Pétrifiante

Texte hors-série aujourd’hui, inspiré de Feux de Marguerite Yourcenar. Parce que les vides sont béants dans les Métamorphoses…

***

 

Alors – alors ? Me voici, plongée sans fin, plongée figée dans le vide… Me voici, hanches surélevées par cette parodie de lit – pieds surnageant sans qu’aucun dieu vienne me repêcher, poisson trop maigre, sans qu’aucune femme ne les agrippe si ferme pour m’immerger dans le fleuve… Mes pieds blancs qui je le crois sont seuls encore à glisser dans la lumière. Alors – me voici, et mes paumes frôlent le carrelage dont j’ignore la couleur, et ma bouche dessine son souffle contre lui, et je voudrais que s’ouvre le sol, et qu’au moins alors – alors – je puisse parler aux morts, attendu qu’eux daignent m’écouter, que leurs bouches moins vides que la mienne répètent alors ce que je leur dirais…

(Mais : le sol si dur – et nous marchons sur le toit des tombeaux.)
Ma bouche – ce qu’ils appelaient ma bouche – ai-je dit son souffle ? Si bouche elle est encore ce serait d’égout – trou rond trou noir irrigué des déchets de vos villes – flottent les noyées sur les mares croupissantes… Bouche ! Les rats sont plus curieux que vous…

 
Les morts, les morts ne m’écoutent pas. Fut un temps où ils me visitaient ; ils se pressaient dans la blancheur de mes robes, et laissaient leurs marques par dizaines – l’ignorant y verrait des crottes de mouches, moi seule – moi seule et ma maîtresse – savais les déchiffrer. Trois empreintes maculant les manches et la lumière viendrait à manquer ; un désert blanc suivi d’une langue noircie et la fièvre arriverait ; cinq constellations que les points arrimaient… Mais je m’étourdis sans but, à vous parler de votre langue. Qui m’entend ici ?

Fut un temps, donc, où je me grisais des lumières du temple et des parfums qui crépitaient – où l’on me visitait – j’étais alors assise, la tête renversée, les deux pieds sur les dalles – mes cheveux échappés parsemaient mes épaules… Lors des offices j’étais la bien-aimée, la très-respectée, à qui l’on versait de l’eau et qui graciais les condamnés…

Mais les morts, les morts ne me viennent plus. Que feraient-ils de cette bouche sèche, dure au-delà même du mot sécheresse, que feraient-ils de cette bouche froide ? Descendant, vous ne verriez que tessons couverts de moisissure – vous soulèveriez des tentures trouées par le vide – et descendant toujours, vous vous étonneriez de la rigidité des tissus comme abreuvés de gel… Vous iriez plus bas, suivant parfois ce qui vous semblera lueur et se révélera gaz enflammé. Là, si profond que vos pas gèleront, toutes les choses en miettes restent intactes – les rats même n’y courent pas ; les ruisseaux sont figés ; vous ramperez sur du verre brisé.

Je ne craignais pas les statues. On les révérait, bien sûr ; et je me penchais pour lui offrir le lait, et le vin, dans les plats consacrés. Il y avait bien, parfois, cette impression qu’il se penchait sur moi, à trois pas de l’autel – mais les bougies brûlaient, et la lumière déforme tout. J’aurais dû, peut-être, me donner à la déesse ; prévoir l’éclat de cette vie si claire…

Mais encore je suis là, et les dalles seront écorchées plus vite que ma peau, et mes cheveux rampent presque jusqu’au sol – si dur que ma voix coule et se perd sans entailler les morts –
Le lait : renversé, le lait, à mes pieds horrifiés… Et de ma robe ou du lait ou de la statue – quel était le plus clair ? Quelques cheveux noirs surnageaient dans le lait ; mon dos heurta l’autel que ma robe drapa – la statue se pencha et ses yeux étaient blancs ; ma tête alors surplombait tout son corps –
Alors – alors mes yeux encore ouverts… Une main fermant ma bouche – la deuxième en ouvrant une autre aussitôt condamnée – et ma bouche est morte… Ma bouche éteinte. Et l’eau tomba devant mes yeux – et ma peau se durcit – mes paupières se figèrent – et mes cheveux sifflèrent – la statue se brisa…

Alors – alors ? Me voici, plongée dans le vide – mon visage près du sol, ma bouche parlant aux moins morts qu’elle – vous regardant statues et vous perdant regards – me voici, plongée dans le vide – et mes cheveux dévorent vos rats…

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soliloque VII.

T’à nouveau voici, si peu ta masse conservée dans le vide.

Alors tu desserres les poings, et écartes tes cheveux : alors, et comment n’y as-tu pas pensé plus tôt ? tu regardes le vide en face.

(Qu’aurais-tu vu ? La nuit, sans doute ; quelques formes, peut-être ; ta foi morte, dans les ronces de la colline, moquée par le cadenas de la grille bleue. Mais : pesant à peine, et tremblant à travers la brume du vide, une pièce vaste que tu ne connais pas.)

Le vide s’éparpille, puis se reforme, autour de toi.

Tu n’es plus engluée, ou perdue dans des spirales dont la gravité écrase tes os et maltraite ta peau ; tu ne peux pas non plus faire un pas sans que le vide t’enveloppe, et, prévenant tes gestes infimes, les nimbe d’un trait plus pur. Tu apprends à regarder à travers son écran, qui n’est sombre ni clair, mais plutôt comme une étoffe d’eau ; tu te revêts du vide, et s’il t’assourdit, il te leste aussi, te caparaçonne de lui.

Recouverte d’eau vive, tu te penches et d’autres apparaissent. Buée sur les vitres de la salle ; buée sur ses paupières ; buée, à travers laquelle s’élève la femme ignorant le vide, mais dont la peau en est tissée et la bouche un cratère fumant. Elle se serait dissoute dans la nuit sans ces lumières absorbées qui la dessinaient en contre-jour ; ici, dans ce qui ne connaît que le gris, elle en ressort à peine plus fumeuse, et te regarde finalement.

Tu es seule devant elle qui déchire sans effort ton travail du jour – quelques lambeaux blancs qui te recouvrent les pieds.

soliloque VI.

Tu, assise, ignores le vide.

Devant toi s’ouvre le four, sa noirceur de flaque, et l’heure qui la surmonte, punaisée de rouge. Comme tu ne vis le temps que par éclats, de la structure carrée des chiffres ne s’illuminent que certaines barres, dont la combinaison varie selon les circonstances. Tu, assise, ne vois que le rouge qui ne te fixe pas.

Tu n’as pas fait le tour de ta maison depuis ton dernier échec. C’est à peine si tu te rends compte que l’espace octroyé par le vide se fripe et s’étrécit. Tu dirais Tout noircit, et tu aurais tort ; ce que tu perçois, c’est, plus aigu, le vide qui monte et, plus vague, les choses devenant floues. Le vide a repris.

Minutieux, le vide ne t’a laissé que ce four et son heure stagnante. Tu es sa dernière étape.

Plus de tourbillon : tu ne résistes plus. T’effleure et te soutient le lac du vide, sa tiédeur. L’air est plus dense, formant halo. Tu ne respires qu’à peine, mais trop encore – voici que s’infiltre le vide, par ta gorge.

Dépassés, les cris ; tu ne tressaillis pas, en sentant ton corps se flétrir, ta peau de vert se marbrer, et le relent de pourriture. Tout est en ordre.

Basculent les chiffres au cadran rouge.

soliloque V.

Tu as agrémenté sa cage, ou niche, de feuilles mortes et de branches entrelacées. Tu y as punaisé des papiers imprimés de couleurs vives. Rien n’y fait : ton rejeton ne te connaît pas. Il reste blotti dans son creux, pelotonné dans la sciure de bois qui garnit le sol. Tout le jour tu ne vois que son dos, parfois son visage dur, ses dents. Tu patientes. Tu attends son bon vouloir. L’instant où tu pourras finir de le façonner et le voir marcher seul, de sa démarche qui est la tienne, où il, spontanément, reproduira ta silhouette.

Il se lève la nuit et s’accroche aux branches de toute la force de ses bras grêles. Il tombe, et retombe encore, comme toi ; cette identité de chute l’affole. La lune n’éclaire qu’un petit tas de vide dont une tête émerge. Il tombe, et retombe, et grave dans la sciure les mêmes signes idiots.
Il apprend, tout de même, à faire sa tête pesante, soutenue par le reste de ce que tu, ignorante, appelles Corps. Il apprend le verre des yeux. Il apprend à goûter tes intentions.

Il comprend ce que tu veux de lui. Sa démarche déjà imite la tienne. Ses battements de paupières sont les tiens.

Tu suis son progrès. Ta créature n’est déjà plus qu’une parodie de vide, toi copiant ce qu’on t’a dit du vide. Il apprend à te regarder.

Au printemps tu le ceins de coton et l’emmènes au jardin. Il ne parle pas, tu t’en contentes.

Par un matin venteux, tu détaches ses liens. Tu le vois boiter dans l’allée, droit vers les ronces. Jamais il ne t’a autant ressemblé. Alors, prenant sur ses jambes faibles une force dont tu ignores tout, il se jette dans les ronces,

et de ton rejeton ne demeure qu’un instant des grains de vide, par le vent aussitôt balayés.

Tu rentres chez toi, où t’attend le vide.

soliloque IV.

Tes mollets se dérobent. Tes cuisses sont câblées à haute tension. Dans tes paumes s’incrustent des gravillons.

Tu es, projetée, à terre. Devant toi, une flaque d’eau aux reflets irisés. Tu ne te méfies pas. Tu ne vois que trop tard son atone noirceur, sa forme qui grouille sous tes ongles. Tu ne vois que trop tard que le réverbère enserrant ta gorge
dans un étau s’absorbe dans la flaque d’eau. Toute lumière aspirée.

Tu n’es plus chevillée au vide. C’est-à-dire, tu ne dérives plus dans ses tornades muettes. Mais tes mains ont retrouvé sa texture, et tu la cherches toujours. Tu n’imiteras pas la silhouette trompée qui se noie dans le vide.
Tu supposes que c’est, déjà, un progrès.

Tes mains sont blanches sous la lumière. Les paumes criblées de graviers, mais lisses de vide. Les ongles nets. Tu es seule au plus près des plaies suppurantes. Tes mains planent indécises au-dessus de la flaque. Si tu avais le moindre sens
poétique tu dirais Albatros inquiets survolant marée noire ; tu dirais Albatros affolés se jetant dans le piège ; tu dirais Albatros hérissés et plus rien que leurs becs dessus l’eau noire.

Tu cherches en vain ton reflet. Le vide ne se trouve que lui-même. Toute embarcation si légère soit-elle n’attiserait que son mépris. Même une feuille n’y trouverait pas son compte.
Tu plonges à nouveau les mains dedans.

Le vide ne se laisse pas détacher si vite. Que des corps s’y immergent, soit ; mais tenter d’en arracher, ou soulever, une partie, même toute petite, disons : une boule comme de papier, ne va pas sans paiement. Sortir le poing du vide,
avec rageusement serré un amas de vide entre les jointures ; au prix que le vide se chargera de t’indiquer. Il s’agit presque toujours de matériaux à consumer. Si tu es généreuse, tu pourras souffler sur ton minusculte vide bouillant,
et fermer les yeux avant que sa vapeur ne les atteigne.

Si tu cherches à imiter le vide, pourtant, tu pourras peut-être le façonner, voir son squelette pousser, entendre ses premiers cris, et le regarder croître, si gauche, avec dans la gorge cette amertume lorsqu’il te dévisage,
se sachant faible tant que seul, dénaturé par toi. Si tu cherches à transmuter le vide. Seule ta création loin du vide incrédule.

Tu te relèves sans les mains.

soliloque III.

Calfeutrée dans cette boîte.
Sans cesse tu colmates les fissures où s’infiltre le vide. Tu couvres de bave épaisse les planches noires, tu en aplanis les échardes, tu étales de vieux journaux pour en cacher la pourriture.
Tes lèvres partent en lambeaux. Ta gorge est un tuyau tordu où souffle la soif. Alentour le vide fait peser l’absence sur tes tempes.

Les murs geignent. Les planches s’affinent. Leur noir déteint, se change en verre. Tu frappes dans les vitres – tes paumes ne saignent pas encore. Au-dehors, tout le vide s’agglutine en troupeaux.

Au-dehors ?

La lumière taille le verre d’un arceau mince, découpe une porte dans la peau claire.
Tu enjambes le seuil et immerges tes pieds. Tu marches dans l’étoffe du vide. Tu te renfermes dans le vide.
Peu de résistance.  Seuls quelques poissons forment remous et cercles à la surface.
Tu ne sais pas où est la surface du vide. Tu ne sais pas les poissons. Tu ne sens que les yeux des tornades.

Tu creuses, de tes mains jointes, vers ce qui te paraît le fond du vide ; tu creuses et puis t’arrimes au sable, tes jambes très loin au-dessus, tes ongles crissant dans un appui toujours éparpillé, tu marches ainsi, dans les profondeurs du vide, tu marches sur les mains et la nuque raidie…

Tes mains ruisselantes.

soliloque II.

C’est elle encore, que tu as réveillée de ton inconscience cristalline.

Tu ne peux que la suivre dans les ruines de cette ville. Le soleil énorme la drape de sang. Il te faut la suivre – tu t’accroches à ses écharpes qui te brûlent les doigts.

Ses corps anciens dorment et sourient sous une cloche muette ; elle prend sa forme au temps qu’elle maudit. Ses mains sur ta gorge, ton visage qu’elle relève, la parole qu’elle intime et refuse. Tu ne dois que la suivre. Comme rançon de l’espace, les bijoux que tu extrais, de plus en plus ternes, et qu’elle porte en triomphe.

Elle annexe tes mains – tu ne sais pas si ta jeunesse te protège.

Tu la suis dans les ruines.

Toutes les pierres tournent autour d’elle, qui t’épargne encore, mais pour combien de temps ?

Tu la mènes à une arche encore plantée en terre, puisqu’elle tient tant à quitter le vide. Elle te précède et, s’immisçant dans la lumière, son visage disparaît. Toutes les pierres pleuvent. L’arche est brisée.

Que diront ceux d’en bas ? La verront-ils ? Ou peut-être est-elle du vide animé, sa magie si peu le vide changé, elle dont les gestes te font silence.

Ne décrochant les lampes que pour cerner ta nuit.

soliloque I.

Maintenant que nous a saisis le gel.

Au large des lumières, de leurs grands corps blancs, si rapidement salis ? Presque au centre de la brume, où une forme accroupie est sortie de sa robe, ou de sa gangue, de soie jaune.  Elle est désormais dans la lumière solide où elle se baigne, et tord ses longs cheveux qui ne font qu’un avec les ombres. Elle ne te regarde pas.

Crucifiées de lumière même dans les nuits si claires. Ce filet ou cette chute de métal, tu en es sortie. Tu refuses l’asile du vide. Tu refuses la robe du vide. Tu refuses même d’en palper l’étoffe dont tu connais la pression sur tes yeux blancs. Tu annules le vide.

Tu penses peut-être pouvoir en touriste observer ses rituels. Tu pourrais même les croquer et dire Me voici revenue parmi vous, marquée de vide, encore couverte de sa pellicule d’eau fraîche. Tu penses, alors, dire que ton passage au vide est couvert de fruits mûrs. De flaques infusant l’amertume des feuilles. Tu voudrais dire que tu labourais ses vagues ou émondais ses routes.

Tu es sûre alors, maintenant que nous a saisis le gel, que les lumières ne parlent plus. Que la brume ne se lèvera plus. Que le vide est passé.

Tu te blottis dans les rideaux.

Que le froid est sain dis-tu. Comment donc apprivoiser le vide ? Ce qui n’a ni feuilles ni routes ni outils. Nieras-tu ce passage ? Ou l’exploiteras-tu avec raison, en rattachant les anneaux à d’autres idées de verre ? En montreras-tu la chaîne qui te passe autour du cou, si fière ?

Maintenant que nous a saisis le gel. Le bouger ne se peut pas. Les statues s’amuettissent. La clarté s’échappe en filet d’eau dont la tiédeur t’effraie. Tu n’oses pas y puiser pour diluer tes poudres, plâtre ou poussière ou poison.

Absorbée par le blanc, maintenant que nous a saisis le gel.