Une élégie lyrique tout à fait dans la lignée des poètes romantiques

Là, on va avoir besoin d’un contexte… Un de mes cours de fac est en fait un atelier d’écriture poétique. Chaque semaine, on a donc une consigne à respecter – et des poèmes à écrire. Cette semaine, c’était l’élégie : on doit écrire une élégie lyrique en s’inspirant des thématiques élégiaques des Romantiques – nostalgie, automne, mort de la nature, mort du poète… Bon, si vous êtes ici depuis plus de quelques mois, vous savez mon enthousiasme pour la poésie romantique et son lyrisme en particulier. Donc, je vous propose ce que j’ai fait de cette consigne – spoiler alert: ce n’est vraiment pas bon. Mais c’est déjà quelque chose, non ? 

***

ÉLÉGIE D’OCTOBRE DÉDIÉE AUX 100 ENTREPRISES RESPONSABLES DE 71% DE LA POLLUTION MONDIALE

Sur le sol aucun marron

aucune bise dans nos poumons

et pourtant – pourtant 

dissous dans la lumière d’été – 

Nos sueurs seules pluies

la mémoire seul gris

et pourtant – pourtant

l’automne a existé – 

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ressemblances du désir

La ressemblance est pareille à un acide ; sitôt décelée, elle entreprend de ronger peu à peu toutes les différences, toutes les incongruités qui font que l’objet reflété n’entretient avec le miroir qu’un rapport très souvent, et purement, métonymique. Mais plus regretté est l’être ainsi renvoyé par ce prisme, et plus les parties rentrées en contrebande dans l’image qui s’offre à nous s’imposent et en imposent d’autres, profitant du climat d’illusion que cette percussion d’échos visuels a déclenché. Ce que nous avons perdu se réapproprie pour ainsi dire le devant de la scène ; peu importe alors la couleur de l’iris ou la tension du sourcil, la longueur par ailleurs variable des cheveux ou même la gracieuse dissonance de la dentition : l’ancien dévore le nouveau et le rend désirable ou haïssable, c’est selon. Ce n’est pas tant la mémoire qui triche, que le désir qui, cruel en cela à son maître, décrète l’état d’urgence et impose le retour du même.

Claro, Madman Bovary

soliloque VII.

T’à nouveau voici, si peu ta masse conservée dans le vide.

Alors tu desserres les poings, et écartes tes cheveux : alors, et comment n’y as-tu pas pensé plus tôt ? tu regardes le vide en face.

(Qu’aurais-tu vu ? La nuit, sans doute ; quelques formes, peut-être ; ta foi morte, dans les ronces de la colline, moquée par le cadenas de la grille bleue. Mais : pesant à peine, et tremblant à travers la brume du vide, une pièce vaste que tu ne connais pas.)

Le vide s’éparpille, puis se reforme, autour de toi.

Tu n’es plus engluée, ou perdue dans des spirales dont la gravité écrase tes os et maltraite ta peau ; tu ne peux pas non plus faire un pas sans que le vide t’enveloppe, et, prévenant tes gestes infimes, les nimbe d’un trait plus pur. Tu apprends à regarder à travers son écran, qui n’est sombre ni clair, mais plutôt comme une étoffe d’eau ; tu te revêts du vide, et s’il t’assourdit, il te leste aussi, te caparaçonne de lui.

Recouverte d’eau vive, tu te penches et d’autres apparaissent. Buée sur les vitres de la salle ; buée sur ses paupières ; buée, à travers laquelle s’élève la femme ignorant le vide, mais dont la peau en est tissée et la bouche un cratère fumant. Elle se serait dissoute dans la nuit sans ces lumières absorbées qui la dessinaient en contre-jour ; ici, dans ce qui ne connaît que le gris, elle en ressort à peine plus fumeuse, et te regarde finalement.

Tu es seule devant elle qui déchire sans effort ton travail du jour – quelques lambeaux blancs qui te recouvrent les pieds.

restes de prière après restauration

(…) ô lune ô réverbère je vous révère tous deux

et courant dans ces rues entravée(s) de chantiers

les chevilles tordues je vous implore

vous deux lumières

Voyez-vous votre bonté dans les phares de mes yeux ?

Voyez-vous l’expiation de ma face ébranlée ?

Ô réverbère ô lune si Elle existe je vous implore

Voyez-vous ces lenteurs qui sont douces à pleurer ?

(…)

ô –

(…)

Mon hôte mon hôte cessez ce sourire de pitié dites-moi si (…)

(…) Ô lumières vos yeux blancs impavides

ne se reflètent que sur ces rues

(…)

Me voyez-vous (…)

(…) ailleurs me trouver disait-Elle (…)

(…)

Mon hôte

Existez-vous

soliloque VI.

Tu, assise, ignores le vide.

Devant toi s’ouvre le four, sa noirceur de flaque, et l’heure qui la surmonte, punaisée de rouge. Comme tu ne vis le temps que par éclats, de la structure carrée des chiffres ne s’illuminent que certaines barres, dont la combinaison varie selon les circonstances. Tu, assise, ne vois que le rouge qui ne te fixe pas.

Tu n’as pas fait le tour de ta maison depuis ton dernier échec. C’est à peine si tu te rends compte que l’espace octroyé par le vide se fripe et s’étrécit. Tu dirais Tout noircit, et tu aurais tort ; ce que tu perçois, c’est, plus aigu, le vide qui monte et, plus vague, les choses devenant floues. Le vide a repris.

Minutieux, le vide ne t’a laissé que ce four et son heure stagnante. Tu es sa dernière étape.

Plus de tourbillon : tu ne résistes plus. T’effleure et te soutient le lac du vide, sa tiédeur. L’air est plus dense, formant halo. Tu ne respires qu’à peine, mais trop encore – voici que s’infiltre le vide, par ta gorge.

Dépassés, les cris ; tu ne tressaillis pas, en sentant ton corps se flétrir, ta peau de vert se marbrer, et le relent de pourriture. Tout est en ordre.

Basculent les chiffres au cadran rouge.

Parallèles littéraires : Stendhal et Genet

Peut-être le seul point commun entre ces deux auteurs…

Stendhal, in La Chartreuse de Parme (1839) :

Au reste, tout ce qu’elle [la lettre de Clélia] lui apprenait ne lui fit pas un instant changer de dessein : en supposant que les périls qu’elle lui peignait fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers du moment, le bonheur de la voir tous les jours ? Quelle vie mènerait-il quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence ? car, en se sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le mettre en liberté (…), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par toute la haine qui divisait les deux partis ? Une fois ou deux par mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons ; mais, même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle ? Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il jouissait pendant plusieurs heures ? que serait la conversation de salon, comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets ? Et quand je devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur par quelques petits dangers, où serait le mal ? Et ne serait-ce pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner une preuve de mon amour ?

(…)

Et c’était avec un profond sentiment de dégoût que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe [moyen de communiquer avec sa tante la duchesse qui veut le faire évader]. La duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges : je ne veux pas me sauver ; je veux mourir ici !

Jean Genet in Le Condamné à mort et autres poèmes, recueil dédié à Maurice Pilorge, jeune co-détenu dont il est amoureux (1942) :

Mes amis qui veillez pour me passer des cordes

Autour de la prison sur l’herbe endormez-vous.

De votre amitié même et de vous je m’en fous.

Je garde ce bonheur que les juges m’accordent.

 

The Dyke’s Complaint

Here comes the Dyke, from night to night

A neon light,

A smoke.

 

Here comes the Dyke, and her footsteps

Are glued with spit,

Are marked with teeth;

 

She seeps from darker walls,

Standing still, or walks

Or disappears into the depths

Of a silent subway.

 

Her face? you ask

Her clothes?

Thicker than silk,

Smoother than wool

That’s all you need to know.

 

Here comes the Dyke,

Alone, and so

That her shadow’s thinking

About leaving for good;

 

And in the Dyke’s shadow

Raise, and fall

A sobbing girl

Huddled on the floor

Under a tapestry –

 

The moon’s absent,

No lamp is lit at the window

And trains are passing by:

 

Here goes the Dyke, who knows

That her shadow won’t leave for now.