La poésie du mercredi (#47), ou le rapport entre une cervelle de singe et la philosophie (avec une analyse de texte en bonus)

J’avais prévu depuis assez longtemps de poster « Cervelle de Singe » aujourd’hui (Katerine, in 8e ciel, 2002). Après les événements de vendredi dernier, j’ai pensé qu’il vaudrait sans doute mieux changer de texte. Et puis, à la réflexion, je me suis dit que celui-ci, d’une certaine manière, correspondait bien à la situation actuelle…

Il n’y a pas qu’une voix pour dénoncer l’horreur, l’originalité peut parfois être autant, voire plus poignante que les images évidentes. Je vous laisse en juger :

CERVELLE DE SINGE

Mon père est un autobus impérial
Ma mère est une bouteille d’eau minérale
Mon frère est une pharmacie de nuit
Ma sœur est une symphonie

Moi je suis une rue à sens unique
Aux maisons construites à l’identique
Habitées par des femmes à moitié nues
Qui ne veulent pas être vues

Mais toi qui es-tu pour me décapiter ?
Mais toi qui es-tu pour m’écarteler
Avec les chevaux du ciel aux poignets ?

On se retrouvera en Enfer
Mais c’est moi qui serai Lucifer

Ton père est un intestin déroulé
Ta mère est un cerveau carbonisé
Ton frère est un ventricule en charpie
Ta sœur est une maladie.

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Mise à jour. Une explication plus claire des raisons qui m’ont fait voir dans ce texte une interprétation poétique des événements que nous vivons me paraît, finalement, nécessaire.

Sans partir dans un commentaire-de-texte-trois-grandes parties-trois-sous-parties-introduction-problématique-et-conclusion, une petite analyse s’impose.

Ce texte me paraît avant tout retranscrire une situation violente et subie, en cherchant à la sublimer, par le biais en l’écriture en elle-même. « me décapiter », « m’écarteler / avec les chevaux du ciel aux poignets » l’indique explicitement : l’écartèlement est une torture/mise à mort typique du Moyen-Âge dans l’imaginaire collectif, il pourrait même être perçu comme métonymie (ce terme désigne le fait de prendre la partie pour le tout) de cette époque car elle renvoie à quelque chose d’horrible et de violent – et le Moyen-Âge est perçu, la plupart du temps toujours dans l’imaginaire collectif, comme une période sombre, violente et obscurantiste.

Or, ce qui est très important dans ce vers, c’est que celui qui a la parole n’agit pas. Il est victime de cet écartèlement, impuissant ; il ne peut que questionner (assez inutilement, on s’en doute) : « qui es-tu pour me décapiter ». On voit bien ici le condamné à mort qui supplie son bourreau, c’est d’ailleurs un cliché (un film sur le Moyen-Âge sans ce genre de scène, ce n’est pas un film sur le Moyen-Âge).

Le « récit » de la scène, qui devrait être théoriquement constituer l’objet principal du texte, tient pourtant en trois vers, au centre du texte. Il reste d’ailleurs assez flou (celui qui parle se fait-il « décapiter » ou « écarteler », au juste ? Les deux ? On ne sait pas).

Mais ce qui constitue le « corps » du texte, en termes de longueur et d’importance, c’est justement le discours du personnage. Après une série d’affirmations (au présent, ici à valeur de vérité étendue dans le temps) (« ma sœur est une symphonie ») qui sont déroutantes au premier abord, on arrive à la mention de la torture. Suivent, dans une construction similaire aux affirmations du début (pronom possessif singulier + membre de la famille + groupe nominal composé d’un article indéfini et d’un substantif) une autre série d’affirmations. La différence entre les deux séries se trouve dans leurs tonalités. D’abord, pour la première série (qui caractérise directement le locuteur et son entourage, « mon père », « ma mère », etc.), on a affaire à une tonalité plutôt onirique, mais dans le bon sens, avec un lexique à tendance méliorative (même la « bouteille d’eau minérale » est connotée positivement – ce qui étanche la soif, l’eau comme élément vital, etc.). Au contraire, dans la seconde série, la tonalité est sinistre (c’est même carrément flippant, si vous voulez mon avis), on se rapproche du cauchemar, avec le « cerveau carbonisé », le « ventricule en charpie » et autres joyeusetés. Lexique très fortement connoté donc, des blessures, de la mort, et plus précisément de la mort violente. De la guerre, pourrait-on dire.

Or ces dernières affirmations se rapportent à un « tu » et non plus à un « je ». Il paraît logique de considérer qu’elles s’adressent au même « tu » que celui évoqué aux vers précédents (« mais toi qui es-tu »), et donc qu’il s’agit là d’une sorte d’imprécation, de malédiction.

Bon.

Maintenant qu’on en est là, voici mon interprétation. Cette imprécation est là pour rééquilibrer la situation : la victime de cette torture qui vient de l’extérieur, et, sans doute, d’en haut (« avec les chevaux du ciel ») reprend le pouvoir, la maîtrise de la situation par le langage. D’ailleurs, la formule « on se retrouvera en Enfer » est elle aussi un cliché, typique cette fois des westerns, et c’est normalement, celui qui n’est vaincu que provisoirement (ou qui le croit) qui la prononce… Suivie d’une série d’imprécations. Le schéma ici n’est donc pas totalement nouveau !

En établissant un discours, c’est-à-dire ici une représentation verbale d’un réel, celui qui n’était jusqu’à présent qu’impuissant face aux menaces extérieures, qui ne pouvait que questionner en vain le ciel (« mais toi qui es-tu pour me décapiter / avec les chevaux du ciel aux poignets »), se met à agir, et à lui-même frapper cette entité : avec les armes qu’il a, c’est-à-dire le langage. Il recrée une situation où c’est lui-même, le locuteur, qui a le pouvoir, dont la parole performative (de la malédiction) comme celle de l’assertion (avec les verbes au présent et leur valeur de « vérité », comme on l’a vu) prend toute la place, parole donc agissante.

Or le texte, lui, contrairement à un acte ponctuel, « anecdotique », restera, se maintiendra dans le temps. On ne connaîtra pas la scène en elle-même mais ce que la « victime » de cette scène en raconte, c’est sa parole qui fera office de vérité.

En allant encore plus loin, on pourrait dire que ce texte est une métaphore de la condition humaine (d’ailleurs, on a coutume de dire que l’homme descend du « singe » et qu’il se différencie des autres animaux par sa capacité à raisonner… autrement dit, par sa « cervelle »!). Écrasé par une puissance littéralement surhumaine et divine (la mention des « chevaux du ciel » est typiquement biblique, on peut penser aux Cavaliers de l’Apocalypse) dont on ne sait rien (« mais toi qui es-tu »), l’homme trouve sa compensation dans la parole et plus précisément dans la parole poétique… Inversant la situation en proposant une sorte de « rédemption » à l’envers, la vengeance (« on se retrouvera en Enfer / Mais c’est moi qui serai Lucifer »).

Contrer la violence absurde d’un événement par le langage et par l’art, qui permettent d’inverser la situation, je ne sais pas vous, mais moi, c’est comme ça que je vois tous les slogans et dessins qui fleurissent sur Internet depuis samedi.

 

 

 

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16 réflexions sur “La poésie du mercredi (#47), ou le rapport entre une cervelle de singe et la philosophie (avec une analyse de texte en bonus)

  1. La poésie est le parfum de la liberté. Ils peuvent casser le flacon, pas empêcher ses flagrances de se diffuser et d’imprégner les esprits. Maintenant, ce texte est à double tranchant (c’est aussi ce qui le rend intéressant), car il applique à l’autre ce qu’il ne veut pas qu’on lui applique à lui même… non ?

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  2. Mais toi qui es-tu pour me décapiter ?
    Mais toi qui es-tu pour m’écarteler
    Avec les cheveaux du ciel aux poignets ?

    Puis

    Ton père est un intestin déroulé
    Ta mère est un cerveau carbonisé
    Ton frère est un ventricule en charpie
    Ta sœur est une maladie.

    Il s’étonne que l’autre lui veuille du mal, mais il traite sa famille plus bas que terre. Cercle vicieux. Assez révélateur d’ailleurs de l’histoire humaine. Qui commence, qui poursuit ?

    Aimé par 1 personne

    1. À vrai dire, je ne voyais pas exactement les choses ainsi – du coup, votre analyse me fait réfléchir.
      Je pensais plutôt que cette sorte d’imprécation (malédiction ?) était une réaction à l’agression. Que du coup l’agressé est celui qui parle, qui se défend de la violence pure (l’écartèlement reste typiquement médiévale dans nos représentations habituelles, et le Moyen-Âge synonyme de violence et d’obscurantisme, toujours dans nos schémas mentaux habituels) par la parole, qui ouvre ainsi un nouvel espace d’expression, celui de l’imaginaire et de la poésie !
      Ce que je voyais dans ce texte, c’était que l’infériorité physique de celui qui parle (victime d’un supplice) était contrebalancée par l’usage du langage qui lui confère alors un autre espace d’expression où il peut véritablement agir (c’est lui qui emploie les verbes par exemple, qui dénote, et par là donne une réalité à la scène qu’il dépeint). Une manière de dire que celui qui maîtrise l’art de la représentation est, au final, plus fort que celui qui agit simplement avec violence.

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  3. Belle conclusion à l’ajout. Cependant, j’ai une petite réserve sur cette interprétation. Si le protagoniste affirme : on se retrouvera en enfer, c’est donc qu’il pense lui-même ne pas mériter mieux. Même si c’est pour prendre la place de Lucifer. Il y a aussi une troisième éventualité, c’est que les deux personnages ne sont que les deux faces d’un même homme, docteur jekyll and mister hyde…

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  4. La vengeance dans l’au-delà, j’y ai pensé hier de même que le fait d’insulter la famille de celui qui m’aurait tué et c’était beaucoup plus violent que les termes de ce dernier chapitre. Trop pour que je l’écrive, sans doute. Tout un chacun peut être habité par la haine. Nous sommes des terroristes en puissance.

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    1. Bien sûr, il est normal d’éprouver des pulsions haineuses et meurtrières ! C’est le fait de s’y attacher, de vouloir les concrétiser, qui fait la différence et le véritable danger… L’important est justement que nous soyons des terroristes « en puissance » et non en actes !

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      1. Que nous ne soyons pas à l’abri de la haine et que la haine engendre la haine, je pense que c’est le message de cette chanson et elle est en effet d’actualité. Comment se prémunir d’elle puisqu’elle ne peut épargner personne ? Peut-être les religions sont-elles nées de ce besoin de sublimer, je pense aux sacrifices, la violence des hommes. Ironie du sort que certains s’en servent comme alibi pour passer à l’acte!

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