Le trou, l’abscons, et le théoricien

Le caractère réversible de l’obscurité fait apparaître clairement que [le texte théorique obscur] joue sur des manques ou des soustractions, et qu’il est rendu plus complexe par la suppression de certains éléments de lisibilité, éléments qui portent soit sur la signification des mots ou des phrases, soit sur l’articulation des idées, soit sur l’éclaircissement de leur finalité. Ou bien ces éléments existaient déjà, et ils ont été supprimés, ou bien ils auraient dû être placés dans le texte et ils ne l’ont pas été. Ce sont ces chaînons manquants auxquels il faut prêter attention si l’on veut comprendre comment fonctionne un texte théorique hermétique.

Derrière son apparence de mur infranchissable ou de volume clos, un texte incompréhensible est donc en réalité — et c’est là son paradoxe — un texte troué, ou, si l’on préfère, fragmentaire, comme la partie restante d’un texte plus clair, certes inaccessible en tant que tel, mais dont le fantôme demeure présent à titre de virtualité. Et c’est donc d’une théorie des trous que nous aurions besoin pour essayer de comprendre comment un texte peut être à ce point inaccessible.

Cette théorie des trous devrait se donner pour visée de distinguer les différents types de chaînons qui ont été supprimés du texte et qui relèvent de différentes formes d’explication, que celle-ci porte sur les termes employés, sur les allusions, sur la densité, sur les articulations ou sur le projet d’ensemble (la complexité stylistique ou grammaticale constituant un autre problème). Ou, pour dire les choses autrement, c’est la dimension métalinguistique qui est ici atteinte en profondeur, c’est-à-dire la manière dont nous commentons aux autres notre utilisation des mots en leur permettant d’avoir accès à notre utilisation personnelle du langage.

Ce phénomène de resserrement général du tissu textuel s’explique mieux si on le met en rapport avec la place de l’Autre dans le texte théorique. La multiplication des chaînons manquants a pour résultat — et donc, on peut le supposer, pour cause profonde — d’interdire à l’Autre de pénétrer dans le texte et de le tenir à l’écart. Avec l’atteinte à différents dispositifs d’allocution, c’est donc la distance à l’Autre qui se trouve perturbée dans le cas de ces textes, l’auteur finissant, faute de prendre en compte l’adresse de son texte, par ne plus parler qu’à lui-même.

Pourquoi donc tenir l’Autre à distance? S’il est interdit à celui-ci de pénétrer dans le texte, c’est qu’il est vraisemblablement perçu comme une menace, contre laquelle le texte ne cesse d’édifier des protections.

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Peut-on psychanalytiquement essayer de comprendre la complexité de certains textes théoriques? Prendre la pleine mesure de cette complexité implique de se libérer d’un certain nombre d’évidences du sens commun, qui risquent de nous empêcher d’aborder ce problème de front.

La première de ces fausses évidences est qu’un théoricien chercherait à théoriser. Or, si cette intention peut participer de son projet, il est difficile, en tout cas dans une perspective psychanalytique d’en faire sa motivation unique, ni même principale. Il est plus vraisemblable de penser que l’activité théorique, comme de nombreuses activités de pensée, participe d’une nécessité intérieure, celle de permettre au sujet de tenir ensemble, ou, si l’on préfère, de ne pas devenir fou. Cette nécessité intérieure fait du texte théorique, au même titre que les textes littéraires, le lieu privilégié d’un travail d’élaboration, lequel est à la fois, pour le sujet qui le pratique, nécessaire et dangereux.

La seconde de ces fausses évidences est qu’un théoricien chercherait à se faire comprendre. Si on peut penser que tel est bien le cas à un niveau conscient — en tout cas pour de nombreux théoriciens —, il n’est pas du tout assuré qu’il en aille de même au niveau inconscient, sauf à imaginer que l’exercice théorique serait la seule activité humaine protégée de toute ambivalence et de tout exercice de la pulsion de mort.

En effet, cette idée que le théoricien aurait pour souci premier de se faire comprendre ferait de la relation au lecteur — troisième fausse évidence — une relation transparente et dépourvue d’ambiguïté. Or, comme il est difficile d’imaginer, dans la perspective psychanalytique, des relations de ce type, force est de supposer que le relation au lecteur de texte théorique est, comme les autres, une relation où se nouent de manière inextricable des sentiments complexes.

La contestation de ces trois évidences (le théoricien chercherait à théoriser et à se faire comprendre d’un lecteur envers lequel il serait bien disposé) permet de se faire une idée plus juste des enjeux inconscients attachés à l’acte de théorisation et de la contradiction qui lui est inhérente, en tant que la théorie revient à la fois à s’exposer, en parlant de soi de manière indirecte, et à prendre garde de ne pas s’exposer.

En tant qu’activité d’élaboration, la théorie revient à s’exposer. Cette mise en forme du monde, ou d’une partie du monde, qu’est l’activité théorique, met en jeu et en scène, comme toute activité culturelle, un certain nombre de fantasmes, parfois à peine dissimulés. Parmi ces fantasmes, comment ne pas penser au fantasme de toute-puissance, qui a organisé tant de textes théoriques, notamment politiques?

En ce sens, la proximité est grande entre l’activité théorique et le délire et a été relevée par Freud et par nombre de ses successeurs. Dans une perspective freudienne, le délire n’est en effet nullement une production irraisonnée. Il est bien au contraire une tentative pour mettre de l’ordre dans le monde et surtout en soi-même, et il constitue donc une forme de théorisation. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que toute activité de théorisation puisse être proche de l’activité délirante, et que la frontière soit parfois difficile à saisir entre les deux.

L’analyse de ce premier niveau de l’activité théorique — la théorie comme élaboration — a peut-être conduit à négliger cet autre aspect de la même activité qu’est son énonciation, et donc son allocution. Contrairement à la fantasmatisation privée, l’activité théorique vise à s’adresser aux autres, afin de les convaincre. On peut alors penser qu’un des principes de l’activité théorique va être de protéger, en ne l’exhibant pas trop directement, le noyau fantasmatique sur lequel elle repose. Dès lors on peut faire l’hypothèse qu’un certain nombre de constituants du texte théorique visent, en assurant cette fonction de protection du sujet, à permettre au théoricien de ne pas être compris.

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Je ferais ainsi volontiers l’hypothèse qu’un certain nombre de textes théoriques visent inconsciemment à rendre l’Autre fou, car il n’est de meilleur moyen pour se protéger de sa propre folie que d’expulser vers l’Autre des parts souffrantes de soi.

Tout suggère ainsi la présence active en nous, dès que nous nous mettons à théoriser, de ce qu’il conviendrait de nommer une pulsion d’obscurcissement, que je propose d’appeler pulsion opaque, tendant à permettre au texte théorique d’exercer et de maintenir sa fonction de protection. Cette pulsion donne lieu à un certain nombre de mécanismes de défense (…) en supprimant un certain nombre des chaînons qui assureraient au texte une souplesse lui permettant de rencontrer ses lecteurs.

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La connaissance des moyens utilisés pour rendre un texte incompréhensible pourrait ouvrir à de nouvelles formes de lecture critique, attentives à étudier les mécanismes d’obscurcissement utilisés par les auteurs. Lecture impliquant de commencer par déplacer les questions que l’on pose au texte théorique, puisqu’à celle, traditionnelle, de savoir ce qu’il signifie se substitue alors cette autre question de savoir quelle relation l’auteur entretient avec son lecteur et dans quelle mesure il tient ou non à être compris de lui.

Pierre Bayard, Comment rendre un texte incompréhensible, 2008 (je souligne)

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