La poésie du mercredi (#50)

Cinquantième semaine, déjà. Comme pour toutes les dizaines, je vous propose un poème que j’aime particulièrement ; celui d’aujourd’hui est extrait des Illuminations de Rimbaud  (rédigées entre 1872 et 1875 et publiées pour la première fois en intégralité en 1895), la quatrième partie d’un poème intitulé « Enfance », qui se compose de cinq poèmes plus ou moins indépendants les uns des autres, en tout cas relevant du même mode d’écriture (d’ailleurs, je me rends compte que ce processus ressemble à celui des Instants-Nés).

ENFANCE

IV.

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, – comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

Instant-Né : Procession italienne

Les petites filles ayant communié au printemps
que leurs cierges encombrent
sont les premières du cortège,

Parquées dans le talus durant les stations
Avec l’escorte d’une nonne  ;

Mais celle aux cheveux bouclés
derrière la religieuse en prière
a retroussé son aube

Et sa main disparue dans les plis blancs
Sa main disparue on ne sait où
fait passer dans ses yeux
un très rapide sourire.

Ce que disait l’arme

Tout d’abord il y aura une vibration dans les oreilles
qui se déguise en sifflement

La poussière s’agglutine lentement sur les mains
sur la bouche
sur les cils qu’elle estompe

Au premier coup de marteau la tête vacille
un cri retenu
l’os se tend objet lourd et ancien
Au second coup le dernier une crevasse se crée
découvre une pulpe liquide

Le crâne est dur il s’effondre et le plancher se fissure
il va tomber
le buffet le lit l’armoire frémissent
la lampe orange appelle à l’aide

voix sans écho voix de lumière
voix sans écoute qui s’en soucie
voix de malheurs ou voix d’angoisse
voix d’insomnie au soir levant

avec un roulement sourd le crâne
parcourt l’espace de la chambre
qui n’offre aucun soutien
et ne console que
si se tait la lampe

Le marteau a disparu

deux ongles fouillent et déploient le cerveau

deux plaques de céramique bouillantes
le lissent dans ses moindres détails

odeur de tripes spiritualisantes

le cerveau prend une longueur qu’on n’aurait jamais crue
comprimée dans sa boîte
d’os en miettes

et les plaques expriment des alcools doux
à l’odeur de framboises et de mûres

à présent ils partent le long du quai
le long du port le long des algues
à présent ils partent sans dire à mai
qu’il a pourri en s’oubliant

et le marteau rêveur
erre sans bruit le long du champ
il cherche son enfance

il l’avait trouvée mais pas reconnue
alors il attend encore loin du cerveau déplié

la lune brille
sa lumière se reflète dans le parquet

la lune brille
et fait soupirer les galets

*

loin devant, nageant à l’horizontale au-dessus du sable et des poissons morts, poissons-cavernes poissons-lanternes poissons-perçants des grands fonds, le cerveau claque comme un drapeau
surface lisse étirée aux bords déchiquetés

alors soudain
il n’y a plus de mémoire

Que le sable nous regarde.

Grille, 5

Bonjour tout le monde ! Et si on écrivait un peu, tous ensemble, comme ça ? Hein ?
Voici donc la cinquième édition de l’écriture participative (ça faisait longtemps) !
Comme d’habitude : une image, et vous postez en commentaire ce qu’elle vous inspire, sans contrainte formelle (sauf si vous voulez vous donner une contrainte précise bien sûr).

image

Je commence :
la grille
piétinée reproduite oubliée inviolée la grille
sur les souterrains des égouts des dieux et des images
excusez-le il a toujours été ainsi
ainsi secret rêveur obstiné
comme tu l’étais à son âge oui
il se fond dans la tapisserie et s’en va l’enfant invisible des portes ignorées qui s’ouvrent au sixième étage compté par-dessous et
la grille la grille
irisée messagère délivrant les délivrés des routes bitume bulldozer

car l’enfant il elle il elle on
répète-t-on
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre
avait ouvert le coffre métallique de la voiture qui le Mord et
sur la couverture il
elle on voit un âne mort
âne mort découpé pour servir de messager mutilé alors il elle se jette au-dehors des tours planant
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire, assez, partout, partout trente-deux centimètres d’eau claire partout dans la ville des merveilles la ville-couleurs changeante et immobile aux bâtiments de béton colorés aux immeubles de tissus irisés
de l’eau claire à ses pieds
de l’eau claire à ses pieds immergés partout de l’eau
le volcan qui s’étouffe fait l’eau bouillante
de bouillante de bouillante de bouillante dans les égouts et le volcan meurt de la tuberculose et le volcan meurt et l’eau est claire à ses pieds
et l’eau bouillante dans les égouts les portes et les grilles
et c’est un arbre creusé que fait la pluie volonté d’herbe cassée de leur amour déglingué de leur amour sur le déclin
de leur amour de l’art assyrien syrien sumérien
de leur amour de l’art assyrien
des arts des arts écrits
sur la grille le passage mur
des arts des arts écrits sur la grille irisée le passage et le mur horizontal et
il elle on saute de grille en grille en priant
de bouche en bouche le poids des pieds émergés
ça sent l’encens
l’encens qui se déploie irisé irisé
c’est la grille le passage en priant s’ouvre-t-on
s’ouvre-t-on s’ouvre-t-elle sur l’art urbain sumérien assyrien la question la première la question la prochaine et

le camion écoulera les eaux polluées
les eaux polluées
les eaux polluées des débris des enfants métalliques qui
secrets rêveurs obstinés auront
secrets rêveurs obstinés auront ouvert les grilles toutes les bouches irisées et comme toi à son âge tu partiras secret rêveur obstiné
secret rêveur obstiné
irisé.

Berceau bancal

la voix pénétrée d’inflexions d’acier
se circonscrit dans le cercle
d’écailles luisantes
les poupées marchent en cadence
les yeux vides sont tombés
et les félins dévorant l’air
s’étreignent au son des pierres