De la méfiance en poésie

Le poète contemporain est un être sceptique et méfiant, même, sinon surtout, à l’égard de lui-même. Il hésite à se déclarer poète, comme s’il en avait honte. À notre époque si tonitruante, il est beaucoup plus facile d’avouer ses défauts, s’ils sont spectaculaires et pittoresques, que ses qualités, plus profondément cachées celles-ci, et auxquelles, en outre, on ne croit guère soi-même…

(…)

Un poète, si c’est un vrai poète, se doit lui aussi de répéter : « je ne sais pas ». Dans chaque nouveau poème, il tente d’y répondre, mais après chaque point final un nouveau doute l’envahit, une nouvelle hésitation ; conviction qu’il s’agit une fois de plus d’une réponse provisoire et absolument insuffisante. Il recommence alors, encore et encore, jusqu’à ce qu’un jour les docteurs ès lettres saisissent d’un énorme trombone toutes ces preuves de son insatisfaction de soi, et les appellent « son oeuvre ».

Wisława Szymborska, extrait du Discours prononcé devant l’académie suédoise le 7 décembre 1996 à l’occasion de son prix Nobel de littérature.

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i like to call this « recovery »

Quietly standing
and breathing golden light
in a garden
bending over, and
folding fresh laundry

as the hill spirit
forgets you
and chews on the smokes
of the highway

(and the rusty chain
is locked again)

*

Quietly singing, without
anything else than

cherished memories
of carcasses
and shrieks
as the sun sets
behind the hill.

legally bound

you entered the void
so long ago that
your skin smells of it
and your feet bruise from it

you entered the void
and still enter, every day
and every drop of light
illuminates your path
devoid of night
devoid of stars

you entered the void
and don’t even see anymore
that it fills your lungs
a blueish smoke
and only sometimes
recall the void
you’ve walked through
for a whole life

you disappear. the void claimed you
it is the law, and no loopholes
are to be found:
the void unraveled you
long-haired child
nurtured, and cared for you
for a while
and nobody reclaimed you
and nobody demanded you

you’ve been raised by the void
and now you legally belong
to it
you’ve been raised by the void

and you dissolve
into the void
leaving a stone, a mark
and an hollering shriek

leaving a stone, a mark
and an hollering shriek

soliloque III.

Calfeutrée dans cette boîte.
Sans cesse tu colmates les fissures où s’infiltre le vide. Tu couvres de bave épaisse les planches noires, tu en aplanis les échardes, tu étales de vieux journaux pour en cacher la pourriture.
Tes lèvres partent en lambeaux. Ta gorge est un tuyau tordu où souffle la soif. Alentour le vide fait peser l’absence sur tes tempes.

Les murs geignent. Les planches s’affinent. Leur noir déteint, se change en verre. Tu frappes dans les vitres – tes paumes ne saignent pas encore. Au-dehors, tout le vide s’agglutine en troupeaux.

Au-dehors ?

La lumière taille le verre d’un arceau mince, découpe une porte dans la peau claire.
Tu enjambes le seuil et immerges tes pieds. Tu marches dans l’étoffe du vide. Tu te renfermes dans le vide.
Peu de résistance.  Seuls quelques poissons forment remous et cercles à la surface.
Tu ne sais pas où est la surface du vide. Tu ne sais pas les poissons. Tu ne sens que les yeux des tornades.

Tu creuses, de tes mains jointes, vers ce qui te paraît le fond du vide ; tu creuses et puis t’arrimes au sable, tes jambes très loin au-dessus, tes ongles crissant dans un appui toujours éparpillé, tu marches ainsi, dans les profondeurs du vide, tu marches sur les mains et la nuque raidie…

Tes mains ruisselantes.

Extérieur et poésie – Y. Bonnefoy

Je n’oublie pas que le moindre écrit est un entrelacement de cause dont un grand nombre excèdent la conscience de leur auteur. Tandis que le lecteur, qui en perçoit la pensée par ce qui paraît son dehors, a chance de ce fait même d’accéder à des points de vue autres que les siens mais eux aussi véridiques. Le regard du critique a vérité d’une autre façon que le projet de l’écrivain, du poète, il importe donc tout autant, donnant même matière à  réflexion à deux, à échange. (…)

(…) la poésie est métonymie bien plutôt que métaphore. C’est dans le surcroît de son expérience sur le sens qu’il en perçoit que celui qui se veut poète trouve les voies qu’il est nécessaire qu’il prenne. Les marges de sa pensée en sont le plus vif.

(Je souligne.)

Tiré de L’Écharpe rouge, Yves Bonnefoy, 2016, ed. Gallimard.

soliloque II.

C’est elle encore, que tu as réveillée de ton inconscience cristalline.

Tu ne peux que la suivre dans les ruines de cette ville. Le soleil énorme la drape de sang. Il te faut la suivre – tu t’accroches à ses écharpes qui te brûlent les doigts.

Ses corps anciens dorment et sourient sous une cloche muette ; elle prend sa forme au temps qu’elle maudit. Ses mains sur ta gorge, ton visage qu’elle relève, la parole qu’elle intime et refuse. Tu ne dois que la suivre. Comme rançon de l’espace, les bijoux que tu extrais, de plus en plus ternes, et qu’elle porte en triomphe.

Elle annexe tes mains – tu ne sais pas si ta jeunesse te protège.

Tu la suis dans les ruines.

Toutes les pierres tournent autour d’elle, qui t’épargne encore, mais pour combien de temps ?

Tu la mènes à une arche encore plantée en terre, puisqu’elle tient tant à quitter le vide. Elle te précède et, s’immisçant dans la lumière, son visage disparaît. Toutes les pierres pleuvent. L’arche est brisée.

Que diront ceux d’en bas ? La verront-ils ? Ou peut-être est-elle du vide animé, sa magie si peu le vide changé, elle dont les gestes te font silence.

Ne décrochant les lampes que pour cerner ta nuit.

soliloque I.

Maintenant que nous a saisis le gel.

Au large des lumières, de leurs grands corps blancs, si rapidement salis ? Presque au centre de la brume, où une forme accroupie est sortie de sa robe, ou de sa gangue, de soie jaune.  Elle est désormais dans la lumière solide où elle se baigne, et tord ses longs cheveux qui ne font qu’un avec les ombres. Elle ne te regarde pas.

Crucifiées de lumière même dans les nuits si claires. Ce filet ou cette chute de métal, tu en es sortie. Tu refuses l’asile du vide. Tu refuses la robe du vide. Tu refuses même d’en palper l’étoffe dont tu connais la pression sur tes yeux blancs. Tu annules le vide.

Tu penses peut-être pouvoir en touriste observer ses rituels. Tu pourrais même les croquer et dire Me voici revenue parmi vous, marquée de vide, encore couverte de sa pellicule d’eau fraîche. Tu penses, alors, dire que ton passage au vide est couvert de fruits mûrs. De flaques infusant l’amertume des feuilles. Tu voudrais dire que tu labourais ses vagues ou émondais ses routes.

Tu es sûre alors, maintenant que nous a saisis le gel, que les lumières ne parlent plus. Que la brume ne se lèvera plus. Que le vide est passé.

Tu te blottis dans les rideaux.

Que le froid est sain dis-tu. Comment donc apprivoiser le vide ? Ce qui n’a ni feuilles ni routes ni outils. Nieras-tu ce passage ? Ou l’exploiteras-tu avec raison, en rattachant les anneaux à d’autres idées de verre ? En montreras-tu la chaîne qui te passe autour du cou, si fière ?

Maintenant que nous a saisis le gel. Le bouger ne se peut pas. Les statues s’amuettissent. La clarté s’échappe en filet d’eau dont la tiédeur t’effraie. Tu n’oses pas y puiser pour diluer tes poudres, plâtre ou poussière ou poison.

Absorbée par le blanc, maintenant que nous a saisis le gel.