The end of a project… and its beginning!

(french below)

I am very glad to announce you I’m done with my latest poetry project, Goodnight, listeners! It’s a collection of poems composed and told by a radio host during its live show that airs on Wednesdays between 2AM and 3AM. Mostly an exploration of what night, memory, desire and identity can mean… with a plot!

To read the completed book, as well as my 4 other books, you can suscribe to my patreon or send me an email (carmine.g.denis@gmail.com)!

It’s not over, though: Goodnight, listeners is meant to be a podcast so, while that might take a while, you can already listen to the playlist! it’s meant to alternate between songs and poems, starting with the poem (poem n°1; song n°1; poem n°2; etc), although you can of course listen to it the way you want to.

I’ll keep you updated about the podcast!

love,

Carmine

***

J’ai le bonheur de vous annoncer que mon dernier projet de poésie en anglais, Goodnight, listeners, est terminé ! Pour celles et ceux qui n’en ont pas suivi le développement sur patreon, il consiste en une série de poèmes composés par un présentateur radio pendant son émission en direct, qui passe entre 2h et 3h du matin le mercredi. Il y a (en quelque sorte) une intrigue et les thématiques principales tournent autour de la mémoire, de l’identité, du désir et de la nuit.

Pour le lire, ainsi que mes 4 autres livres (un en français et trois en anglais), il vous faudra soit vous abonner à mon patreon (prix libres !), soit m’envoyer un mail (carmine.g.denis@gmail.com) afin que nous puissions en discuter plus avant.

Mais ce n’est pas fini ! Goodnight, listeners se propose de devenir un podcast : cela peut prendre du temps, donc en attendant vous pouvez écouter la playlist dédiée au projet sur spotify,  idéalement dans l’ordre (poème 1 puis chanson 1 ; poème 2 puis chanson 2 ; etc.), bien que vous puissiez évidemment l’écouter dans l’ordre que vous voulez.

Je vous tiendrai au courant de l’avancée du podcast!

Carmine

Mon livre est terminé ! / My book is finished!

(english below)

Bonjour tout le monde,

mon dernier projet en date, « Drunkenness of the Tide », est terminé ! Il se compose de quatre parties, et se concentre sur quatre figures littéraires (Galatée, Ophélie, Cassandre, et Méduse). Si vous voulez le lire, vous pouvez vous abonner à mon Patreon pour le prix que vous voulez (même 1€ par mois !) et je vous enverrai le pdf de tous mes livres, soit quatre en tout (Tessons, Melted wax, still cold – still wax, Whitsundying, et Drunkenness of the Tide). De plus, tous mes poèmes hors livres sont sur mon Patreon, certains gratuitement !

Au plaisir de vous y voir !

***

Hello everyone,

I’m really glad to tell you that my latest project, Drunkenness of the Tide, is finished! It’s a book focusing on four literary figures, Galatea, Ophelia, Cassandra and Medusa, and I’m quite proud of the result. Patrons will receive their free pdf copy of the book soon! If you want to get yours, you can support me on Patreon, for any amount you wish (even 1€ per month helps!). You will also get to read all of my pieces that don’t belong in books, as well as my previous books (one in french, Tessons, and three in english, Melted wax, still cold – still wax, Whitsundying, and Drunkenness of the Tide).

I hope to see you there soon!

Souvenirs de l’hôpital psychiatrique

Note : Je suis entrée à l’hôpital psychiatrique pendant l’été 2017, sur ordre de ma psychiatre. Ces notes éparpillées, sensations et ennui, ont été écrites entre 2018 et 2020.

Comment arriver là ? N’interroger que la manière habile dont s’imbriquent les feuilles mortes de la surface – les gestes, le ton, les diverses salles éclairées au néon, les formulaires et les dossiers – serait s’aveugler. Non, la marge de l’hôpital psychiatrique, celle qu’on plaisante et craint, relève autant de la prison que de la maison de retraite. C’est sans doute la violence qui nous rapproche, taulards, loques, et tarés : remise en question du système ? Manque ou trop-plein d’autonomie ? Violence, en tout cas, que la société nous attribue – de la violence du corps décrépit, celle du temps, à celle commise contre la propriété ou le(s) fondement(s)de la société, en passant par celle, ambiguë, qui se situe entre-deux : il est bien connu que les fous, c’est violent, à l’intérieur de leurs têtes détraquées, et à l’extérieur sur les corps des autres. La société, construite pourtant pour la survie de ses membres, n’aime pas ceux qui en sont trop « dépendants ». Pas de vieux, donc, inaptes à se nourrir, à se laver, à s’occuper d’autrui ; pas de malades – qu’ils en soient là à la suite de maltraitances extrêmes, d’une condition avec laquelle ils sont nés, ou pour toute autre raison – dont on ne peut pas raisonnablement attendre la même productivité que celle des non-malades ; pas de malades qui nécessitent des soins particuliers, donc ; pas de criminels qui, comme beaucoup d’internés, sont poussés dans leurs retranchements par une vie de négligences sociétales, et qui nécessiteraient – comme les internés traumatisés – des excuses de l’État, et des soins particuliers. (Mais alors, les criminels sont des victimes ? Qu’en est-il des pervers, ceux qui agissent par amour du mal ? Ils n’échappent souvent à la prison que pour finir à l’hôpital psychiatrique ; mais la plupart d’entre eux se fond parfaitement dans votre société. J’ai des noms, si vous voulez.)

Maison de repos. Maison de redressement. Sympathiques euphémismes, lieux pour tordus épuisés ; mots dont la proximité même explique le vide, car, qu’importe l’endroit – asile, hôpital, prison – le personnel qualifié, tout-puissant, applique la même stratégie : apparemment, le moyen ultime de redressement et de repos, c’est l’ennui. Capitonnés dans l’ennui, l’eau tiède de la télévision et les informes uniformes, notre supposée violence est censée se diluer, ou se heurter sans bruit contre les parois de votre indifférence. Le vide : en laissant cet homme hurler et frapper dans les murs toutes les nuits depuis des mois, vous lui apprenez – à lui, et à tous – qu’il n’a rien à attendre de personne ; que la détresse est inacceptable…

Suivent des notes sur ma propre expérience de la psychiatrie, ou l’apprentissage de la déshumanisation institutionnelle. Faites-en ce que vous voulez. Avant que de commencer, retenez bien ceci : je me fous de votre opinion de « bien-portant ». Je me fous des bonnes intentions de ce psychiatre de vos amis. Et plus que tout, je me fous de votre défense d’un système qui vous arrange, en faisant pour vous le tri des dégénérés…

***

Le trajet en ambulance, grotesque – j’ai l’impression de jouer la maladie. L’ambulancier, jeune, me demande sèchement pourquoi je vais à Ville-Evrard. Sans savoir que j’ai le droit de ne pas le dire, après avoir passé des heures à répéter mes histoires à des gens compétents qui hochent la tête au point que je ne sais plus ce que je raconte, je bégaie que je suis suicidaire. Il m’engueule.

« Quel âge t’as ? »

« 19 ans »

« Et t’as pas honte d’aller chez les fous à ton âge ? »

Là T. a tenté d’intervenir. Puis :

« Mais il faut pas être comme ça. Y a des gens qui ont des vrais problèmes tu sais »

Je bégaye un « je sais, pardon »

Le reste du trajet est principalement silencieux. En arrivant :

« Fais attention. Ici ils te donnent des médicaments pour t’assommer si tu fais des problèmes. »

Je ne dis rien et acquiesce.

L’hôpital est une sorte de complexe proto-urbain dans un parc. Différents pavillons qui portent des noms de régions françaises. J’appartiens au pavillon Auvergne. Tout est calme. Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Je me dis que ça pourrait être pire. Ça fait penser à un sanatorium du XIXe siècle. La porte est rassurante. Je suis accueillie par un infirmier blond à l’air gentil. Il insiste très fort pour que je commence par prendre une douche, mettre un pyjama et manger. Je suis propre et n’ai pas faim, mais ne veux pas le déranger. Apparemment, ça lui tient à cœur. Il ne veut pas laisser entrer T. L’infirmier me dit que « je la verrai après avoir mangé et pris une douche ». Est-ce qu’ils vont le faire attendre tout ce temps devant la porte ?

Il me pousse dans un couloir qui paraît sombre après les arbres épanouis dans la lumière du soir. La porte se referme. Je suis debout dans ce couloir comme un poteau de viande avariée. Il ouvre une armoire et en sort quelque chose couleur épinard. « Ton pyjama », me dit-il. Il a l’air d’être très content de me donner son pyjama. Aussi, une serviette, quelque chose qui fait office de gant de toilette, et des sous-vêtements en filet éponge. Perplexité. Je n’ose pas lui dire que j’ai apporté de vraies culottes dans mes affaires. Il me dit qu’il va à la cuisine me faire réchauffer le repas du soir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas la peine, mais il est tout guilleret et j’ai peur que ça le fasse crier. Il y a des soleils et des étoiles peints sur les carreaux de la porte vitrée du réfectoire. Peints avec ces kits pour vitraux que les enfants ont et qui décorent habituellement les vitres des salles de classes. Je repense à ceux que j’avais faits à neuf ans et ça me donne très envie de pleurer.

L’infirmer, qui s’est présenté mais dont j’ai déjà oublié le prénom, appelle quelqu’un dans une salle que je suppose être la cuisine. Une femme sort – la cuisinière – et me regarde de haut en bas, les poings sur les hanches. Elle s’adresse à l’infirmier :

« Alors c’est elle la nouvelle ? Pas trop folle, j’espère ? »

J’ouvre la bouche, décontenancée. Elle retourne dans la cuisine. L’infirmier ne réagit pas. Il sourit et me demande si je veux commencer par la douche. Ça semble être une question rhétorique. Je dis oui.

La salle de bains est quelque chose d’horrible au carrelage gris et visqueux. Tout est rouillé. T. m’attend dehors, il faut faire vite. Je ressors, mon pyjama parsemé de taches sombres aux endroits collés à ma peau encore mouillée. Il est immense. L’infirmier me félicite comme si je venais de recevoir le prix Goncourt. Je me sens très enfant et très adulte à la fois.

Je passe au réfectoire. Il y a des épinards et une omelette. Épinard dedans, épinard dehors. La cohérence c’est important. Je n’arrive pas à manger. L’infirmier revient et me demande si j’ai fini. Je dis que oui. Il prend mon plateau et débarrasse. Ça me gêne, je lui dis que je peux le faire, il sourit, me dit de ne pas m’inquiéter, et demande si je veux manger mon yaourt. Je dis que non. Il me demande s’il peut le prendre. Je dis que oui. Il le met dans une poche de sa blouse et me sourit comme si cette fois c’est moi qui venais de lui décerner le Goncourt. Ce type m’inquiète.

Il y a une vieille femme au regard flou dans la pièce, devant. Quelques fauteuils et une télé. Un sac à main est posé sur un des fauteuils. Je ne sais pas si c’est une patiente ou une membre de l’équipe. Je lui dis bonsoir. Elle s’installe en face de moi, s’en va. Bon.

L’infirmier blond revient. J’en ai enfin fini avec ce qu’il voulait de moi, alors je lui demande si je peux dire au revoir à T. La nuit est définitivement tombée entre-temps. Il me dit de venir avec lui, mais on ne retourne pas dans le couloir. Il ouvre une des portes vitrées – ça semble être le parti-pris de l’hôpital, les portes vitrées – et sort dans une sorte de parc. Il y a des bancs tout autour du bâtiment. Il s’assied et me fait signe de l’imiter. Il a un sourire très doux.

« Votre amie est partie. »

« Comment ça ? »

Il sourit toujours. J’ai sept ans et les adultes me trahissent à répétition. J’ai de nouveau très envie de pleurer.

« Vous m’aviez dit que je pourrais lui dire au revoir. »

« Elle a voulu vous laisser une bague avant de partir. »

L’herbe sent ici comme partout ailleurs.

« Mais vous comprenez bien qu’on ne peut pas l’autoriser. »

Je hoche la tête lentement. Je suis seule, alors, pour un temps indéterminé.

***

Un autre infirmier arrive. Brun, jeune aussi. Il se présente. J’ai la très nette impression de vivre un quiproquo gigantesque. Il me dit qu’il va me montrer ma chambre. Je demande si je peux récupérer mes livres. C’est le cas. Envoyer un message ? Non, désolé. Ce n’est pas contre moi, mais dans les murs, pas de communication. J’ai douze ans et fouille dans mon cartable dans les vestiaires du collège. J’ai dix-neuf ans et toute mon humanité tient dans deux livres de poche fripés. Je récupère ma bouteille d’eau, Madame Bovary et les poèmes de Jaccottet. Je suis docilement le gentil monsieur dans le couloir carrelé qui paraît beaucoup plus sombre.

« Pour la première nuit, avant que le médecin décide si tu es en danger ou pas, tu es en enfermement ». C’est la porte en face de la cantine. C’est pire que dans l’imaginaire collectif. « Je te fais confiance. Les toilettes sont à gauche. Tu ne fais pas de bêtise, et je laisse la porte ouverte. D’accord ? ». Je dis d’accord. Je suis d’accord avec tout ce qu’on me dit. Je ne sais pas ce que je fais ici. « Tu vas attendre ici le médecin. ». Je dis oui. Il s’en va. La fenêtre a des carreaux opaques jusqu’à environ un mètre quatre-vingts du sol. Au-dessus on ne voit que des arbres. Pas de lune. J’ai posé ma barrette et mes livres sur le rebord de la fenêtre. À ma gauche le trou des toilettes à la turque. En monte la même odeur que celle de la chambre médicalisée de mon arrière-grand-mère. Le lit ressemble à un brancard. Il n’y a pas d’oreiller, seulement une espèce de plan incliné en mousse recouvert de plastique souple. Pas de drap. Pas de couette. Il fait tiède dehors, mais le carrelage refroidit la pièce. Pas de lumière non plus. Il y a peut-être un interrupteur, mais je n’ose pas le chercher au risque de me faire remarquer. Il n’est pas tard mais tout semble complètement mort. Je tremble. Pas pleurer. Je ne vois que les lumières des panneaux « sortie de secours », au néon, dans le couloir. Je suis assise recroquevillée sur le « lit », sans rien pour me couvrir que l’uniforme épinard. Il y a des menottes attachées aux montants du lit. Si je suis gentille on ne me les mettra pas. Si je coopère. À quoi ? Je ricane toute seule en repensant à mon poème sur la psychiatrie. J’avais peur que ce soit trop cliché, mais la réalité va au-delà de mes attentes. C’est peut-être une sorte de don de prophétie. Je me balance sur le « lit » en me récitant quelques passages du poème. Rien qui soit dur aucune armoire. Mon hôte mon hôte qu’avez-vous fait de ma compagne ? Pourquoi mon hôte chez vous ne peut-on pas penser que la tristesse a les bras doux ?

J’essaye de dormir, mais il fait trop froid. Le type d’à côté cogne contre la cloison et hurle à s’en décrocher les poumons. Apparemment c’est normal, personne ne va voir ce qu’il veut. Un temps indéterminé se passe.

Je suis soudainement prise dans un filet de lumière crue. Je suis un animal dont on a arraché le haut du terrier. Plusieurs personnes en blouses blanches se tiennent devant moi. Je ne me souviens plus de tout ce qu’ils disent. Ils parlent de ma sécurité. C’est pour ma sécurité que je suis punie de mes hallucinations en étant enfermée dans une chambre froide, sans oreiller mais avec menottes, et avec un voisin qui hurle en frappant les murs. Un des médecins parle – menace ? – ledit voisin. Ils me demandent si j’ai besoin de quelque chose ; je demande une couverture. « On va vous apporter ça. » Ils s’en vont. Au dernier moment, l’un d’eux se retourne et me dit, « Au fait, on va reprendre les livres. » Ils sourient tous. Je tremble. Je demande pourquoi. Pas de réponse. Ils prennent aussi ma barrette. Je la demande. Ils me disent que je ne peux pas la garder. Sans elle, j’ai mes cheveux dans les yeux, et je ressemble d’autant plus à un animal pris au piège. Ou à une folle. Je vis dans le grenier comme un animal et je fais peur à la gentille et jolie gouvernante. Ils emportent Flaubert et Jaccottet. Je demande, la voix cassée, si je peux garder ma bouteille d’eau. Ça oui. Apparemment, ils craignent plus le suicide par ingestion de papier que par noyade dans 75 cl d’eau. Ils éteignent et s’en vont.

Je reste seule, la bouteille d’eau serrée dans mes bras. Le type crie toujours. C’est un cri inarticulé. La détresse à l’état pur. Je commence à le comprendre. Si je n’avais pas aussi peur des menottes je l’imiterais bien.

***

Je suis sortie de ma torpeur, frigorifiée, en entendant des voix dans le couloir. Personne n’est venu m’apporter de drap. Aucune idée de l’heure qu’il est, mais il fait un jour terne. Panique. Aucune idée de ce qu’il faut faire. Une infirmière entre, me demande si j’ai passé une bonne nuit. Je dis oui. Elle me dit qu’il faut que je prenne une douche. J’ai droit à de nouveaux sous-vêtements en filet éponge, mais pas à un nouveau pyjama. Est-ce que je suis censée le demander ? On me dit que je verrai le médecin aujourd’hui. Ça semble être la seule personne qui ait des droits sur ma personne. Je suis gentille. J’ai l’habitude.

***

Je me suis assise dans le réfectoire à la même place que la veille au soir. Un vieil homme barbu aux yeux flous – comme ceux de la vieille dame – s’installe à ma droite. Apparemment, je suis la plus jeune. Le silence est complet. Chacun regarde son assiette, son couteau à bout rond, son verre. Soudain un homme se met à parler, très fort, et comme s’il était déjà en plein milieu d’une conversation, à la table d’à côté.

« Tu pries beaucoup toi. »

Le type en face de lui dit :

« Je médite. »

« Tu t’appelles comment ?

Bilal. »

Bilal marmonne sans le regarder. L’homme a la quarantaine, peut-être moins. Il continue :

« Médine. Tu connais Médine, Bilal ? J’ai ma maison là-bas. C’est là qu’il est mort le Prophète Bilal. Et là-bas à Médine les gens ils font que prier que méditer comme toi Bilal ou comme le Bouddha, que méditer sur la mort du Prophète du matin jusqu’au soir… »

Je n’ose pas le regarder, de peur qu’il intercepte mon regard, mais enregistre mentalement ses paroles. Au fond, l’hôpital est une expérience, et l’écrire me permettra peut-être de m’en éloigner, de conserver ou d’arracher quelques lambeaux d’humanité ? La cantinière passe avec un chariot. Nous distribue du pain, du beurre et de la confiture, comme dans les hôtels. Demande à chacun ce qu’il veut : café, thé, chocolat. Je voudrais un thé mais personne ne semble en prendre, donc je prends un chocolat. Je n’ose pas regarder autour de moi ; mais quand même, je suis frappée par la moyenne d’âge. Il y a une jeune femme blonde, qui semble être à peu près du même âge que moi, mais la majorité des patients est septuagénaire.

Après ce premier repas, les choses deviennent floues. Et pour cause : la temporalité n’existe pas, à l’hôpital. Les téléphones sont interdits, les montres aussi, apparemment – en tout cas personne n’en porte, à part le personnel. Les lieux sont séparés par fonction. Le rez-de-chaussée, où j’ai passé la première nuit, est composé d’une salle de bains, de la cuisine, du réfectoire et de la salle de repos ; en face, les chambres d’enfermement. Mon voisin – j’ai vu, une fois ou deux, son visage écrasé contre la vitre, rempli d’une avidité telle qu’on dirait que toute sa force vitale s’est canalisée dans ses yeux et sa bouche, absorbant le spectacle de l’extérieur – est dans une chambre double, avec un sas, dont il ne sort jamais malgré son désir apparent. Les infirmiers lui apportent ses repas directement et verrouillent la porte derrière eux. Suivent les toilettes, carrelées de gris, qui ressemblent à celles de mon université, un encadrement de porte surmonté d’une horloge – la seule – qui regarde vers la porte extérieure, puis deux bureaux pour le personnel, et un escalier qui mène au premier et seul étage. Il n’est pas interdit d’aller regarder l’heure, mais on s’expose à des regards ou des réprimandes de la part du personnel. Et puis, pourquoi regarder l’heure ? On n’en a pas besoin. On est coupé du monde extérieur, littéralement. Le temps mécanique, mathématique, n’a plus cours. On est engoncé dans une durée totale, jamais interrompue, à peine rompue par les repas et l’heure du coucher – on est seul avec soi, dans un désert temporel, et je comprends soudain ce que les auteurs voulaient dire lorsqu’ils parlaient du Purgatoire, cette vaste étendue perpétuelle et grise dans laquelle errent les âmes en peine.

Socialiser semble être le seul moyen de faire passer le temps. Je rencontre un jeune homme de la vingtaine persuadé de pouvoir contrôler le vent. L’homme qui parlait de Médine est un détraqué sexuel. Il colle Marie-Hélène, la jeune femme blonde, qui est là pour les mêmes raisons que moi, et la touche sous tous les prétextes. J’essaye de faire le chien de garde mais sans grand succès. Je ne sais pas quand j’aurai le droit de récupérer mes affaires – livres, un carnet, un stylo. Je m’enlise dans une gangue d’ennui, chenille bloquée dans la phase chrysalide. La seule distraction est de jouer aux cartes. Je n’aime pas ça. Je voudrais bien rester avec Marie-Hélène, mais les autres la collent.

Ils me demandent si j’ai un copain. Je réponds que j’ai une copine. « Moi, dans mon pays, les gens comme toi, on les brûle », me dit le maître du vent. « Ah ouais ? Ben moi, j’aimerais bien goûter un morceau avant le barbecue », rigole grassement le pervers. Je m’en vais à grands pas. Marie-Hélène essaye de me persuader de revenir. Je refuse.

Je suis appelée à voir la psy. C’est une femme de la trentaine avec une épaisse natte noire luisante sur l’épaule. Je répète ce que je n’ai pas arrêté de dire depuis ce qui me semble une éternité. Je suis accompagnée dans son bureau par un membre de l’équipe. Plus tard, je les entendrai rire des patients dans l’arrière-cuisine, alors que je cherche un téléphone.

Ensuite, les événements semblent s’arrêter. Nous sommes des animaux. Dormir. Manger. Se laver. Il faut faire son lit au carré le matin et se laver les dents avant de manger, ce qui me paraît absurde. Le rituel le plus important est la file d’attente pour les médicaments avant de manger le midi et le soir. On en apprend un peu plus sur les autres. Ainsi, mon voisin de cellule de la première nuit – j’ai eu droit à une vraie chambre la nuit suivante – déclare, d’un ton très humble – ce genre de ton qu’ont les mendiants dans les livres – que, s’il crie, c’est parce qu’il se sent seul la nuit ; qu’il ne voit jamais personne ; qu’au fond, il est gentil. Les soignants lui disent qu’ils passeront plus souvent, ce qu’ils ne feront pas. Je lis furieusement, depuis qu’on m’y a autorisée. S’absorber dans le travail. J’ai obtenu le droit d’avoir des visites. T. vient me voir. Se rend compte du vide de cette existence. Je ne sais pas quand je sortirai. Nous ne parlons pas beaucoup. Je n’ai pas grand-chose à dire. Je rencontre une dame âgée qui garde sa brosse à cheveux sur elle de peur des vols et qui peint le soleil. Juste le soleil, tout le temps. Le jardin où nous avons le droit d’aller a un arbre dont le tronc semble évidé.

Le temps s’est comme arrêté. The clock is for the public only. Je comprends pourquoi, une fois qu’on entre, on a du mal à sortir. Marie-Hélène est là depuis trois mois. Elle a le droit de s’habiller normalement et d’avoir quelques affaires. Il est si facile de se laisser couler. C’est le principe même de la dépression, qui fait ici office de fonction officielle. D’abord, on se lève plus tard. Puis on ne se lève plus du tout. On manque un cours, puis on ne remet plus les pieds à la fac. On se laisse distancer par le groupe, en pensant qu’on pourra le rattraper une fois ses forces reconstituées. C’est, évidemment, faux. Il faut d’abord atteindre le fond avant de remonter. L’hôpital ne fait pas exception à la règle. Dans cette atmosphère ouatée, aucune responsabilité n’existe. Plus de demandes du monde extérieur. Plus rien à part les repas et le sommeil. On pourrait penser que ce repos fait du bien ; c’est faux, car il endort. Et le retour à la vie normale est d’autant plus difficile, après un temps considérable passé dans les sables mouvants de l’hôpital.

Marie-Hélène vient me voir. Nerveuse, elle me dit que le type de la quarantaine, en plus de la toucher sans cesse sans son accord, lui a dit qu’il viendrait cette nuit dans sa chambre. Il faut savoir que, dans les chambres normales, les portes ne sont pas fermées et le couloir est mixte. Très inquiète, je la persuade d’aller en parler aux soignants. Ce qu’elle fait.

Quelques minutes plus tard, je la vois pleurer. Sous les yeux d’un soignant impassible, elle entasse pêle-mêle ses affaires dans un sac poubelle. En trois mois de séjour, elle a eu le temps de s’acclimater à sa chambre. Que se passe-t-il ? Elle me dit qu’on lui a ordonné de changer de chambre – elle sera maintenant en isolement, avec pour toute compagnie une vieille dame démente de 92 ans. Le prédateur, lui, peut rester dans sa chambre confortable. Furieuse, je vais voir les soignants. Un mur infranchissable. Je proteste. C’est injuste. « Tais-toi », me dit le soignant. « Tais-toi ou on te donne assez de médicaments pour te calmer ». Horrifiée, je m’écarte. Marie-Hélène pleure toujours.

Quelques jours plus tard, je demande à sortir. Ils veulent me garder. La psychiatre, que je n’aurai vue que deux fois en quinze jours de séjour, essaye de me faire rester. Calmement, j’annonce mes arguments. Comme je suis entrée volontairement, ils n’ont pas le droit de me garder sans mon consentement – ce qui est déjà bien.

Je suis partie par un bel après-midi d’été. Les arbres ombrageaient le chemin qui serpentait entre les différents pavillons.

On se serait presque cru à la campagne, dans tout ce silence et ces ombres.

Why I stopped writing in French – in theory

(This article is a response to this poem).

Several people asked me why I started writing in English instead of in French which is, after all, my first language. This is of course a legitimate question, and I spent some time pondering over it. After all, why did I give up on French poetry?

First of all, I’d say it’s for a practical reason. I spend most of my time on the internet, which is vastly redacted in English, to the point I mostly think in English. I actually learned this language from the internet. I found that my poems (that I post on my tumblr account too) gained more traction and that more people engaged with them when they were written in English. I started translating my prose poetry to English (and it surprisingly worked better than in French, which is one of the reasons I chose it. My style flows more naturally in this language).

But, more than one single reason, I’d say it’s a body of circonstances that made me choose English.

English feels both closer and more distant than French. I’m far from being bilingual, of course, and I’m not even studying English, but its way of using prepositions, its conciseness, its sonorities, make it feel more flowing and, weirdly enough, more real than French, which feels flat in comparison. Besides, while I’m relatively well-read regarding French poetry, which is interesting but can sometimes choke the aspiring poet (such heavy, prestigious past and tradition), I know practically nothing about English poetry. I feel less pressure in English. Less pressure to be original, groundbreaking, revolutioning the art of language.

Another reason is that English is (sort of) the language of the LGBT community. I wrote Melted wax, still cold – still wax (that you can read here) for young lesbians, not only French-speaking ones. I want to speak for my community, who is scattered all over the planet and has to learn English to be able to access to most online resources and to create relationships, platonic or not. My friends and I use mostly English when we’re texting, for example.

As for my historic in writing English poetry – I first started to write one or two poems back in my last year of highschool (they were terrible) because the prospect of writing – the most demanding way of writing: using the very fabric of language, poetry – in a language I barely spoke appeared terribly demanding and enthralling. I wrote several poems (mostly short ones) in the last few years, but nothing big. Then, in September of 2018, I started working on Melted wax and wrote almost exclusively in English. I consciously decided not to write in French anymore this year, probably in March or April of 2019.

To conclude, let me tell you a short anecdote. When I was 15, I spent three months in Germany, and I completely forgot French after about a month of being there. I woke up one day and just couldn’t think anymore. I barely understood German, and had forgotten about any other language. So I was stuck, language-deprived, which meant I had no stable identity anymore, no sense of time or space, without any links to my past, my friends and relatives, in a deserted world. And I think that, without really knowing it, I started holding a grudge against French which had abandoned me. I feel like we do not understand language, especially not our mother tongue. It’s like a current that crosses us; we can try to make something out of it, but ultimately, we’re at the river’s mercy. We don’t control anything. Knowing – knowing intimately – one’s language only makes us blind, in a way. We can’t even fathom what it’s like to lose one’s language. But it can happen; and I don’t think I could forget English as easily as I forgot French. English is more like a swimming pool I’m still building, if that makes sense. Not to mention that its words feel fresh, new, contrary to French ones.

So, yeah. Right now, I’m exploring the frontiers of French and English, but that’s all I can tell about it (a new project I’m only starting).

 

Venez me voir le 22 juin à la Comédie-Française !

Bonjour à tou.te.s. J’ai eu le plaisir de participer cette année au Bureau des jeunes auteurs-lecteurs de la Comédie-Française, et nous lirons nos textes à la Coupole (salle Richelieu) le 22 juin à 17h ! Si cela vous intéresse, envoyez-moi un mail (carmine.g.denis@gmail.com) avec vos nom et prénom afin que je fasse suivre pour obtenir les invitations.

En espérant vous voir nombreux.ses !

Silence et la robe aux scarabées

Je me refais la main avec un court texte écrit pour le projet d’un ami – le décor et le personnage ne m’appartiennent pas ! 

Est-ce que l’escalier, tu l’as vu, ne tombe pas en miettes ? En cendres il est déjà ; et toi, tu marches sur quoi ?

 

Scarabée. Deux scarabées. Carapaces sur soie, vert sur blanc, doré sur cuisses. Elle brode. Elle brodera encore quand la robe sera tombée. Brodée. Si loin ; une chambre mangée. Tout, la cheminée, le lit l’alcôve et l’écritoire – comme si jamais. Silence descend – descendra – aurait peut-être descendu après qu’il est parti (en fumée ou plus loin). La robe est coupée. Les marches aussi. Silence descend comme la mort au balcon, sans fleur dans sa robe – d’étoffe et scarabée. Mal brodée ou peut-être trop pareille au château une carapace tombe. Dorée ? Il (me) semblait pourtant qu’elle était verte. Silence. Les lustres sont de soie blanche ; elle tousse une poudre qui l’encrasse. Les ciseaux d’or là-haut dans la chambre ont vaillamment combattu. Et l’escalier ? L’escalier chante, les cuivres dominent le vent des cordes. Silence brode ; Silence est nue ; Silence sa robe descend devant elle ; elle la suit dans les couloirs – à la main un chandelier.

 

Silence marche à côté de sa robe dont les manches lui caressent les bras. Scarabées. Trois scarabées. Une armée au pas de scarabées les accompagne. Elle arrive est arrivée au bas de l’escalier ; la mort s’incline. Silence est passée ; dérobe du château toutes les portes sur ses pas.

Who wants to read some poetry ? / Qui veut lire mon manuscrit ?

(French below)

Alright, so I’m done with my latest poetry project. If you’re curious about the result, just send me an email: carmine.g.denis@gmail.com. I’ll be happy to share it!

J’ai terminé mon dernier projet, des poèmes en anglais. Si cela vous intéresse, envoyez-moi un mail à l’adresse carmine.g.denis@gmail.com, je vous l’enverrai !

II. « Cédez le passage » – nouvelle

Et ses phares brièvement éclaboussèrent une masse blanche avant d’aveugler une plaque indiquant qu’elle se trouvait avenue Marie-Curie.
En aucun cas elle n’avait prévu de se retrouver avenue Marie-Curie.

Son téléphone n’était plus qu’un galet luisant, sa batterie vidée l’ayant privé de ses fonctions plusieurs heures auparavant. Elle n’avait pas de plan de la ville, mais ne le regrettait pas, puisqu’elle était de toute façon incapable de rien comprendre aux résilles des routes et des impasses, florissantes veines accaparant le papier, sans aucun rapport avec les trous du bitume, les guirlandes électriques se tortillant aux façades et les rennes attendant leur maître devant les parterres ou les vérandas.
Elle arrêta sa voiture devant la plus éclairée des maisons de l’avenue, proie d’une araignée industrieuse qui se serait spécialisée dans les néons « Joyeux Noël » et autres bonshommes de neige dansants. Elle cherchait le 5, rue Alma-Doucet qu’elle n’avait vu qu’en été, presque dissimulé sous les rosiers qui devaient à présent étendre vers les étoiles leurs doigts griffus. La rue ne pouvait pourtant être si loin ; elle venait de passer le pont. La voiture vrombit, les pneus crissèrent, et elle démarra. Depuis combien de temps n’avait-elle pas fait ce trajet, pour se perdre ainsi dans le réseau du quartier résidentiel ? C’était bien la première fois… Peut-être cela était-il dû au fait qu’elle filait d’ordinaire en vélo à travers ces rues. Elle entrait à présent dans une zone industrielle, à l’ombre d’une usine qui, dans sa gloriole, était censée fabriquer du verre. La lune émergeait. Ce n’était pas entre ce vieux garage à la porte rouillée et les hauts barbelés de l’usine qu’elle trouverait le jardin de la rue Alma-Doucet. La machine fit demi-tour. Elle ne s’y attendrait pas, bien sûr ; d’ailleurs peut-être avait-elle changé d’adresse ?

Elle avait abandonné sa voiture, coquille vide dormant sous un mur, et s’extrayait à pied de la zone industrielle.
Comment s’orienter dans la rudesse de décembre lorsque la mémoire, seule guide, fait remonter en bouffées de parfum les feuilles luisantes et les rosiers chargés ? Comment même reconnaître la maison, avec son crépi rose, parmi les autres tassées dans la nuit, alors qu’elle se la représentait volets ouverts sur la fin d’après-midi en été ? Le goût même des mots – cinq, rue Alma-Doucet – ne pouvait correspondre, dans leur douceur de fleurs presque fanées, à cette rue aux voitures figées. A. était alors sur la balancelle dont la structure grinçait à chaque mouvement que ses mollets imprimaient, et le bruit de la rue se mêlait à sa voix ténue d’où filtrait le rire… Son chignon toujours trop peu serré se défaisait. De quoi parlaient-elles ? Seules restaient la matière vocale, assourdie, et les épaules se détachant du fond gris. Les verres aux parois recouvertes d’un film de lait blanchâtre attiraient les mouches qui tournaient autour – la table de jardin en plastique blanc gardait, dans ses rainures, tout une vie de crasse et de poussière – mais le soir tombait, et le tissu glissait de ses épaules, et le chat noir aux yeux d’ambre dormait à ses côtés – tandis que les rosiers dissimulaient la rue… Comment savoir, alors –

Des sacs-poubelles ouvraient leurs entrailles épluchées en offrande à la nuit ; l’espace renfermait son silence ; les draps se collaient à sa peau gluante, on frappait aux portes des chambres… La pierre humide disparaissait sous les effluves de café et elle ne comprenait pas où avaient échoué ses yeux, perdus dans cette masse de pansements qu’était alors sa tête.
Elle tourna à droite. Le froid lui tenait compagnie.
Alors les lumières désertèrent. Devant elle, un peu tordu, l’augure sanglant – triangulaire porteur du mauvais sort – sporadiques les couleurs des guirlandes alentour dans son cœur blanc – et l’ordre répété dans ce cartouche légendant le signe : cédez le passage. Le hurlement d’alors les freins et ses yeux pleins de ceux d’A. qui n’avaient pu prévoir ce choc – et le chauffeur ne s’était pas arrêté après avoir percuté la cycliste – sachant qu’il était dans son tort, et la priorité à droite ? elle s’était effondrée dans le caniveau sans un cri pour se réveiller plus tard, quelques côtes cassées et le crâne ouvert…

Le panneau s’élevait inerte.

D’autres fleurs mouraient sur sa table de chevet. Pas trace de roses jaunes. Les cartes Bon rétablissement s’alignaient. Enfin, le carton gravé (un piano doré d’où s’envolaient des notes), au dos l’écriture cursive d’A. qui avait négligé la signature… Se déversent soudain sur elle l’orangée lumière d’un vestibule puis une voix d’homme hurlant quelque chose d’indistinct et la porte claque, la nuit le froid de nouveau, les sanglots menus d’une femme ou d’une enfant ? un couvercle de poubelle s’ouvre, se referme. Elle marche. Je ne peux plus penser à toi sans revoir la scène bien sûr, rien de plus normal, elle engloutit sa détresse et sourit sa compassion, bien sûr – avec encore le goût des fraises dans la bouche elle la voit courant pieds nus sur le bitume après le choc, le corps brisé et le sang brillant sur le panneau, oui bien sûr, bien sûr… j’ai besoin de me… quel était le verbe ? Fuite. A. n’avait plus répondu au téléphone ni aux messages. Elle n’avait pas insisté… elle lui faisait peur, c’était très compréhensible, son corps brisé au sang répandu la hantait – perdues les roses de la rue Alma-Doucet… Il me faudra du temps pour me remettre de cette vision, en attendant j’ai besoin de m’éloigner… C’était ça. Avait-elle toujours son chat ?
Elle arriva au niveau de la rue, mais sans doute aurait-elle déménagé. A. avait toujours été trop instable, à la merci de sa santé fluctuante, pour rester seule dans ce quartier isolé de banlieue.

Les fenêtres du numéro 5 étaient éclairées. Elle enjamba la clôture de grillage – les rosiers, remarqua-t-elle, avaient été coupés – et s’approcha de la fenêtre. La table de jardin était couverte d’une toile cirée jaune, et les chaises empilées dans un coin. La balancelle avait disparu. C’était la seule maison de la rue, semblait-il, sans décoration de Noël. Les rideaux à carreaux rouges n’obstruaient pas entièrement la vue, celle d’une cuisine – la sienne, presque exactement la pièce qu’elle avait connue – encombrée de meubles en bois et d’une grande table ronde. En son centre tremblait une bougie dont l’ombre paraissait faire bouger les murs.

Assis sur le plan de travail, les yeux fixés sur la flamme, le chat noir.

Elle hésita longtemps avant de sonner, A. encore plus longtemps pour lui ouvrir. Elles s’embarrassèrent dans le vestibule étroit, s’éloignèrent impulsivement l’une de l’autre.

« Excuse-moi.

– Non, c’est moi. »

A. souriait un peu, tout son visage tendu, les sourcils prêts à se crisper. Elle laissa échapper un rire brusque.

« Tu veux prendre un thé à la cuisine ?

– Oh, bonne idée. »

Le chat cligna des yeux en les voyant entrer. L’ombre d’A. frémissait, de pair avec les gargouillements de la bouilloire. Un malaise épais envahit la pièce, que le chat reniflait ; A. gardait les yeux fixés sur le placard dont elle avait sorti les tasses (porcelaine rose, ébréchée), comme si la réussite de ce thé allait déterminer la suite de son existence.

« Assieds-toi, je t’en prie. »

La chaise racla le carrelage, imitation terre cuite. Le chat la regardait toujours.

« Je passais dans le quartier, et je me suis dit que… »
Une vapeur qui sentait l’orange et les épices s’éleva des deux tasses.

« Qu’est-ce que… »

Sa voix s’éteignit à nouveau. A. s’intéressait à ses doigts, arrachant les peaux mortes autour de ses ongles. Près de l’index grossit une goutte de sang, qu’elle lécha avec beaucoup de soin. Ses cheveux paraissaient plus ternes à la lumière. Elle s’assit finalement, à l’autre bout de la table, tournant le dos à la fenêtre ; elle sourit, mais ses yeux restèrent vides. « Donc, tu passais dans le quartier, c’est ça ?

– Oui. Je me suis demandé si tu vivais toujours ici… Comment va ton chat ?

– Oh, très bien. Il a eu un parasite intestinal il y a, quoi, quinze jours, trois semaines ?

– Le pauvre…

– Oui. Lui faire prendre le vermifuge a pas été simple. Au début j’ai fait comme le véto m’avait dit, en le cachant dans la pâtée,

– Ah, ma mère faisait comme ça aussi !

– … Mais il est trop malin. Il sentait le cachet, mangeait la pâtée autour, et le laissait. Donc j’ai dû lui donner directement dans la gueule. Il m’a mordue, mais c’est pas grave.

– Je vois. »

A. tentait de siroter son thé, encore brûlant, avec un clapotis. Elle la voyait à travers le mince écran que faisait la vapeur de sa propre tasse.

« Et toi, tu en es… où, dans ta vie, tout ça ? »

A. resta silencieuse quelques secondes.

« Pas grand-chose. Je me soigne. Je fais des démarches pour une allocation. C’est long. Peut-être me remettre au jardinage.

– Mmmh. Je connais quelqu’un qui travaille dans l’administration, si ça t’intéresse ?

– Oh, c’est gentil. Non, je travaille déjà avec une assistante sociale, c’est elle qui a constitué mon dossier. Mais merci.

– Pas de souci. »

Elle détourna les yeux d’une passoire en métal, dont le reflet l’aveuglait. A. fixait une pendule accrochée au mur derrière elle.

« Et toi ?

– Oh, pas grand-chose non plus. Toujours pareil.

– Je vois.

– Et…

– Oui ?

– Non, rien. J’allais dire une connerie.

– Dis toujours ?

– Non, laisse tomber. C’était vraiment idiot.

– Comme tu voudras. »

Elle but un peu de son thé. A. ne la regardait toujours pas. Elle se tenait comme une masse sombre avec les guirlandes d’en face qui clignotaient en arrière-plan. Dehors, l’air devait être si sec, si net ; elle se leva.

« Je ne vais pas te déranger plus longtemps. Merci pour le thé.
– Tu ne me déranges pas. Ravie de t’avoir revue. »
Elle ne savait pas quoi faire de ses bras, se retourna, traversa le vestibule en deux enjambées. Un miroir accroché là faisait ressortir ses cernes.

« À plus tard, donc.

– Oui, à plus tard.

– Et bonne chance pour tes démarches. Et pour ton chat.

– Merci. Toi aussi.

– Tu peux m’appeler, si tu veux qu’on se fasse quelque chose un de ces jours.

– J’y penserai. Merci d’être passée. »

A. ouvrit la porte et elle se mêla à l’air coupant, mêlé d’une odeur rousse de froid, comme de la fumée.

« Je ne suis pas garée très loin.

– D’accord. »

Elles se tenaient en face l’une de l’autre, les bras ballants. Elle fit quelques pas en arrière, et A. émit un son bref.

« Et aussi, bonne année, bonnes fêtes, tout ça !

– Ah ! Oui », fit A. « Bonnes fêtes à toi aussi. »

Elle sourit et referma la porte.

***

La lumière s’allume à l’étage, filtrant à travers les persiennes ; ne reste sur la vitre que les yeux du chat, lanières d’ambre dans la fourrure noire.