La poésie du mercredi (#10)

On a tous des poèmes marquants, de ceux qui laissent une drôle d’impression, symboles d’un lieu, d’une époque, d’un état d’esprit ou d’une personne. On a tous nos poèmes préférés, qui veulent vraiment dire quelque chose pour nous.
Alors aujourd’hui – une fois n’est pas coutume – je vais un peu raconter ma vie.

Le poème que je vous propose pour cette dixième Poésie du mercredi , c’est « Barbara » de Prévert. Oui, je sais, il y a déjà eu du Prévert par ici. Mais ça ne fait rien.
C’est ce texte en particulier qui m’a fait aimer la poésie. Avant, c’était pas trop mon truc. Je passais ma vie derrière des bouquins (ma seule vie sociale) (lire ou sortir, il faut choisir, et en l’occurrence j’ai pas trop trop choisi), mais c’étaient des romans et des recueils de nouvelles. Franchement, la poésie, ça m’ennuyait, je n’en voyais pas du tout l’intérêt. J’avais une aversion toute particulière pour « Le Dormeur du Val » de Rimbaud, vu et revu (pardon Arthur). Et puis, j’ai découvert « Barbara ».
Pour expliquer un peu mieux, il faut restituer le contexte. J’avais treize ans, j’étais en Troisième et déprimée, en décalage complet avec mes camarades (ah, on me dit dans l’oreillette que l’usage de l’imparfait est fallacieux), bref, c’était l’éclate totale.
Ça l’était à peu près autant pour la prof de français, Mme H., une femme extraordinaire passionnée par la littérature mais qui avait moins d’autorité qu’un caneton, ce qui équivaut à un suicide professionnel (les collégiens sont cruels). Elle essayait de nous faire lire et apprendre des choses géniales (genre, c’est elle qui m’a fait découvrir Boris Vian – je crois que tout est dit, là), mais à chaque fois ses tentatives se heurtaient à un mur d’indifférence, voire de moqueries. Du coup elle me prenait à part à la fin des cours pour discuter un peu (sortez les violons). Solidarité, tavu.
Donc, tout ça pour dire qu’un jour (c’était un vendredi matin à 08h50, je m’en rappelle), elle nous a dit de ranger nos affaires d’une voix blanche. Et elle nous a lu le poème. J’avais l’impression que sa voix allait défaillir à la fin de chaque vers – un saut dans le vide, surtout tenir, descendre au vers suivant, à la prochaine goutte de pluie, entendre le rire de Barbara colmater ceux des élèves – mais elle a tenu bon.
Et j’ai fondu en larmes.
Incompréhension générale, évidemment.
J’ai mis quasiment deux heures à me calmer – j’étais inconsolable. Pourquoi ce texte en particulier ? Je ne sais pas vraiment.
Toujours est-il que je suis retombée dessus il y a quelques temps et que j’ai eu envie de le partager avec vous.

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Et vous, quels sont les poèmes qui vous ont marqués ?

La poésie du mercredi (#4)

Aujourd’hui, Prévert ! Un poème extrait de Choses et autres, publié en 1972. C’est un recueil très divers, avec à la fois un texte autobiographique, des poèmes bien sûr, et aussi des réflexions assez grinçantes (La suite dans les idées : Il suivait son idée. C’était une idée fixe, et il était surpris de ne pas avancer.).

*

« Le voyage malaisé »

Le coucou ne dit pas l’heure

le corbeau ne dit pas l’année

l’horloger est un receleur

Le temps volé il le revend ailleurs

mais ne dit pas où c’est.