soliloque VI.

Tu, assise, ignores le vide.

Devant toi s’ouvre le four, sa noirceur de flaque, et l’heure qui la surmonte, punaisée de rouge. Comme tu ne vis le temps que par éclats, de la structure carrée des chiffres ne s’illuminent que certaines barres, dont la combinaison varie selon les circonstances. Tu, assise, ne vois que le rouge qui ne te fixe pas.

Tu n’as pas fait le tour de ta maison depuis ton dernier échec. C’est à peine si tu te rends compte que l’espace octroyé par le vide se fripe et s’étrécit. Tu dirais Tout noircit, et tu aurais tort ; ce que tu perçois, c’est, plus aigu, le vide qui monte et, plus vague, les choses devenant floues. Le vide a repris.

Minutieux, le vide ne t’a laissé que ce four et son heure stagnante. Tu es sa dernière étape.

Plus de tourbillon : tu ne résistes plus. T’effleure et te soutient le lac du vide, sa tiédeur. L’air est plus dense, formant halo. Tu ne respires qu’à peine, mais trop encore – voici que s’infiltre le vide, par ta gorge.

Dépassés, les cris ; tu ne tressaillis pas, en sentant ton corps se flétrir, ta peau de vert se marbrer, et le relent de pourriture. Tout est en ordre.

Basculent les chiffres au cadran rouge.

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soliloque V.

Tu as agrémenté sa cage, ou niche, de feuilles mortes et de branches entrelacées. Tu y as punaisé des papiers imprimés de couleurs vives. Rien n’y fait : ton rejeton ne te connaît pas. Il reste blotti dans son creux, pelotonné dans la sciure de bois qui garnit le sol. Tout le jour tu ne vois que son dos, parfois son visage dur, ses dents. Tu patientes. Tu attends son bon vouloir. L’instant où tu pourras finir de le façonner et le voir marcher seul, de sa démarche qui est la tienne, où il, spontanément, reproduira ta silhouette.

Il se lève la nuit et s’accroche aux branches de toute la force de ses bras grêles. Il tombe, et retombe encore, comme toi ; cette identité de chute l’affole. La lune n’éclaire qu’un petit tas de vide dont une tête émerge. Il tombe, et retombe, et grave dans la sciure les mêmes signes idiots.
Il apprend, tout de même, à faire sa tête pesante, soutenue par le reste de ce que tu, ignorante, appelles Corps. Il apprend le verre des yeux. Il apprend à goûter tes intentions.

Il comprend ce que tu veux de lui. Sa démarche déjà imite la tienne. Ses battements de paupières sont les tiens.

Tu suis son progrès. Ta créature n’est déjà plus qu’une parodie de vide, toi copiant ce qu’on t’a dit du vide. Il apprend à te regarder.

Au printemps tu le ceins de coton et l’emmènes au jardin. Il ne parle pas, tu t’en contentes.

Par un matin venteux, tu détaches ses liens. Tu le vois boiter dans l’allée, droit vers les ronces. Jamais il ne t’a autant ressemblé. Alors, prenant sur ses jambes faibles une force dont tu ignores tout, il se jette dans les ronces,

et de ton rejeton ne demeure qu’un instant des grains de vide, par le vent aussitôt balayés.

Tu rentres chez toi, où t’attend le vide.

soliloque IV.

Tes mollets se dérobent. Tes cuisses sont câblées à haute tension. Dans tes paumes s’incrustent des gravillons.

Tu es, projetée, à terre. Devant toi, une flaque d’eau aux reflets irisés. Tu ne te méfies pas. Tu ne vois que trop tard son atone noirceur, sa forme qui grouille sous tes ongles. Tu ne vois que trop tard que le réverbère enserrant ta gorge
dans un étau s’absorbe dans la flaque d’eau. Toute lumière aspirée.

Tu n’es plus chevillée au vide. C’est-à-dire, tu ne dérives plus dans ses tornades muettes. Mais tes mains ont retrouvé sa texture, et tu la cherches toujours. Tu n’imiteras pas la silhouette trompée qui se noie dans le vide.
Tu supposes que c’est, déjà, un progrès.

Tes mains sont blanches sous la lumière. Les paumes criblées de graviers, mais lisses de vide. Les ongles nets. Tu es seule au plus près des plaies suppurantes. Tes mains planent indécises au-dessus de la flaque. Si tu avais le moindre sens
poétique tu dirais Albatros inquiets survolant marée noire ; tu dirais Albatros affolés se jetant dans le piège ; tu dirais Albatros hérissés et plus rien que leurs becs dessus l’eau noire.

Tu cherches en vain ton reflet. Le vide ne se trouve que lui-même. Toute embarcation si légère soit-elle n’attiserait que son mépris. Même une feuille n’y trouverait pas son compte.
Tu plonges à nouveau les mains dedans.

Le vide ne se laisse pas détacher si vite. Que des corps s’y immergent, soit ; mais tenter d’en arracher, ou soulever, une partie, même toute petite, disons : une boule comme de papier, ne va pas sans paiement. Sortir le poing du vide,
avec rageusement serré un amas de vide entre les jointures ; au prix que le vide se chargera de t’indiquer. Il s’agit presque toujours de matériaux à consumer. Si tu es généreuse, tu pourras souffler sur ton minusculte vide bouillant,
et fermer les yeux avant que sa vapeur ne les atteigne.

Si tu cherches à imiter le vide, pourtant, tu pourras peut-être le façonner, voir son squelette pousser, entendre ses premiers cris, et le regarder croître, si gauche, avec dans la gorge cette amertume lorsqu’il te dévisage,
se sachant faible tant que seul, dénaturé par toi. Si tu cherches à transmuter le vide. Seule ta création loin du vide incrédule.

Tu te relèves sans les mains.

soliloque III.

Calfeutrée dans cette boîte.
Sans cesse tu colmates les fissures où s’infiltre le vide. Tu couvres de bave épaisse les planches noires, tu en aplanis les échardes, tu étales de vieux journaux pour en cacher la pourriture.
Tes lèvres partent en lambeaux. Ta gorge est un tuyau tordu où souffle la soif. Alentour le vide fait peser l’absence sur tes tempes.

Les murs geignent. Les planches s’affinent. Leur noir déteint, se change en verre. Tu frappes dans les vitres – tes paumes ne saignent pas encore. Au-dehors, tout le vide s’agglutine en troupeaux.

Au-dehors ?

La lumière taille le verre d’un arceau mince, découpe une porte dans la peau claire.
Tu enjambes le seuil et immerges tes pieds. Tu marches dans l’étoffe du vide. Tu te renfermes dans le vide.
Peu de résistance.  Seuls quelques poissons forment remous et cercles à la surface.
Tu ne sais pas où est la surface du vide. Tu ne sais pas les poissons. Tu ne sens que les yeux des tornades.

Tu creuses, de tes mains jointes, vers ce qui te paraît le fond du vide ; tu creuses et puis t’arrimes au sable, tes jambes très loin au-dessus, tes ongles crissant dans un appui toujours éparpillé, tu marches ainsi, dans les profondeurs du vide, tu marches sur les mains et la nuque raidie…

Tes mains ruisselantes.

soliloque II.

C’est elle encore, que tu as réveillée de ton inconscience cristalline.

Tu ne peux que la suivre dans les ruines de cette ville. Le soleil énorme la drape de sang. Il te faut la suivre – tu t’accroches à ses écharpes qui te brûlent les doigts.

Ses corps anciens dorment et sourient sous une cloche muette ; elle prend sa forme au temps qu’elle maudit. Ses mains sur ta gorge, ton visage qu’elle relève, la parole qu’elle intime et refuse. Tu ne dois que la suivre. Comme rançon de l’espace, les bijoux que tu extrais, de plus en plus ternes, et qu’elle porte en triomphe.

Elle annexe tes mains – tu ne sais pas si ta jeunesse te protège.

Tu la suis dans les ruines.

Toutes les pierres tournent autour d’elle, qui t’épargne encore, mais pour combien de temps ?

Tu la mènes à une arche encore plantée en terre, puisqu’elle tient tant à quitter le vide. Elle te précède et, s’immisçant dans la lumière, son visage disparaît. Toutes les pierres pleuvent. L’arche est brisée.

Que diront ceux d’en bas ? La verront-ils ? Ou peut-être est-elle du vide animé, sa magie si peu le vide changé, elle dont les gestes te font silence.

Ne décrochant les lampes que pour cerner ta nuit.

soliloque I.

Maintenant que nous a saisis le gel.

Au large des lumières, de leurs grands corps blancs, si rapidement salis ? Presque au centre de la brume, où une forme accroupie est sortie de sa robe, ou de sa gangue, de soie jaune.  Elle est désormais dans la lumière solide où elle se baigne, et tord ses longs cheveux qui ne font qu’un avec les ombres. Elle ne te regarde pas.

Crucifiées de lumière même dans les nuits si claires. Ce filet ou cette chute de métal, tu en es sortie. Tu refuses l’asile du vide. Tu refuses la robe du vide. Tu refuses même d’en palper l’étoffe dont tu connais la pression sur tes yeux blancs. Tu annules le vide.

Tu penses peut-être pouvoir en touriste observer ses rituels. Tu pourrais même les croquer et dire Me voici revenue parmi vous, marquée de vide, encore couverte de sa pellicule d’eau fraîche. Tu penses, alors, dire que ton passage au vide est couvert de fruits mûrs. De flaques infusant l’amertume des feuilles. Tu voudrais dire que tu labourais ses vagues ou émondais ses routes.

Tu es sûre alors, maintenant que nous a saisis le gel, que les lumières ne parlent plus. Que la brume ne se lèvera plus. Que le vide est passé.

Tu te blottis dans les rideaux.

Que le froid est sain dis-tu. Comment donc apprivoiser le vide ? Ce qui n’a ni feuilles ni routes ni outils. Nieras-tu ce passage ? Ou l’exploiteras-tu avec raison, en rattachant les anneaux à d’autres idées de verre ? En montreras-tu la chaîne qui te passe autour du cou, si fière ?

Maintenant que nous a saisis le gel. Le bouger ne se peut pas. Les statues s’amuettissent. La clarté s’échappe en filet d’eau dont la tiédeur t’effraie. Tu n’oses pas y puiser pour diluer tes poudres, plâtre ou poussière ou poison.

Absorbée par le blanc, maintenant que nous a saisis le gel.