L’astéroïde, nouvelle en moins d’une heure

Parce que les histoires mignonnes c’est bien parfois ! Nouvelle écrite en 30 minutes sans retouche. 

« Ce sera une nuit claire, vous avez de la chance », avait dit la mère de Julia lorsqu’elles étaient parties, enfourchant leur VTT, le sac sur le dos.

Elles se trouvaient au bord du lac, ses étoiles reflétées dans sa surface calme. Le fait-tout dans lequel elles avaient fait cuire leur dîner – pâtes au fromage, un classique – fumait encore, à moitié renversé dans l’herbe. C’était la plus belle des nuits de juillet, la mère avait raison. Elles étaient allongées, les mains croisées derrière la nuque, et Clara sentait le léger parfum de son amie, qui se mêlait à celui, plus tenace, de l’herbe fraîchement coupée. C’était la nuit des étoiles filantes.

« Tu sais ce que tu vas faire, comme vœu ? » demanda Julia. Clara rougit, une rougeur presque imperceptible dans le crépuscule.

« Oui. »

« Oh, et c’est quoi ? »

« Si je te le disais, ça ne marcherait plus, non ? »

Julia hésita.

« Je suppose que oui. »

Les étoiles palpitaient, comme des millions de petits trous dans une étoffe de velours sombre à travers laquelle une lumière brillerait.

« Attention ! »

Clara ouvrit les yeux, juste à temps pour voir une étoile tomber.

« Tu as eu le temps de faire un vœu ? »

« Oui », répondit Julia. Elle avait l’habitude ; pour Clara, qui passait là son premier été, c’était encore nouveau. Elle se déplaça, presque imperceptiblement, vers Julia. Son visage avait sombré dans l’obscurité, ce qui l’arrangeait plutôt.

« J’ai froid », dit-elle.

« Tu veux ma veste ? Elle est dans mon sac, là-haut. »

« Non, ne t’embête pas. » Son bras touchait presque celui de Julia.

« Tu es sûre ? »

« Oui. »

« Comme tu veux. »

Elles restèrent ainsi de longues minutes ; Clara n’avait pas besoin de tourner la tête pour savoir exactement à quoi ressemblait Julia – si proche, elle était encore plus inaccessible. C’était un peu comme quand elles couraient ensemble (Clara détestait courir, mais elle passait outre pour Julia), et qu’elle se forçait à garder la tête droite, à regarder devant elle, ou dans le ciel. Elle l’entendait respirer à ses côtés. Il aurait suffi, seulement, de déplacer son bras de quelques centimètres, et elle aurait pu toucher le bras de Julia, voire – mais c’était inimaginable – lui prendre la main. Mais Clara ne fit rien, se contentant de regarder le ciel – s’amusant à relier les étoiles pour en faire une forme familière. Soudain Julia se redressa ; sa voix était tendue d’excitation.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Regarde ! »

Elle pointait un endroit du ciel ; une traînée lumineuse, bien plus impressionnante que la première, décrivait un arc-de-cercle. « C’est pas une étoile normale, ça », marmonna Julia.

La traînée semblait dangereusement proche. Julia posa sa main sur le bras de Clara.

« Cours. »

Elles se levèrent en vitesse et remontèrent le talus herbeux et glissant ; l’étoile semblait se rapprocher. Clara se jeta à plat ventre et mit ses bras sur ses yeux. Elle entendit un clapotement, et une explosion. « Clara ! » cria Julia.

Elle ouvrit les yeux. L’air sentait la tourbe et la fumée. Déjà debout, Julia était au bord du lac, penchée, de l’eau jusqu’aux genoux.

« Regarde ! ». Elle se releva, frottant ses genoux et ses coudes endoloris, et la rejoignit.

« Je ne vois rien, Julia, il fait trop sombre. »

« Attends. » Elle fouilla dans la poche de son short et en sortir son téléphone dont elle alluma la lampe-torche. Le faisceau lumineux éclaira ce qui semblait être des débris rocheux.

« C’est un astéroïde, Clara ! Un astéroïde qui s’est écrasé dans le lac ! »

« Tu es sûre ? »

« Bien sûr. On en a vu en cours de SVT, tu te souviens ? Les échantillons en géologie ? »

« C’est vrai. »

« Incroyable ! Imagine la tête de M. Beuyet ! »

« Qu’est-ce que tu comptes en faire ? »

« Moi ? » s’étonna Julia. « Il est cassé, on va le partager. Je suis sûre qu’on pourrait en faire un collier. Ce sera notre astéroïde ! »

« Oh… Tu as raison. »

Julia passa le dos de sa main sur la joue de son amie.

« Tout va bien ? Tu as l’air… un peu secoué. »

« Oui… Je ne m’y attendais pas, c’est tout. »

« Je connais un magasin qui pourrait faire ça. »

« De quoi ? »

« Les colliers, je veux dire. »

« C’est meilleur que tous les colliers d’amitié que j’ai vus. »

« Oui… »

La main de Julia remonta le long du bras de Clara, caressa sa joue.

« Pourquoi tu trembles ? » demanda-t-elle. « Tu as froid ? »

« Non… »

Une autre étoile tomba pendant leur baiser ; elles ne la virent pas.

« Finalement, tu avais raison, tu sais. »

« À propos de quoi ? »

« Les vœux se réalisent vraiment, quand on ne les dit pas. »

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La mansarde, nouvelle en moins d’une heure

Nouvelle du jour, écrite en quarante minutes, sans retouche!

On aurait attendu d’un étudiant qu’il manifeste plus de joie à l’idée de partir – enfin, à vingt-deux ans – de chez ses parents. Mais la vie là- bas lui convenait ; sa chambre, les chiens de ses parents, tout, jusqu’au vieux bocal à poissons rouges vidé (le vieil Hector n’avait pas survécu trois semaines, lorsqu’il avait six ans, et l’expérience ne s’était pas reproduite depuis), tout, il le savait, allait lui manquer. Sa chambre sous les combles avait des toilettes sur le palier, et à part une vue splendide des toits parisiens et un toit mansardé qui réduisait l’espace au plus strict minimum – 9 m2 –, elle n’avait pas grand-chose à lui offrir. Il avait décidé d’emménager quelques semaines avant de commencer les cours – du droit – et ne connaissait rien à la vie de la capitale. Le soir, il entendait sa voisine faire bouillir de l’eau, sa clef tourner dans la serrure, mais n’osait pas lui parler. Elle restait parfois une heure au téléphone, et il aimait sa voix qui le berçait quelque peu – une voix sombre, profonde et chaude. Appuyé aux ferronneries de sa fenêtre, il voyait la ville émerger d’un nuage de pollution. La journée, il descendait souvent faire le tour du Parc Monceau, se plantait face aux statues et les regardait dans les yeux, espérant vaguement qu’elles bougeraient. Il traînait à la terrasse des cafés. Bref, il existait.

Lorsque la nuit et l’heure de regagner sa mansarde venaient, il se donnait l’autorisation d’effectuer de petites entorses aux règles qu’il s’était fixées ; enfin, il devait bien remonter, se couchant dans son lit au sommier grinçant, et attendre le lendemain.

La rentrée vint. Tout lui était nouveau, de la cafétéria aux sièges inconfortables des amphis. Peu habitué à voir des centaines de nouvelles têtes chaque jour, il s’accrochait désespérément à ce qu’il connaissait : son écriture fine, ses stylos-plumes qui lui servaient depuis le collège, ses cahiers. Il fut surpris de voir qu’il était à peu près le seul à prendre des notes à la main, surprise qui se changea en un pénible sentiment d’incongruité lorsqu’il comprit la raison pour laquelle tout le monde tapait à l’ordinateur.

Les cours allaient vite. Plus vite qu’il ne l’aurait cru. Lui qui avait toujours été en avance sur ses camarades, se retrouva vite perdu, à patauger dans ses feuilles doubles quadrillées. Il n’osait pas approcher les gens ; on lui avait toujours dit que les amis, à la fac, se faisaient tous seuls, mais les semaines passaient et tous les soirs, il revenait, seul, à sa mansarde, se demandant ce qu’il faisait là, en compagnie de la bouilloire de sa voisine de palier.

Peu à peu, il se dérégla. Les exercices lui paraissaient d’une difficulté insurmontable ; les cours, abscons ; les professeurs, comme pris dans un autre monde. Il cessa d’aller en cours, n’en disant rien à ses parents. Ces derniers, il le savait, avaient à peine les moyens de l’entretenir pendant ses études, mais la honte, ou une certaine pudeur, l’empêchait de tout laisser tomber et de retourner dans son Auvergne natale.

Peu à peu, il se prit de haine pour sa mansarde, ses murs blancs et son lit dur ; il passait de plus en plus de temps dehors, malgré la bise automnale qui soufflait, chaque jour plus forte. Enfin, un soir, vers vingt-deux heures trente, alors qu’il tentait de se convaincre de rentrer chez lui, un bruit l’arrêta. Il semblait provenir d’une ruelle sombre ; il s’y engagea et buta presque contre l’objet duquel provenait le bruit – un carton dans lequel il y avait une couverture bleu pastel et, sur cette dernière, un chaton.

« Eh bien, bonhomme ? » chuchota-t-il. Le chaton devait avoir deux ou trois jours ; il n’avait pas encore de poils et ses yeux restaient obstinément fermés. Il vagissait, faiblement. Il hésita, prit le carton dans ses bras, le posa. Que faire ? Il fut, très brièvement, tenté de fuir, de laisser le chaton à son destin ; après tout, il n’avait ni la place ni les moyens d’entretenir un animal, a fortiriori un chaton dont les chances de survie étaient presque nulles. Malgré tout, il prit le carton et se dirigea vers son immeuble.

Le lendemain, bien avant l’ouverture, il se tenait devant le cabinet du vétérinaire du quartier. À neuf heures, une jeune femme vint ouvrir. Le chaton continuait à gémir sourdement. Elle lui fit un grand sourire ; une femme, plus âgée, entra. Elle lui fit signe de la suivre. La jeune femme s’installait à son comptoir.

« J’ai trouvé ce carton hier soir », balbutia-t-il. « J’ai pensé qu’il vaudrait mieux vous l’apporter…

– Vous avez bien fait », dit la jeune femme. Elle avait des yeux bruns très brillants derrière de minces lunettes. « Le docteur Ramuz va examiner votre chaton. »

Il attendit, anxieux, que le docteur soit prête. Elle le fut, finalement, mais lui demanda d’attendre dans la salle d’attente. Tout se brouillait devant ses yeux. Enfin, la porte s’ouvrit.

« C’est une femelle », dit-elle. « Et elle devrait s’en sortir. Vous avez l’intention de la garder ?

– Oui », dit-il sans réfléchir.

« Très bien, allez voir ma collègue. Elle vous donnera le nécessaire. Vous lui donnerez le biberon. »

Il rapporta le chaton, repu et endormi, dans sa mansarde. Elle semblait plus petite encore, avec le panier et la caisse à litière qu’il y avait apportés. La nourrir au biberon fut une tache plutôt ardue, au début, mais il fut surpris de son habileté au bout de quelques tentatives. Le chaton se portait bien ; il décida de l’appeler Novembre. Elle grandissait, sa fourrure apparaissait, blanche et noire ; elle le suivait partout, se perchant sur son épaule lorsqu’il s’asseyait à son bureau. Elle avait un petit miaulement très clair ; elle se mit bientôt à vouloir escalader les murs. Alexandre constata que la mansarde était un espace trop étroit pour un jeune chat ; il se mit en devoir de lui acheter un arbre à chat et, clouant des planches aux murs nus, lui créa un terrain de jeux à sa taille. Novembre s’en montra satisfaite.

Enfin, ses parents, inquiets de son long silence, l’appelèrent pour savoir comment se passaient ses partiels. Il se tut longuement, puis, les yeux fixés sur Novembre qui grimpait sur une des planches fixées au-dessus de son lit, leur avoua tout.

Ce fut une tempête, comme il l’avait prévu. Enfin, son père, désarmé, lui posa la question qu’il attendait :

« Et maintenant, que comptes-tu faire ? »

Alexandre sourit.

« J’arrête le droit. Je sais où je veux travailler.

– Et où, je te prie ?

– Dans un cabinet vétérinaire. »

Novembre ponctua cette dernière phrase d’un miaulement clair et se roula sur le dos. Oui, sa décision était prise.

Le dieu sur l’autel, nouvelle en moins d’une heure

Pour rappel : cette rubrique est composée de nouvelles écrites en moins d’une heure, et non retouchées ensuite.

La maison dans laquelle ils emménagèrent, si elle n’impressionnait pas tant les parents, restait une friche inexplorée pour les enfants. La porte scellée du grenier les fascinait ; qu’y avait-il derrière de si dangereux pour que l’on ait dû la murer ?, se demandaient Claire et Lila. Une grosse clef rouillée qui ouvrait la grille du jardin – qui grinçait terriblement malgré tous les efforts de leur père et l’huile qu’il y avait versée – les attirait, malgré les remontrances de leurs parents. Bref, c’était une grande maison de campagne, qui tenait du corps de ferme et du manoir, plein de recoins que seules les araignées – et les deux enfants – connaissaient. Mais ce qui les attirait le plus, c’était le jardin. Ayant jusque-là vécu en ville, Lila, 8 ans, et Claire, 10 ans, ne cessaient d’y retourner, chaussées de leurs bottes en caoutchouc – le temps n’avait de printanier que les nombreuses et soudaines averses – et d’y mener des expéditions dignes de la découverte des forêts vierges de l’Amazonie.

Or, un jour qu’elles étaient allées plus loin que d’habitude, elles butèrent sur quelque chose. Cela semblait être un amas de pierres ; ahanant et soufflant, elles les déplacèrent : sous les pierres éboulées se tenait un édifice d’à peu près un mètre de haut, constitué d’une pierre horizontale, d’une petite niche et de pieds.

« Qu’est-ce que c’est ? » chuchota Lila. Un frisson parcourut l’échine des deux petites.

« On dirait une pierre sacrificielle », dit sa sœur, qui se passionnait pour la mythologie. « Ça ressemble aux images de mon livre. »

« Correct ! » claironna une petite voix flûtée.

Les deux petites hurlèrent, se cramponnant l’une à l’autre.

« Qu’est-ce que c’était que ça ? »

« Rien que moi », reprit la voix. Et elles virent, sur la pierre, un petit bonhomme d’une soixantaine de centimètres de haut, portant barbe et moustache, qui les regardait d’un air amusé. « Merci d’avoir fait un coup de ménage chez moi. Toutes ces pierres, ça devenait invivable. »

« Que… qui êtes-vous ? » articula Claire.

« Je m’appelle Tartélios, et je suis le dieu de ce village », dit le bonhomme. « Je dormais sous l’autel quand vous m’avez réveillé, et je vous en remercie. »

« Si vous êtes un dieu », lança Lila, plus dégourdie que sa sœur, « vous êtes le dieu de quoi ? »

« Eh bien, de ce village. C’est-à-dire que je fais tomber la pluie, je protège les insectes, et les récoltes de l’année. »

Les deux petites se regardèrent.

« Et ça, c’est quoi ? » demanda Claire, montrant le tas de pierres qu’elles avaient bousculé.

« Ça, c’est mon autel. Ma maison, si vous préférez. Il y a très longtemps, on m’apportait à manger. Des galettes, du fromage, des légumes grillés. Mais ça fait bien longtemps que c’est fini. »

« Et si on le faisait ? »

« Alors, dans ce cas, je suppose que je pourrais faire quelque chose pour vous. »

« Comme quoi ? Des vœux à exaucer ? »

« Eh, doucement, je ne suis pas tout-puissant ! Moi, je me borne à la nature. Les récoltes, principalement. »

« Mais on s’en fiche, nous, des récoltes ! »

« Eh bien, c’est à ça que se bornent mes capacités. »

Les deux petites se regardèrent, un peu déçues. Une voix se mit à appeler, à l’autre bout du jardin.

« C’est maman ! »

« Elle nous appelle pour le goûter ! »

« Au revoir, monsieur, euh, Tartélios ? »

« C’est ça, au revoir, mes petites. »

Elles s’en allèrent en courant.

Claire et Lila passèrent la soirée à discuter de leur rencontre avec le mystérieux Tartélios.

« Il a l’air plutôt gentil », dit Lila.

« Je ne sais pas », il me fait un peu peur.

« Je suis sûre qu’il nous aimerait si on lui apportait des offrandes ! Comme dans tes livres ! »

« Pourquoi pas, après tout ? »

Au dîner, Claire dissimula du pain dans sa manche ; le lendemain, elles retournèrent au fond du jardin et déposèrent le pain sur la pierre.

« Oh, bonjour petites », fit une voix flûtée.

« Monsieur Tartélios ! »

« Comme c’est gentil », dit-il. « Ça fait des siècles que je n’avais plus mangé de pain. » Il fit une légère grimace. « Il avait plus de goût dans mon souvenir. »

« C’est celui de la boulangerie du village », expliqua Claire.

« Eh bien, je suppose que ce n’est pas mal ».

« Qu’est-ce que vous pouvez faire, monsieur Tartélios ? »

Ce dernier s’assit sur l’autel. Il se lissa la moustache et fit quelques mouvements de mains. Aussitôt apparurent aux pieds des filles, dans l’herbe détrempée, trois grenouilles et un crapaud.

« Venez, mes petits, venez », fit le dieu. Les petites restèrent bouche bée.

« Je n’aime pas les grenouilles », dit Lila. « Est-ce que vous ne pouvez pas appeler un chat à la place ? »

« Bien sûr. » Il frappa des mains et un chat apparut, profondément endormi sur la pierre la plus plate de l’éboulis.

Les petites jouèrent avec le chat jusqu’à l’heure du goûter. Tous les jours, à la sortie de l’école, elles apportaient une partie de leur goûter à Tartélios, qui en échange faisait apparaître de petits animaux et leur racontait l’histoire du village.

« Tenez, il n’y a pas si longtemps, il y avait une sorcière qui vivait près d’ici. Elle me traitait bien, j’étais plus gras qu’un chapon en décembre ! Et puis, je ne sais pas ce qui lui est arrivé, mais elle a cessé de venir. »

À l’en croire, toutes sortes de gens avaient vécu dans le village ; une fois, il avait été en guerre contre des fées qui lui contestaient son territoire. « Cela me fait penser qu’il y a longtemps que je n’ai plus entendu parler d’elles. Je me demande ce qu’elles sont devenues.

« Les fées peuvent mourir, alors ? »

« Bien sûr. Un jour, elles se dissolvent dans la rosée, et on n’entend plus jamais parler d’elles. »

« Et vous, monsieur Tartélios ? »

« Je ne suis encore jamais mort. Je ne sais pas. »

Enfin, un jour, à l’heure du dîner, les parents parlèrent de leur projet de jardinage. Ils avaient l’intention de débroussailler l’arrière du jardin afin d’y planter un potager. Les petites décidèrent de leur parler du petit dieu. Les parents étaient athées ; soupçonnant un jeu de leur part, ils acceptèrent d’aller voir et apportèrent du lait et de la tarte aux pommes.

« Monsieur Tartélios ! »

« Monsieur Tartélios, c’est nous ! »

« Ah, mes petites ! » fit une petite voix. « Et vous êtes accompagnées, aujourd’hui ! »

Les parents se présentèrent.

« Un projet de potager, vraiment ! Eh bien, je suppose que je peux vous aider, en effet. »

Il leur montra les meilleurs emplacements et guida leurs choix. Les week-ends se passaient ainsi dans le jardin, sous la supervision du petit dieu. Les légumes poussaient à merveille : l’autel avait été restauré et tous les jours, Tartélios recevait quelque chose.

Enfin, à la surprise de tout le village, les parents de Claire et Lila remportèrent le premier prix au concours départemental de la plus belle citrouille, en octobre. Assis sur l’autel, Tartélios riait.

L’Ombre d’Orlando, nouvelle en moins d’une heure

Bienvenue dans la nouvelle rubrique : tous les jours jusqu’à nouvel ordre, j’essaierai d’écrire une nouvelle à partir d’un thème, mot ou phrase (je vous invite à m’en proposer dans les commentaires de cet article !), sans intrigue pré-établie, et en moins d’une heure. Voici la première, très (très) librement inspirée d’Orlando, de Virginia Woolf. 

 

Elle se tenait sous la pluie battante d’un soir d’avril. Le chariot qui l’avait amenée s’en était allé il y a plusieurs heures déjà, ses roues creusant de profondes ornières dans la boue du sentier. Elle était seule et Alix ne viendrait pas. On ne voyait pas à dix pas, et en haut, dans la montagne, les pâtures devaient ruisseler de centaines de ruisseaux.

Elle secoua sa cape détrempée et s’enfonça dans le village.

Partie, partie, pourquoi ? À cette heure, elle devait sans doute dormir dans des fourrures, au large de la Turquie. Et elle qui l’attendait, pauvre folle ! Que faire ?

***

Sa chambre était claire, orientée au sud ; elle collectionnait les petits animaux de cristal et les reflets du soleil éclataient à leurs angles, en rayons de couleur. Le cygne allongeait son cou vers la table de travail d’Orlando. La tête de Maure, desséchée, sa corde mainte fois coupée et renouée, se balançait tristement au-dessus du seuil. Elle travaillait furieusement, dans son costume taché d’encre ; les papiers jonchaient son bureau ; au-dehors, la pelouse descendait en pente douce jusqu’à la mer. Au-delà, c’étaient la lande et ses bruyères – mais il y avait bien longtemps qu’Orlando avait cessé d’y chevaucher. On entendait des loups hurler, la nuit, et le clair de lune donnait l’impression qu’elle était peuplée d’une infinité de petits êtres – à tout ceci Orlando avait cessé de prêter attention. Elle parlait, quelquefois, à son ombre ; celle-ci ne répondait pas, se contentant d’épouser le moindre de ses mouvements. Elle travaillait dès l’aube et jusque tard dans la nuit. Les poèmes s’entassaient ; la plupart était boiteux, idées à demi esquissées, qu’elle n’avait pas la patience d’accompagner jusqu’à leur fin. Il était question de tempêtes, d’une jeune fille en hauts de chausse, de l’hiver qui reviendrait toujours. Elle ne froissait pas les pages, qui gisaient pêle-mêle sur le plateau de chêne de son bureau.

***

Elle cessa, peu à peu, de se consacrer à la poésie. Son ombre s’asseyait sur le lit, tandis qu’elle travaillait. De temps en temps en sortait un petit rire, frais et clair. Orlando avait pris des notes pour un roman, mais elles s’éparpillaient ; sans ordre ni raison, le matériau étouffait sa pensée. Orlando restait des heures, assise la tête dans ses bras, comme autrefois à l’école, lorsque la journée était finie et qu’elle n’avait plus la force de préparer ses cahiers ou de repasser sa version latine. Elle eut, finalement, une idée ; sortit acheter en ville ce dont elle avait besoin, planches, toile et ficelle. Griffonnant, on aurait pu penser qu’elle oubliait Alix ; à présent, c’étaient des oiseaux qu’elle dessinait. Elle rêvait un nouveau projet, bien plus ample que quelques poèmes écrits à la va-vite ; elle rêvait des ailes.

Les gens du village la croyaient folle, prise d’un rhume de cerveau attrapé au cœur d’un orage de printemps ; il était de notoriété publique qu’elle n’était plus elle-même depuis qu’on l’avait retrouvée, fiévreuse et dégoulinante, devant les grilles du château. Elle ne parlait plus à personne, et sa ménagerie de cristal – qu’elle avait interdit à Mrs. Smithson d’épousseter, s’en chargeant elle-même – prenait la poussière sur ses étagères ; on ne voyait plus les éclats de lumière prismatiques qui, auparavant, animaient la chambre. L’ombre, la plupart du temps, restait silencieuse ; seulement, aux heures du crépuscule, lorsqu’Orlando pensait à Alix, à son cou blanc et ses long cils sombres, à sa bouche en cœur et sa manière de marcher, nerveuse, et presque désespérée, dans la lueur des lampions, alors, à ces heures seulement, elle fredonnait un air que la jeune fille avait coutume de chanter ; à quoi Orlando répondait en se bouchant les oreilles.

***

Plusieurs mois passèrent. Enfin, un soir d’automne, les ailes furent prêtes ; Orlando ôta sa cape, et attacha son épée – sa vieille épée dont elle avait toujours pris le plus grand soin – à son côté ; puis, elle revêtit les ailes. Les domestiques la regardaient de loin, tandis qu’elle prenait son élan ; elle se mit à courir le long de la pelouse, touchant à peine terre ; enfin, elle arriva au bord de la falaise. Alors, les mottes de terre volant lorsque ses pieds les arrachaient, elle prit son élan et s’envola, planant au-dessus des flots.

***

D’Orlando, on ne retrouva que l’épée, qu’elle avait sans doute perdue lors de son long vol ; elle avait pris la pluie et gisait, rouillée, parmi les rochers. En ce qui la concerne, elle pourrait être toujours en train de voler au-dessus des vagues dont les crêtes lui mouillent les pieds.

Quant à son ombre, elle est toujours dans sa chambre, assise sur son lit, à ce qu’il me semble ; et seulement, parfois, au crépuscule, elle chantonne la ballade préférée d’Alix, tandis que les animaux de cristal, ouatés par la poussière, l’accompagnent de leurs regards réprobateurs.