Un sacrement à égorger

Entre-t-on en littérature comme on entre dans les ordres ?
Sans doute, puisque la littérature est un ordre : l’ordre de ne pas lâcher le langage, de lui faire rendre gorge. Mais qu’en est-il dès lors qu’on se méfie du langage, ou pire, dès lors que le langage se méfie de vous ? (…)

Mais un écrivain est-il censé aimer la littérature ? N’a-t-il pas tout intérêt à éprouver la plus grande méfiance envers elle, c’est-à-dire non seulement envers les œuvres passées, mais surtout envers celles à venir, et au premier chef les siennes ? Car écrire ce n’est pas fabriquer de la littérature, ce n’est pas tourner en rond comme un caniche dans l’arène de la représentation. Il ne s’agit pas d’accoucher d’une œuvre. (…)

Écrire est un acte qui consiste à se faire un corps, non en vertu d’on ne sait quelle authenticité, mais au prix d’une longue distanciation avec les instances du langage. Car c’est la langue qui nous parle, qui nous fait, qui nous plie et nous brasse – aussi est-il de la plus grande importance d’entrer en résistance, de se « dédire », de rompre le soi-disant contrat humain et biologique. Il faut en finir. (…)

Toute lecture est un apprentissage, une errance entre éblouissement et aveuglement, non seulement parce que, ce faisant, nous apprenons une langue étrangère, mais également parce que nous savons qu’à un moment ou à un autre nous devrons nous poser la question de savoir quoi faire de cette langue nouvelle qui désormais nous habite.
Lire, ce n’est pas simplement aménager un temps et un espace particuliers à l’intérieur du temps et de l’espace général, ce n’est pas simplement regarder autrui par la fenêtre de la page. Les livres sont des moteurs, et vient toujours le moment pour le lecteur de mettre les mains dans le cambouis, et d’essayer de voir s’il ne peut pas brancher ce moteur, cette machine sur son propre petit engin mental. (…)

L’ironie, c’est que nous ne savons jamais à l’avance quel usage nous ferons de tel ou tel écrit. (…) Nous ne savons même pas si nous avons envie de nous laisser envahir par tous ces fantômes.

Lire c’est donc ingérer une langue peut-être ennemie, accepter un virus, faire l’expérience troublante de la ventriloquie.

Claro, « Artaud hors murs », in Plonger les mains dans l’acide, ed. Inculte, 2011.

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Qu’est-ce que la mélancolie ?

Le dimanche matin sur France Inter est diffusée l’émission « Remède à la mélancolie » ; cela m’a donné envie de réfléchir un peu sur ce qu’est la mélancolie…

En voici donc ma définition. Je ne prétends en aucun cas en faire une définition absolue, ce n’est que mon point de vue.

Alors, qu’est-ce que la mélancolie ?

C’est l’absence d’envie ou de désir, quel qu’il soit.

C’est comme un recul sur soi-même, une vision globale des choses, plus « objective », en tout cas débarrassée de tout enthousiasme aveuglant.

Sensation étrange : on fait le vide, d’où le fait que la mélancolie soit (à mon avis) très propice à la création. On devient disponible, on s’ouvre à d’autres courants, images et impressions assez subtils pour ne pas être ressentis en temps normal.

Je ne partage pas tout à fait l’avis de Victor Hugo qui estime que « la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste ». Pendant un « accès » de mélancolie (faute d’autre terme), on sort de son moi pour voir les choses sous un autre angle, avec du recul. Cette sensation est, effectivement, agréable (à condition bien sûr de savoir la gérer, auquel cas elle devient une source d’angoisse), mais elle n’est pas une manifestation de tristesse. La tristesse, en effet, est un sentiment, c’est-à-dire qu’elle se manifeste chez un individu et est causée par des raisons intimes et personnelles, même si ces raisons peuvent se retrouver chez tout le monde (par exemple une rupture amoureuse, ou la perte d’un être cher). La tristesse est encore une manifestation du moi, et à ce titre la mélancolie est au-delà de la tristesse ; au-delà de toute émotion, elle touche à l’universalité.

Plus qu’un sentiment, la mélancolie est l’absence de sentiment. Ce qui peut expliquer que certains en aient peur, ou la trouvent désagréable ; cette sensation de vide peut être tout à fait angoissante pour qui ne l’a pas apprivoisée, je le redis.

Je dirais que cette vision de la mélancolie, qui n’est sans doute pas partagée par tout le monde, est le but absolu recherché par la spiritualité bouddhiste ; c’est un idéal du détachement, de la libération, la séparation du désir, comme dit plus haut, et par conséquent d’une absence de souffrance.

Encore une chose : j’ai remarqué que, lorsqu’on parle de mélancolie, les gens ont tendance à l’associer avec, au pire, une posture – plus ou moins artificielle – de poète maudit, et un narcissisme exacerbé (« il/elle s’ausculte le nombril »), au mieux comme une complication inutile.

Mais ce reproche ne tient pas : en effet, ce détachement fait, très naturellement, que le moi disparaît puisqu’il s’agit là d’une ouverture sur le monde dans sa globalité ; on n’a plus alors une vision narcissique des choses, mais au contraire une vision universelle. On ne se* voit plus comme un être, une nature, un individu, dont la notion même disparaît ; comment pourrait-on faire preuve de narcissisme ?

Cette tranquillité en surplomb, n’est-ce pas intéressant à rechercher, ne serait-ce que pour devenir plus sensible à d’autres pensées et modes de création ? Une ouverture désintéressée sur le monde sans distinction, préjugé ni préférence dus à l’individu étriqué ?

Bien sûr, il n’est pas envisageable de vivre en état perpétuel de mélancolie…

Mais il serait très envisageable de ne plus craindre cet état d’esprit, et d’arrêter de chercher à guérir de la mélancolie.

Non ?

* là encore, la formulation est maladroite, mais la langue française étant imprégnée d’une culture de l’âme et de l’individu, il est difficile d’exprimer certaines idées allant contre cette vision des choses.

EDIT : Il ne faut pas confondre l’élégie (la plainte des Romantiques (cf. Lamartine par exemple), ce qu’on appelle couramment « mélancolie »), avec la vraie mélancolie.