La poésie du mercredi (#30)

Comme pour toutes les dizaines de cette rubrique, je vous propose aujourd’hui un poème qui me tient vraiment à cœur : « J’ai tant rêvé de toi », de Desnos, in Corps et Biens (1930).

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère ?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
À se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.

ô balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
À toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

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La poésie du mercredi (#19)

Bonjour à tous et bon mercredi !
L’invité du jour est Antonin Artaud, poète, essayiste (Van Gogh, le Suicidé de la société), théoricien du théâtre (Le Théâtre et son double, Le Théâtre de la cruauté), dramaturge, comédien… Il a notamment fréquenté les Surréalistes avant de s’en éloigner, leur reprochant entre autre une poésie trop esthétisante et délicate.
« La Nuit opère » est tiré du Pèse-Nerfs et autres textes, publié en 1956 à titre posthume.

LA NUIT OPÈRE

Dans les outres des draps gonflés
où la nuit entière respire,
le poète sent ses cheveux
grandir et se multiplier.

Sur les comptoirs de la terre
montent des verres déracinés,
le poète sent sa pensée
et son sexe l’abandonner.

Car ici la vie est en cause
et le ventre de la pensée ;
les bouteilles heurtent les crânes
de l’aérienne assemblée.

Le Verbe pousse du sommeil
comme une fleur ou comme un verre
pleins de formes et de fumées.

Le verre et le ventre se heurtent,
La vie est claire
dans les crânes vitrifiés.

L’aréopage ardent des poètes
s’assemble autour du tapis vert
le vide tourne.

La vie traverse la pensée
du poète aux cheveux épais.

Dans la rue rien qu’une fenêtre,
les cartes battent ;
dans la fenêtre la femme au sexe
met son ventre en délibéré.

Grille, 5

Bonjour tout le monde ! Et si on écrivait un peu, tous ensemble, comme ça ? Hein ?
Voici donc la cinquième édition de l’écriture participative (ça faisait longtemps) !
Comme d’habitude : une image, et vous postez en commentaire ce qu’elle vous inspire, sans contrainte formelle (sauf si vous voulez vous donner une contrainte précise bien sûr).

image

Je commence :
la grille
piétinée reproduite oubliée inviolée la grille
sur les souterrains des égouts des dieux et des images
excusez-le il a toujours été ainsi
ainsi secret rêveur obstiné
comme tu l’étais à son âge oui
il se fond dans la tapisserie et s’en va l’enfant invisible des portes ignorées qui s’ouvrent au sixième étage compté par-dessous et
la grille la grille
irisée messagère délivrant les délivrés des routes bitume bulldozer

car l’enfant il elle il elle on
répète-t-on
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre métallique de la voiture qui le Mord et
sur la couverture il
elle on voit un âne mort
âne mort découpé pour servir de messager mutilé alors il elle se jette au-dehors des tours planant
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire, assez, partout, partout trente-deux centimètres d’eau claire partout dans la ville des merveilles la ville-couleurs changeante et immobile aux bâtiments de béton colorés aux immeubles de tissus irisés
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire à ses pieds immergés partout de l’eau
le volcan qui s’étouffe fait l’eau bouillante
de bouillante de bouillante de bouillante dans les égouts et le volcan meurt de la tuberculose et le volcan meurt et l’eau est claire à ses pieds
et l’eau bouillante dans les égouts les portes et les grilles
et c’est un arbre creusé que fait la pluie volonté d’herbe cassée de leur amour déglingué de leur amour sur le déclin
de leur amour de l’art assyrien syrien sumérien
de leur amour de l’art assyrien
des arts des arts écrits
sur la grille le passage mur
des arts des arts écrits sur la grille irisée le passage et le mur horizontal et
il elle on saute de grille en grille en priant
de bouche en bouche le poids des pieds émergés
ça sent l’encens
l’encens qui se déploie irisé irisé
c’est la grille le passage en priant s’ouvre-t-on
s’ouvre-t-on s’ouvre-t-elle sur l’art urbain sumérien assyrien la question la première la question la prochaine et

le camion écoulera les eaux polluées
les eaux polluées
les eaux polluées des débris des enfants métalliques qui
secrets rêveurs obstinés auront
secrets rêveurs obstinés auront ouvert les grilles toutes les bouches irisées et comme toi à son âge tu partiras secret rêveur obstiné
secret rêveur obstiné
irisé.