La poésie du mercredi (#74)

J’ai découvert il y a peu Hors les murs, recueil de poèmes de Jacques Réda paru en 1982. Voici donc l’un de ces textes, qui m’a beaucoup intriguée…

AUX BANLIEUES

J’aurai beaucoup aimé vos charmes équivoques,
Villas, petits manoirs, usines et bicocques
Perdus au bout d’un parc qu’on défonce, ou tassés
Dans des jardins étroits qui n’ont jamais assez
De dahlias, de choux et parfois de sculptures
En fil de fer levant par-dessus les clôtures
Des visages de dieux taillés dans l’isorel.
Votre artifice fut pour moi le naturel,
Et vos combinaisons, où l’ordre dégénère,
Une contrée enfin tout à l’imaginaire Vouée. Et j’ai longtemps erré, comme en dormant,
De surprise morose en fade enchantement,
Mais toujours attiré plus loin, mis en alerte
Par la proximité de quelque découverte Philosophale : au coin frémissant d’un sentier
Qui débouchait soudain sur un trou de chantier,
Ou bien vers le sommet désert d’une avenue
Conduisant en plein ciel à la déconvenue
D’un plateau hérissé de tours et ceinturé D’un fulminant glacis d’autoroutes. J’aurai
Beaucoup aimé vos soirs, quand l’odeur de la soupe
Monte des pavillons qu’un soleil bas découpe
En signes noirs secrets sur le rouge horizon,
Tandis qu’obliquement, à travers un gazon
Bien tondu, par un toit de serre abandonnée,
La lune, sur mes pas, entamait sa tournée
De veilleuse légère aux pans de murs caducs,
Au remblai qui s’effondre, aux minces aqueducs
Enjambant la cohue inerte déballée
Dans ses rêves au fond d’une obscure vallée.
Tous les bleus, tous les gris des ciels je les ai bus
En marchant, au carreau vibrant des autobus.
Mes yeux ont conservé leur fugitive empreinte,
Mon allure, un je n sais quoi du labyrinthe
Sans centre et sans issue où, seul, je dérivais,
Porté par les remous d’un infini mauvais,
Et toujours repoussé dans les mêmes ornières,
De Bagneux à Montreuil, à Romainville, Asnières…
Mais je suis fatigué de vos charmes, faubourgs,
Même quand un printemps allègre vous festonne,
Et quand votre diversité si monotone
Se surpasse pour m’étourdir de calembours.
Au temps du doryphore et des topinambours,
J’ai vécu là pourtant en parfait autochtone.
C’est peut-être pourquoi vos hasards ne m’étonnent
Plus guère. Mais je rêve à d’immenses labours
Où m’en aller tout droit, de colline en colline,
À l’écart des hameaux pris par l’indiscipline
Pavillonnaire qui les rend pareils à vos Débordements, et finiront par s’y confondre,
Laissant le monde entier, par monts, routes et vaux,
Tourner en rond sur soi comme un vieil hypocondre.

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