonyme de passage entre deux mondes : celui, maîtrisé, de la raison par rapport à la folie dangereuse et non maîtrisée.

Utilisée, la folie devient un outil : là encore, l’on peut penser à la thérapie par l’art.

III). Le Serpent d’Airain

Enfin, nous avons étudié le mythe, biblique également, du Serpent d’Airain. Il se situe dans le livre des Nombres et a encore Moïse pour héros principal.

Après avoir délivré son peuple d’Égypte avec l’aide de Dieu (après les plaies d’Égypte, la première Pâque juive et la traversée de la Mer Rouge), les Israélites traversent le désert en direction de la Terre Promise. Ils sont toujours guidés par le prophète Moïse, lui-même guidé par Dieu. Mais bientôt le manque de vivres et d’eau commence à se faire sentir, et le peuple commence à blasphémer, à douter ; ils pensent qu’il aurait mieux valu pour eux rester en Égypte que mourir dans le désert. Pour punir les impies, Dieu envoie des serpents brûlants qui mordent les hommes et les tuent. C’est un massacre ; les hommes regrettent leurs paroles et supplient Moïse d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Le prophète s’exécute et Dieu lui ordonne de forger un serpent en airain s’enroulant autour d’une perche. « Ceux qui le regarderont seront sauvés » même s’ils ont été mordus par un serpent », précise-t-il.

Il y a deux interprétations principales à ce mythe.

La première est celle que développe Aby Warburg dans Le Rituel du Serpent. Pour lui, ce mythe a été échafaudé de toutes pièces par ceux qui écrivaient l’Ancien Testament. Effectivement, le mythe du Serpent d’Airain servirait à expliquer la présence d’une idole païenne en forme de serpent à Jérusalem, la ville sainte. L’idolâtrie était très fortement réprimée ; alors comment expliquer la présence de cette idole, représentant un serpent ? Comme vu précédemment, le serpent biblique est une incarnation du Mal, le culte de cet animal va donc à l’encontre des préceptes religieux. Cela montre la persistance des anciennes croyances, que les hommes n’abandonnent qu’à contrecœur. En outre, cela souligne le caractère archaïque des croyances et rituels polythéistes ; le judaïsme vient après, il est moins archaïque que le paganisme.

L’autre interprétation est que ce serpent serait une preuve, au contraire, que Dieu serait supérieur aux autres divinités. En réutilisant l’objet d’un culte païen, donc ennemi, à son propre compte, la religion voudrait montrer sa supériorité par rapport aux autres religions, exactement comme l’épisode de la visite à Pharaon. Le fait que Dieu puisse utiliser les idoles des cultes païens pour son peuple montrerait que Dieu les a créées lui-même ; ainsi, les autres divinités ne seraient que des « faux dieux », créés également par le Dieu unique, qui serait alors le seul « dieu véritable ». Les anciennes croyances sont donc tournées en dérision.

Dans tous les cas, le mythe du Serpent d’Airain retrouve l’ambivalence de la figure du serpent, formant une forme originale de caducée puisque le reptile provoque aussi bien la mort, par les serpents brûlants, que la guérison miraculeuse, par le Serpent d’Airain. Le symbole a donc une face positive et une face négative.

De plus, il est intéressant de remarquer que le schéma du mythe est assez similaire au mythe grec qui voudrait qu’Apollon ait envoyé les maladies sur Terre, avant d’envoyer son fils Asklépios les guérir. Effectivement, Dieu envoie d’abord les serpents meurtriers, avant d’indiquer au prophète comment survivre au mal.

On peut également évoquer l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue ; ici, il s’agit d’un cycle vie/mort qui se répète et se referme sur lui-même, puisque le serpent est à la fois l’origine et le remède du mal.

***

Déroulement des recherches

J’ai organisé mes recherches autour des mots-clés « héros », « Antiquité », « serpent », « symbole » et « mythe ». Je connaissais déjà les principaux mythes grecs, qui ont ainsi constitué mon point de départ. Au fur et à mesure, le sujet s’est clarifié et la problématique s’est constituée ; j’avais pensé à un moment donné à étudier les religions indiennes antiques et à faire des recherches sur le bassin indo-européen. Mais ce sujet s’est révélé trop vaste et je n’avais pas assez d’informations, ce qui m’a amenée à me concentrer sur le bassin méditerranéen.

J’ai utilisé Le Rituel du Serpent d’Aby Warburg, aux éditions Macula, pour tout ce qui concerne le Serpent d’Airain dans la Bible.

Cependant, pour tout ce qui concerne l’analyse, l’interprétation des mythes et de leurs symboles, ainsi que la mise en relation entre elles des valeurs symboliques du serpent, j’ai travaillé sans autre aide que celle du dictionnaire des symboles. J’ai appliqué ces symboles aux mythes et les ai étoffés.

Difficultés rencontrées

J’ai eu du mal à trouver les dates des mythes, surtout celles de la Bible qui restent à peu près inconnues. Je n’ai pas non plus réussi à trouver le nom du dieu démiurge mésopotamien.

Rapport avec les matières scolaires

Les deux matières auxquelles devait être relié le sujet sont l’Histoire-Géographie et les Lettres. Notre travail est lié à l’Histoire puisque nous travaillons sur les cultures et civilisations antiques. La mention du « bassin méditerranéen » nous permet de le rattacher à la Géographie. Enfin nous avons principalement travaillé sur des textes, que ce soit les mythes (notamment Ovide et les Métamorphoses) ou l’essai d’Aby Warburg. Il me semble que le fait d’analyser des mythes pour en trouver les symboles, puis les rattacher les uns aux autres, est un travail de Lettres.

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P.S. : Merci d’avoir lu jusqu’au bout !