A poem that waited five years to be written

as one climbs cranes…
not to reach the controls, muscles
bent and high on caffeine –
as one reaches the highest point of the machine
with its war paints of red and white
and much to the surprise of its husband
and son, the machinist
as one climbs cranes…
maybe, up there
the sunset
will last a little longer; maybe
the streetlights won’t light up your way…
as one climbs cranes…

Cold song

… and sun is sudden
over the river…

there is a space between the ground its grass
and its frost mantel

I’m the waking point
of winter

Souvenirs de l’hôpital psychiatrique

Note : Je suis entrée à l’hôpital psychiatrique pendant l’été 2017, sur ordre de ma psychiatre. Ces notes éparpillées, sensations et ennui, ont été écrites entre 2018 et 2020.

Comment arriver là ? N’interroger que la manière habile dont s’imbriquent les feuilles mortes de la surface – les gestes, le ton, les diverses salles éclairées au néon, les formulaires et les dossiers – serait s’aveugler. Non, la marge de l’hôpital psychiatrique, celle qu’on plaisante et craint, relève autant de la prison que de la maison de retraite. C’est sans doute la violence qui nous rapproche, taulards, loques, et tarés : remise en question du système ? Manque ou trop-plein d’autonomie ? Violence, en tout cas, que la société nous attribue – de la violence du corps décrépit, celle du temps, à celle commise contre la propriété ou le(s) fondement(s)de la société, en passant par celle, ambiguë, qui se situe entre-deux : il est bien connu que les fous, c’est violent, à l’intérieur de leurs têtes détraquées, et à l’extérieur sur les corps des autres. La société, construite pourtant pour la survie de ses membres, n’aime pas ceux qui en sont trop « dépendants ». Pas de vieux, donc, inaptes à se nourrir, à se laver, à s’occuper d’autrui ; pas de malades – qu’ils en soient là à la suite de maltraitances extrêmes, d’une condition avec laquelle ils sont nés, ou pour toute autre raison – dont on ne peut pas raisonnablement attendre la même productivité que celle des non-malades ; pas de malades qui nécessitent des soins particuliers, donc ; pas de criminels qui, comme beaucoup d’internés, sont poussés dans leurs retranchements par une vie de négligences sociétales, et qui nécessiteraient – comme les internés traumatisés – des excuses de l’État, et des soins particuliers. (Mais alors, les criminels sont des victimes ? Qu’en est-il des pervers, ceux qui agissent par amour du mal ? Ils n’échappent souvent à la prison que pour finir à l’hôpital psychiatrique ; mais la plupart d’entre eux se fond parfaitement dans votre société. J’ai des noms, si vous voulez.)

Maison de repos. Maison de redressement. Sympathiques euphémismes, lieux pour tordus épuisés ; mots dont la proximité même explique le vide, car, qu’importe l’endroit – asile, hôpital, prison – le personnel qualifié, tout-puissant, applique la même stratégie : apparemment, le moyen ultime de redressement et de repos, c’est l’ennui. Capitonnés dans l’ennui, l’eau tiède de la télévision et les informes uniformes, notre supposée violence est censée se diluer, ou se heurter sans bruit contre les parois de votre indifférence. Le vide : en laissant cet homme hurler et frapper dans les murs toutes les nuits depuis des mois, vous lui apprenez – à lui, et à tous – qu’il n’a rien à attendre de personne ; que la détresse est inacceptable…

Suivent des notes sur ma propre expérience de la psychiatrie, ou l’apprentissage de la déshumanisation institutionnelle. Faites-en ce que vous voulez. Avant que de commencer, retenez bien ceci : je me fous de votre opinion de « bien-portant ». Je me fous des bonnes intentions de ce psychiatre de vos amis. Et plus que tout, je me fous de votre défense d’un système qui vous arrange, en faisant pour vous le tri des dégénérés…

***

Le trajet en ambulance, grotesque – j’ai l’impression de jouer la maladie. L’ambulancier, jeune, me demande sèchement pourquoi je vais à Ville-Evrard. Sans savoir que j’ai le droit de ne pas le dire, après avoir passé des heures à répéter mes histoires à des gens compétents qui hochent la tête au point que je ne sais plus ce que je raconte, je bégaie que je suis suicidaire. Il m’engueule.

« Quel âge t’as ? »

« 19 ans »

« Et t’as pas honte d’aller chez les fous à ton âge ? »

Là T. a tenté d’intervenir. Puis :

« Mais il faut pas être comme ça. Y a des gens qui ont des vrais problèmes tu sais »

Je bégaye un « je sais, pardon »

Le reste du trajet est principalement silencieux. En arrivant :

« Fais attention. Ici ils te donnent des médicaments pour t’assommer si tu fais des problèmes. »

Je ne dis rien et acquiesce.

L’hôpital est une sorte de complexe proto-urbain dans un parc. Différents pavillons qui portent des noms de régions françaises. J’appartiens au pavillon Auvergne. Tout est calme. Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Je me dis que ça pourrait être pire. Ça fait penser à un sanatorium du XIXe siècle. La porte est rassurante. Je suis accueillie par un infirmier blond à l’air gentil. Il insiste très fort pour que je commence par prendre une douche, mettre un pyjama et manger. Je suis propre et n’ai pas faim, mais ne veux pas le déranger. Apparemment, ça lui tient à cœur. Il ne veut pas laisser entrer T. L’infirmier me dit que « je la verrai après avoir mangé et pris une douche ». Est-ce qu’ils vont le faire attendre tout ce temps devant la porte ?

Il me pousse dans un couloir qui paraît sombre après les arbres épanouis dans la lumière du soir. La porte se referme. Je suis debout dans ce couloir comme un poteau de viande avariée. Il ouvre une armoire et en sort quelque chose couleur épinard. « Ton pyjama », me dit-il. Il a l’air d’être très content de me donner son pyjama. Aussi, une serviette, quelque chose qui fait office de gant de toilette, et des sous-vêtements en filet éponge. Perplexité. Je n’ose pas lui dire que j’ai apporté de vraies culottes dans mes affaires. Il me dit qu’il va à la cuisine me faire réchauffer le repas du soir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas la peine, mais il est tout guilleret et j’ai peur que ça le fasse crier. Il y a des soleils et des étoiles peints sur les carreaux de la porte vitrée du réfectoire. Peints avec ces kits pour vitraux que les enfants ont et qui décorent habituellement les vitres des salles de classes. Je repense à ceux que j’avais faits à neuf ans et ça me donne très envie de pleurer.

L’infirmer, qui s’est présenté mais dont j’ai déjà oublié le prénom, appelle quelqu’un dans une salle que je suppose être la cuisine. Une femme sort – la cuisinière – et me regarde de haut en bas, les poings sur les hanches. Elle s’adresse à l’infirmier :

« Alors c’est elle la nouvelle ? Pas trop folle, j’espère ? »

J’ouvre la bouche, décontenancée. Elle retourne dans la cuisine. L’infirmier ne réagit pas. Il sourit et me demande si je veux commencer par la douche. Ça semble être une question rhétorique. Je dis oui.

La salle de bains est quelque chose d’horrible au carrelage gris et visqueux. Tout est rouillé. T. m’attend dehors, il faut faire vite. Je ressors, mon pyjama parsemé de taches sombres aux endroits collés à ma peau encore mouillée. Il est immense. L’infirmier me félicite comme si je venais de recevoir le prix Goncourt. Je me sens très enfant et très adulte à la fois.

Je passe au réfectoire. Il y a des épinards et une omelette. Épinard dedans, épinard dehors. La cohérence c’est important. Je n’arrive pas à manger. L’infirmier revient et me demande si j’ai fini. Je dis que oui. Il prend mon plateau et débarrasse. Ça me gêne, je lui dis que je peux le faire, il sourit, me dit de ne pas m’inquiéter, et demande si je veux manger mon yaourt. Je dis que non. Il me demande s’il peut le prendre. Je dis que oui. Il le met dans une poche de sa blouse et me sourit comme si cette fois c’est moi qui venais de lui décerner le Goncourt. Ce type m’inquiète.

Il y a une vieille femme au regard flou dans la pièce, devant. Quelques fauteuils et une télé. Un sac à main est posé sur un des fauteuils. Je ne sais pas si c’est une patiente ou une membre de l’équipe. Je lui dis bonsoir. Elle s’installe en face de moi, s’en va. Bon.

L’infirmier blond revient. J’en ai enfin fini avec ce qu’il voulait de moi, alors je lui demande si je peux dire au revoir à T. La nuit est définitivement tombée entre-temps. Il me dit de venir avec lui, mais on ne retourne pas dans le couloir. Il ouvre une des portes vitrées – ça semble être le parti-pris de l’hôpital, les portes vitrées – et sort dans une sorte de parc. Il y a des bancs tout autour du bâtiment. Il s’assied et me fait signe de l’imiter. Il a un sourire très doux.

« Votre amie est partie. »

« Comment ça ? »

Il sourit toujours. J’ai sept ans et les adultes me trahissent à répétition. J’ai de nouveau très envie de pleurer.

« Vous m’aviez dit que je pourrais lui dire au revoir. »

« Elle a voulu vous laisser une bague avant de partir. »

L’herbe sent ici comme partout ailleurs.

« Mais vous comprenez bien qu’on ne peut pas l’autoriser. »

Je hoche la tête lentement. Je suis seule, alors, pour un temps indéterminé.

***

Un autre infirmier arrive. Brun, jeune aussi. Il se présente. J’ai la très nette impression de vivre un quiproquo gigantesque. Il me dit qu’il va me montrer ma chambre. Je demande si je peux récupérer mes livres. C’est le cas. Envoyer un message ? Non, désolé. Ce n’est pas contre moi, mais dans les murs, pas de communication. J’ai douze ans et fouille dans mon cartable dans les vestiaires du collège. J’ai dix-neuf ans et toute mon humanité tient dans deux livres de poche fripés. Je récupère ma bouteille d’eau, Madame Bovary et les poèmes de Jaccottet. Je suis docilement le gentil monsieur dans le couloir carrelé qui paraît beaucoup plus sombre.

« Pour la première nuit, avant que le médecin décide si tu es en danger ou pas, tu es en enfermement ». C’est la porte en face de la cantine. C’est pire que dans l’imaginaire collectif. « Je te fais confiance. Les toilettes sont à gauche. Tu ne fais pas de bêtise, et je laisse la porte ouverte. D’accord ? ». Je dis d’accord. Je suis d’accord avec tout ce qu’on me dit. Je ne sais pas ce que je fais ici. « Tu vas attendre ici le médecin. ». Je dis oui. Il s’en va. La fenêtre a des carreaux opaques jusqu’à environ un mètre quatre-vingts du sol. Au-dessus on ne voit que des arbres. Pas de lune. J’ai posé ma barrette et mes livres sur le rebord de la fenêtre. À ma gauche le trou des toilettes à la turque. En monte la même odeur que celle de la chambre médicalisée de mon arrière-grand-mère. Le lit ressemble à un brancard. Il n’y a pas d’oreiller, seulement une espèce de plan incliné en mousse recouvert de plastique souple. Pas de drap. Pas de couette. Il fait tiède dehors, mais le carrelage refroidit la pièce. Pas de lumière non plus. Il y a peut-être un interrupteur, mais je n’ose pas le chercher au risque de me faire remarquer. Il n’est pas tard mais tout semble complètement mort. Je tremble. Pas pleurer. Je ne vois que les lumières des panneaux « sortie de secours », au néon, dans le couloir. Je suis assise recroquevillée sur le « lit », sans rien pour me couvrir que l’uniforme épinard. Il y a des menottes attachées aux montants du lit. Si je suis gentille on ne me les mettra pas. Si je coopère. À quoi ? Je ricane toute seule en repensant à mon poème sur la psychiatrie. J’avais peur que ce soit trop cliché, mais la réalité va au-delà de mes attentes. C’est peut-être une sorte de don de prophétie. Je me balance sur le « lit » en me récitant quelques passages du poème. Rien qui soit dur aucune armoire. Mon hôte mon hôte qu’avez-vous fait de ma compagne ? Pourquoi mon hôte chez vous ne peut-on pas penser que la tristesse a les bras doux ?

J’essaye de dormir, mais il fait trop froid. Le type d’à côté cogne contre la cloison et hurle à s’en décrocher les poumons. Apparemment c’est normal, personne ne va voir ce qu’il veut. Un temps indéterminé se passe.

Je suis soudainement prise dans un filet de lumière crue. Je suis un animal dont on a arraché le haut du terrier. Plusieurs personnes en blouses blanches se tiennent devant moi. Je ne me souviens plus de tout ce qu’ils disent. Ils parlent de ma sécurité. C’est pour ma sécurité que je suis punie de mes hallucinations en étant enfermée dans une chambre froide, sans oreiller mais avec menottes, et avec un voisin qui hurle en frappant les murs. Un des médecins parle – menace ? – ledit voisin. Ils me demandent si j’ai besoin de quelque chose ; je demande une couverture. « On va vous apporter ça. » Ils s’en vont. Au dernier moment, l’un d’eux se retourne et me dit, « Au fait, on va reprendre les livres. » Ils sourient tous. Je tremble. Je demande pourquoi. Pas de réponse. Ils prennent aussi ma barrette. Je la demande. Ils me disent que je ne peux pas la garder. Sans elle, j’ai mes cheveux dans les yeux, et je ressemble d’autant plus à un animal pris au piège. Ou à une folle. Je vis dans le grenier comme un animal et je fais peur à la gentille et jolie gouvernante. Ils emportent Flaubert et Jaccottet. Je demande, la voix cassée, si je peux garder ma bouteille d’eau. Ça oui. Apparemment, ils craignent plus le suicide par ingestion de papier que par noyade dans 75 cl d’eau. Ils éteignent et s’en vont.

Je reste seule, la bouteille d’eau serrée dans mes bras. Le type crie toujours. C’est un cri inarticulé. La détresse à l’état pur. Je commence à le comprendre. Si je n’avais pas aussi peur des menottes je l’imiterais bien.

***

Je suis sortie de ma torpeur, frigorifiée, en entendant des voix dans le couloir. Personne n’est venu m’apporter de drap. Aucune idée de l’heure qu’il est, mais il fait un jour terne. Panique. Aucune idée de ce qu’il faut faire. Une infirmière entre, me demande si j’ai passé une bonne nuit. Je dis oui. Elle me dit qu’il faut que je prenne une douche. J’ai droit à de nouveaux sous-vêtements en filet éponge, mais pas à un nouveau pyjama. Est-ce que je suis censée le demander ? On me dit que je verrai le médecin aujourd’hui. Ça semble être la seule personne qui ait des droits sur ma personne. Je suis gentille. J’ai l’habitude.

***

Je me suis assise dans le réfectoire à la même place que la veille au soir. Un vieil homme barbu aux yeux flous – comme ceux de la vieille dame – s’installe à ma droite. Apparemment, je suis la plus jeune. Le silence est complet. Chacun regarde son assiette, son couteau à bout rond, son verre. Soudain un homme se met à parler, très fort, et comme s’il était déjà en plein milieu d’une conversation, à la table d’à côté.

« Tu pries beaucoup toi. »

Le type en face de lui dit :

« Je médite. »

« Tu t’appelles comment ?

Bilal. »

Bilal marmonne sans le regarder. L’homme a la quarantaine, peut-être moins. Il continue :

« Médine. Tu connais Médine, Bilal ? J’ai ma maison là-bas. C’est là qu’il est mort le Prophète Bilal. Et là-bas à Médine les gens ils font que prier que méditer comme toi Bilal ou comme le Bouddha, que méditer sur la mort du Prophète du matin jusqu’au soir… »

Je n’ose pas le regarder, de peur qu’il intercepte mon regard, mais enregistre mentalement ses paroles. Au fond, l’hôpital est une expérience, et l’écrire me permettra peut-être de m’en éloigner, de conserver ou d’arracher quelques lambeaux d’humanité ? La cantinière passe avec un chariot. Nous distribue du pain, du beurre et de la confiture, comme dans les hôtels. Demande à chacun ce qu’il veut : café, thé, chocolat. Je voudrais un thé mais personne ne semble en prendre, donc je prends un chocolat. Je n’ose pas regarder autour de moi ; mais quand même, je suis frappée par la moyenne d’âge. Il y a une jeune femme blonde, qui semble être à peu près du même âge que moi, mais la majorité des patients est septuagénaire.

Après ce premier repas, les choses deviennent floues. Et pour cause : la temporalité n’existe pas, à l’hôpital. Les téléphones sont interdits, les montres aussi, apparemment – en tout cas personne n’en porte, à part le personnel. Les lieux sont séparés par fonction. Le rez-de-chaussée, où j’ai passé la première nuit, est composé d’une salle de bains, de la cuisine, du réfectoire et de la salle de repos ; en face, les chambres d’enfermement. Mon voisin – j’ai vu, une fois ou deux, son visage écrasé contre la vitre, rempli d’une avidité telle qu’on dirait que toute sa force vitale s’est canalisée dans ses yeux et sa bouche, absorbant le spectacle de l’extérieur – est dans une chambre double, avec un sas, dont il ne sort jamais malgré son désir apparent. Les infirmiers lui apportent ses repas directement et verrouillent la porte derrière eux. Suivent les toilettes, carrelées de gris, qui ressemblent à celles de mon université, un encadrement de porte surmonté d’une horloge – la seule – qui regarde vers la porte extérieure, puis deux bureaux pour le personnel, et un escalier qui mène au premier et seul étage. Il n’est pas interdit d’aller regarder l’heure, mais on s’expose à des regards ou des réprimandes de la part du personnel. Et puis, pourquoi regarder l’heure ? On n’en a pas besoin. On est coupé du monde extérieur, littéralement. Le temps mécanique, mathématique, n’a plus cours. On est engoncé dans une durée totale, jamais interrompue, à peine rompue par les repas et l’heure du coucher – on est seul avec soi, dans un désert temporel, et je comprends soudain ce que les auteurs voulaient dire lorsqu’ils parlaient du Purgatoire, cette vaste étendue perpétuelle et grise dans laquelle errent les âmes en peine.

Socialiser semble être le seul moyen de faire passer le temps. Je rencontre un jeune homme de la vingtaine persuadé de pouvoir contrôler le vent. L’homme qui parlait de Médine est un détraqué sexuel. Il colle Marie-Hélène, la jeune femme blonde, qui est là pour les mêmes raisons que moi, et la touche sous tous les prétextes. J’essaye de faire le chien de garde mais sans grand succès. Je ne sais pas quand j’aurai le droit de récupérer mes affaires – livres, un carnet, un stylo. Je m’enlise dans une gangue d’ennui, chenille bloquée dans la phase chrysalide. La seule distraction est de jouer aux cartes. Je n’aime pas ça. Je voudrais bien rester avec Marie-Hélène, mais les autres la collent.

Ils me demandent si j’ai un copain. Je réponds que j’ai une copine. « Moi, dans mon pays, les gens comme toi, on les brûle », me dit le maître du vent. « Ah ouais ? Ben moi, j’aimerais bien goûter un morceau avant le barbecue », rigole grassement le pervers. Je m’en vais à grands pas. Marie-Hélène essaye de me persuader de revenir. Je refuse.

Je suis appelée à voir la psy. C’est une femme de la trentaine avec une épaisse natte noire luisante sur l’épaule. Je répète ce que je n’ai pas arrêté de dire depuis ce qui me semble une éternité. Je suis accompagnée dans son bureau par un membre de l’équipe. Plus tard, je les entendrai rire des patients dans l’arrière-cuisine, alors que je cherche un téléphone.

Ensuite, les événements semblent s’arrêter. Nous sommes des animaux. Dormir. Manger. Se laver. Il faut faire son lit au carré le matin et se laver les dents avant de manger, ce qui me paraît absurde. Le rituel le plus important est la file d’attente pour les médicaments avant de manger le midi et le soir. On en apprend un peu plus sur les autres. Ainsi, mon voisin de cellule de la première nuit – j’ai eu droit à une vraie chambre la nuit suivante – déclare, d’un ton très humble – ce genre de ton qu’ont les mendiants dans les livres – que, s’il crie, c’est parce qu’il se sent seul la nuit ; qu’il ne voit jamais personne ; qu’au fond, il est gentil. Les soignants lui disent qu’ils passeront plus souvent, ce qu’ils ne feront pas. Je lis furieusement, depuis qu’on m’y a autorisée. S’absorber dans le travail. J’ai obtenu le droit d’avoir des visites. T. vient me voir. Se rend compte du vide de cette existence. Je ne sais pas quand je sortirai. Nous ne parlons pas beaucoup. Je n’ai pas grand-chose à dire. Je rencontre une dame âgée qui garde sa brosse à cheveux sur elle de peur des vols et qui peint le soleil. Juste le soleil, tout le temps. Le jardin où nous avons le droit d’aller a un arbre dont le tronc semble évidé.

Le temps s’est comme arrêté. The clock is for the public only. Je comprends pourquoi, une fois qu’on entre, on a du mal à sortir. Marie-Hélène est là depuis trois mois. Elle a le droit de s’habiller normalement et d’avoir quelques affaires. Il est si facile de se laisser couler. C’est le principe même de la dépression, qui fait ici office de fonction officielle. D’abord, on se lève plus tard. Puis on ne se lève plus du tout. On manque un cours, puis on ne remet plus les pieds à la fac. On se laisse distancer par le groupe, en pensant qu’on pourra le rattraper une fois ses forces reconstituées. C’est, évidemment, faux. Il faut d’abord atteindre le fond avant de remonter. L’hôpital ne fait pas exception à la règle. Dans cette atmosphère ouatée, aucune responsabilité n’existe. Plus de demandes du monde extérieur. Plus rien à part les repas et le sommeil. On pourrait penser que ce repos fait du bien ; c’est faux, car il endort. Et le retour à la vie normale est d’autant plus difficile, après un temps considérable passé dans les sables mouvants de l’hôpital.

Marie-Hélène vient me voir. Nerveuse, elle me dit que le type de la quarantaine, en plus de la toucher sans cesse sans son accord, lui a dit qu’il viendrait cette nuit dans sa chambre. Il faut savoir que, dans les chambres normales, les portes ne sont pas fermées et le couloir est mixte. Très inquiète, je la persuade d’aller en parler aux soignants. Ce qu’elle fait.

Quelques minutes plus tard, je la vois pleurer. Sous les yeux d’un soignant impassible, elle entasse pêle-mêle ses affaires dans un sac poubelle. En trois mois de séjour, elle a eu le temps de s’acclimater à sa chambre. Que se passe-t-il ? Elle me dit qu’on lui a ordonné de changer de chambre – elle sera maintenant en isolement, avec pour toute compagnie une vieille dame démente de 92 ans. Le prédateur, lui, peut rester dans sa chambre confortable. Furieuse, je vais voir les soignants. Un mur infranchissable. Je proteste. C’est injuste. « Tais-toi », me dit le soignant. « Tais-toi ou on te donne assez de médicaments pour te calmer ». Horrifiée, je m’écarte. Marie-Hélène pleure toujours.

Quelques jours plus tard, je demande à sortir. Ils veulent me garder. La psychiatre, que je n’aurai vue que deux fois en quinze jours de séjour, essaye de me faire rester. Calmement, j’annonce mes arguments. Comme je suis entrée volontairement, ils n’ont pas le droit de me garder sans mon consentement – ce qui est déjà bien.

Je suis partie par un bel après-midi d’été. Les arbres ombrageaient le chemin qui serpentait entre les différents pavillons.

On se serait presque cru à la campagne, dans tout ce silence et ces ombres.

Radio

goodnight, listeners

to you, driving alone across the fields

it’s 3am, a fresh new

Wednesday just began – and you,

lovestruck teen, who cannot sleep

(looking at the stars

like they do in the movies)

and you, mother of two

with a mewling baby in your arms

goodnight, the sun

is all the way through the planet

and the wheat is growing nicely

goodnight, listeners

I’ll let you wander alone in all that cold

while citizens sleep

and cats awake

goodnight, listeners

take music as your last rites

smooth your wrinkles

comb your whitening hair

goodnight, listeners

goodnight.

Story of a street

My street for sure
Got strange castles
One made from ice
(So you can lick
The walls, water
Crawling up your sleeves)
One made from sand
(Itchy, it makes you blind
And scratches your eyes)
One made from snow
(You can’t see through
Its frost windows)
But the most pleasurable place
For sure is ours
Smelling like fish
And cabbage soup
Regular walls
Regular beds
We’ve got a cat
That meows through walls
As if seeing
The Great Corals…

Ligne 7 gothic



An alarm goes off and you find a seat. It’s all perfectly suspended in a bubble of lightning – you sit down. Your stop is at the end of the line, the bait to your fishing rope of a life. The other seats, mostly deserted, seem like they’d rather be speaking. An alarm goes off. Quite odd, all of this, when you’re the only fish you gut (asphyxiation is much too cruel). You come closer. To wherever.

An alarm goes off.

Adolescence

(We see a figure, crouched, or is she
Stretching? under opaque rain, or is it
Snow already?)

*

Mud on my hands
Love is inside the stadium
And sweats doing cardio

I let the wind
Punish me
But there’s not enough of it
For rain to cleanse thoroughly

*

And someone cried out,
« What are you doing out there? »