Venez me voir le 22 juin à la Comédie-Française !

Bonjour à tou.te.s. J’ai eu le plaisir de participer cette année au Bureau des jeunes auteurs-lecteurs de la Comédie-Française, et nous lirons nos textes à la Coupole (salle Richelieu) le 22 juin à 17h ! Si cela vous intéresse, envoyez-moi un mail (carmine.g.denis@gmail.com) avec vos nom et prénom afin que je fasse suivre pour obtenir les invitations.

En espérant vous voir nombreux.ses !

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Free poetry books – to read further

You can find below my poetry works. All rights reserved, but you can contact me (carmine.g.denis@gmail.com) if you want to use some poem(s), while mentioning my name/blog, please.

Whitsundying (2019) is a retelling of the Bible from a personal point of view.

Melted wax, still cold – still wax (2018 – 2019) deals with lesbianism, identity, language and metapoetry.

Prose du vide (2018) (in French) is a collection of prose poems about the void, mental illness and a coming of age kind of story.

Crustacés terrestres (2015 – 2018) (in French) is a collection of short poems mostly exploring the thematics of light and shadow.

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Silence et la robe aux scarabées

Je me refais la main avec un court texte écrit pour le projet d’un ami – le décor et le personnage ne m’appartiennent pas ! 

Est-ce que l’escalier, tu l’as vu, ne tombe pas en miettes ? En cendres il est déjà ; et toi, tu marches sur quoi ?

 

Scarabée. Deux scarabées. Carapaces sur soie, vert sur blanc, doré sur cuisses. Elle brode. Elle brodera encore quand la robe sera tombée. Brodée. Si loin ; une chambre mangée. Tout, la cheminée, le lit l’alcôve et l’écritoire – comme si jamais. Silence descend – descendra – aurait peut-être descendu après qu’il est parti (en fumée ou plus loin). La robe est coupée. Les marches aussi. Silence descend comme la mort au balcon, sans fleur dans sa robe – d’étoffe et scarabée. Mal brodée ou peut-être trop pareille au château une carapace tombe. Dorée ? Il (me) semblait pourtant qu’elle était verte. Silence. Les lustres sont de soie blanche ; elle tousse une poudre qui l’encrasse. Les ciseaux d’or là-haut dans la chambre ont vaillamment combattu. Et l’escalier ? L’escalier chante, les cuivres dominent le vent des cordes. Silence brode ; Silence est nue ; Silence sa robe descend devant elle ; elle la suit dans les couloirs – à la main un chandelier.

 

Silence marche à côté de sa robe dont les manches lui caressent les bras. Scarabées. Trois scarabées. Une armée au pas de scarabées les accompagne. Elle arrive est arrivée au bas de l’escalier ; la mort s’incline. Silence est passée ; dérobe du château toutes les portes sur ses pas.

Who wants to read some poetry ? / Qui veut lire mon manuscrit ?

(French below)

Alright, so I’m done with my latest poetry project. If you’re curious about the result, just send me an email: carmine.g.denis@gmail.com. I’ll be happy to share it!

J’ai terminé mon dernier projet, des poèmes en anglais. Si cela vous intéresse, envoyez-moi un mail à l’adresse carmine.g.denis@gmail.com, je vous l’enverrai !

II. « Cédez le passage » – nouvelle

Et ses phares brièvement éclaboussèrent une masse blanche avant d’aveugler une plaque indiquant qu’elle se trouvait avenue Marie-Curie.
En aucun cas elle n’avait prévu de se retrouver avenue Marie-Curie.

Son téléphone n’était plus qu’un galet luisant, sa batterie vidée l’ayant privé de ses fonctions plusieurs heures auparavant. Elle n’avait pas de plan de la ville, mais ne le regrettait pas, puisqu’elle était de toute façon incapable de rien comprendre aux résilles des routes et des impasses, florissantes veines accaparant le papier, sans aucun rapport avec les trous du bitume, les guirlandes électriques se tortillant aux façades et les rennes attendant leur maître devant les parterres ou les vérandas.
Elle arrêta sa voiture devant la plus éclairée des maisons de l’avenue, proie d’une araignée industrieuse qui se serait spécialisée dans les néons « Joyeux Noël » et autres bonshommes de neige dansants. Elle cherchait le 5, rue Alma-Doucet qu’elle n’avait vu qu’en été, presque dissimulé sous les rosiers qui devaient à présent étendre vers les étoiles leurs doigts griffus. La rue ne pouvait pourtant être si loin ; elle venait de passer le pont. La voiture vrombit, les pneus crissèrent, et elle démarra. Depuis combien de temps n’avait-elle pas fait ce trajet, pour se perdre ainsi dans le réseau du quartier résidentiel ? C’était bien la première fois… Peut-être cela était-il dû au fait qu’elle filait d’ordinaire en vélo à travers ces rues. Elle entrait à présent dans une zone industrielle, à l’ombre d’une usine qui, dans sa gloriole, était censée fabriquer du verre. La lune émergeait. Ce n’était pas entre ce vieux garage à la porte rouillée et les hauts barbelés de l’usine qu’elle trouverait le jardin de la rue Alma-Doucet. La machine fit demi-tour. Elle ne s’y attendrait pas, bien sûr ; d’ailleurs peut-être avait-elle changé d’adresse ?

Elle avait abandonné sa voiture, coquille vide dormant sous un mur, et s’extrayait à pied de la zone industrielle.
Comment s’orienter dans la rudesse de décembre lorsque la mémoire, seule guide, fait remonter en bouffées de parfum les feuilles luisantes et les rosiers chargés ? Comment même reconnaître la maison, avec son crépi rose, parmi les autres tassées dans la nuit, alors qu’elle se la représentait volets ouverts sur la fin d’après-midi en été ? Le goût même des mots – cinq, rue Alma-Doucet – ne pouvait correspondre, dans leur douceur de fleurs presque fanées, à cette rue aux voitures figées. A. était alors sur la balancelle dont la structure grinçait à chaque mouvement que ses mollets imprimaient, et le bruit de la rue se mêlait à sa voix ténue d’où filtrait le rire… Son chignon toujours trop peu serré se défaisait. De quoi parlaient-elles ? Seules restaient la matière vocale, assourdie, et les épaules se détachant du fond gris. Les verres aux parois recouvertes d’un film de lait blanchâtre attiraient les mouches qui tournaient autour – la table de jardin en plastique blanc gardait, dans ses rainures, tout une vie de crasse et de poussière – mais le soir tombait, et le tissu glissait de ses épaules, et le chat noir aux yeux d’ambre dormait à ses côtés – tandis que les rosiers dissimulaient la rue… Comment savoir, alors –

Des sacs-poubelles ouvraient leurs entrailles épluchées en offrande à la nuit ; l’espace renfermait son silence ; les draps se collaient à sa peau gluante, on frappait aux portes des chambres… La pierre humide disparaissait sous les effluves de café et elle ne comprenait pas où avaient échoué ses yeux, perdus dans cette masse de pansements qu’était alors sa tête.
Elle tourna à droite. Le froid lui tenait compagnie.
Alors les lumières désertèrent. Devant elle, un peu tordu, l’augure sanglant – triangulaire porteur du mauvais sort – sporadiques les couleurs des guirlandes alentour dans son cœur blanc – et l’ordre répété dans ce cartouche légendant le signe : cédez le passage. Le hurlement d’alors les freins et ses yeux pleins de ceux d’A. qui n’avaient pu prévoir ce choc – et le chauffeur ne s’était pas arrêté après avoir percuté la cycliste – sachant qu’il était dans son tort, et la priorité à droite ? elle s’était effondrée dans le caniveau sans un cri pour se réveiller plus tard, quelques côtes cassées et le crâne ouvert…

Le panneau s’élevait inerte.

D’autres fleurs mouraient sur sa table de chevet. Pas trace de roses jaunes. Les cartes Bon rétablissement s’alignaient. Enfin, le carton gravé (un piano doré d’où s’envolaient des notes), au dos l’écriture cursive d’A. qui avait négligé la signature… Se déversent soudain sur elle l’orangée lumière d’un vestibule puis une voix d’homme hurlant quelque chose d’indistinct et la porte claque, la nuit le froid de nouveau, les sanglots menus d’une femme ou d’une enfant ? un couvercle de poubelle s’ouvre, se referme. Elle marche. Je ne peux plus penser à toi sans revoir la scène bien sûr, rien de plus normal, elle engloutit sa détresse et sourit sa compassion, bien sûr – avec encore le goût des fraises dans la bouche elle la voit courant pieds nus sur le bitume après le choc, le corps brisé et le sang brillant sur le panneau, oui bien sûr, bien sûr… j’ai besoin de me… quel était le verbe ? Fuite. A. n’avait plus répondu au téléphone ni aux messages. Elle n’avait pas insisté… elle lui faisait peur, c’était très compréhensible, son corps brisé au sang répandu la hantait – perdues les roses de la rue Alma-Doucet… Il me faudra du temps pour me remettre de cette vision, en attendant j’ai besoin de m’éloigner… C’était ça. Avait-elle toujours son chat ?
Elle arriva au niveau de la rue, mais sans doute aurait-elle déménagé. A. avait toujours été trop instable, à la merci de sa santé fluctuante, pour rester seule dans ce quartier isolé de banlieue.

Les fenêtres du numéro 5 étaient éclairées. Elle enjamba la clôture de grillage – les rosiers, remarqua-t-elle, avaient été coupés – et s’approcha de la fenêtre. La table de jardin était couverte d’une toile cirée jaune, et les chaises empilées dans un coin. La balancelle avait disparu. C’était la seule maison de la rue, semblait-il, sans décoration de Noël. Les rideaux à carreaux rouges n’obstruaient pas entièrement la vue, celle d’une cuisine – la sienne, presque exactement la pièce qu’elle avait connue – encombrée de meubles en bois et d’une grande table ronde. En son centre tremblait une bougie dont l’ombre paraissait faire bouger les murs.

Assis sur le plan de travail, les yeux fixés sur la flamme, le chat noir.

Elle hésita longtemps avant de sonner, A. encore plus longtemps pour lui ouvrir. Elles s’embarrassèrent dans le vestibule étroit, s’éloignèrent impulsivement l’une de l’autre.

« Excuse-moi.

– Non, c’est moi. »

A. souriait un peu, tout son visage tendu, les sourcils prêts à se crisper. Elle laissa échapper un rire brusque.

« Tu veux prendre un thé à la cuisine ?

– Oh, bonne idée. »

Le chat cligna des yeux en les voyant entrer. L’ombre d’A. frémissait, de pair avec les gargouillements de la bouilloire. Un malaise épais envahit la pièce, que le chat reniflait ; A. gardait les yeux fixés sur le placard dont elle avait sorti les tasses (porcelaine rose, ébréchée), comme si la réussite de ce thé allait déterminer la suite de son existence.

« Assieds-toi, je t’en prie. »

La chaise racla le carrelage, imitation terre cuite. Le chat la regardait toujours.

« Je passais dans le quartier, et je me suis dit que… »
Une vapeur qui sentait l’orange et les épices s’éleva des deux tasses.

« Qu’est-ce que… »

Sa voix s’éteignit à nouveau. A. s’intéressait à ses doigts, arrachant les peaux mortes autour de ses ongles. Près de l’index grossit une goutte de sang, qu’elle lécha avec beaucoup de soin. Ses cheveux paraissaient plus ternes à la lumière. Elle s’assit finalement, à l’autre bout de la table, tournant le dos à la fenêtre ; elle sourit, mais ses yeux restèrent vides. « Donc, tu passais dans le quartier, c’est ça ?

– Oui. Je me suis demandé si tu vivais toujours ici… Comment va ton chat ?

– Oh, très bien. Il a eu un parasite intestinal il y a, quoi, quinze jours, trois semaines ?

– Le pauvre…

– Oui. Lui faire prendre le vermifuge a pas été simple. Au début j’ai fait comme le véto m’avait dit, en le cachant dans la pâtée,

– Ah, ma mère faisait comme ça aussi !

– … Mais il est trop malin. Il sentait le cachet, mangeait la pâtée autour, et le laissait. Donc j’ai dû lui donner directement dans la gueule. Il m’a mordue, mais c’est pas grave.

– Je vois. »

A. tentait de siroter son thé, encore brûlant, avec un clapotis. Elle la voyait à travers le mince écran que faisait la vapeur de sa propre tasse.

« Et toi, tu en es… où, dans ta vie, tout ça ? »

A. resta silencieuse quelques secondes.

« Pas grand-chose. Je me soigne. Je fais des démarches pour une allocation. C’est long. Peut-être me remettre au jardinage.

– Mmmh. Je connais quelqu’un qui travaille dans l’administration, si ça t’intéresse ?

– Oh, c’est gentil. Non, je travaille déjà avec une assistante sociale, c’est elle qui a constitué mon dossier. Mais merci.

– Pas de souci. »

Elle détourna les yeux d’une passoire en métal, dont le reflet l’aveuglait. A. fixait une pendule accrochée au mur derrière elle.

« Et toi ?

– Oh, pas grand-chose non plus. Toujours pareil.

– Je vois.

– Et…

– Oui ?

– Non, rien. J’allais dire une connerie.

– Dis toujours ?

– Non, laisse tomber. C’était vraiment idiot.

– Comme tu voudras. »

Elle but un peu de son thé. A. ne la regardait toujours pas. Elle se tenait comme une masse sombre avec les guirlandes d’en face qui clignotaient en arrière-plan. Dehors, l’air devait être si sec, si net ; elle se leva.

« Je ne vais pas te déranger plus longtemps. Merci pour le thé.
– Tu ne me déranges pas. Ravie de t’avoir revue. »
Elle ne savait pas quoi faire de ses bras, se retourna, traversa le vestibule en deux enjambées. Un miroir accroché là faisait ressortir ses cernes.

« À plus tard, donc.

– Oui, à plus tard.

– Et bonne chance pour tes démarches. Et pour ton chat.

– Merci. Toi aussi.

– Tu peux m’appeler, si tu veux qu’on se fasse quelque chose un de ces jours.

– J’y penserai. Merci d’être passée. »

A. ouvrit la porte et elle se mêla à l’air coupant, mêlé d’une odeur rousse de froid, comme de la fumée.

« Je ne suis pas garée très loin.

– D’accord. »

Elles se tenaient en face l’une de l’autre, les bras ballants. Elle fit quelques pas en arrière, et A. émit un son bref.

« Et aussi, bonne année, bonnes fêtes, tout ça !

– Ah ! Oui », fit A. « Bonnes fêtes à toi aussi. »

Elle sourit et referma la porte.

***

La lumière s’allume à l’étage, filtrant à travers les persiennes ; ne reste sur la vitre que les yeux du chat, lanières d’ambre dans la fourrure noire.

Suffocation

Le sang de la rivière

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

A ragged gray shroud

In her shaking hand a torch

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she weeps

A shiver goes down the trees

She puts her head

Into your pond

She can’t breathe but her tears

– what tears ? Under water

Life doesn’t exist.

*

She prays

Does she?

She screams

She’s rotting

And the gods don’t answer

– don’t believe her

She thinks.

– Does she ? Under water

At least

Lies the calming void.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if

She killed someone or if

Someone killed her.

It wonders if she is a ghost

And she does, too.

*

She

Is lost

And yet tomorrow

She

Will…

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Alice Notley – Diversey Street

I’m in a house that’s too big

the Diversey St. house

Ted sees a ghost a young girl

cross the kitchen and disappear

through the door that leads upstairs

I don’t exactly believe that or

maybe I believe I’m the

ghost myself, asleep, and

awake at the same time

haunting my house. I see two

pieces of shattered glass full of light

you and I sleeping. Climb down in the dark

down into the basement or

up where the guests might lie.

Only walk free, only released

from fear in my sleep.

 

Aureoles of lamps are too bright, awake.

I’ve written a failed poem of lilacs.

Can I ever forgive myself for my thoughts,

for my fear of a crazed demise?

In this pointlessness of modern

physicality, this body, admired house.

 

And then someone says,

I think you should write happier poems.

More than once I’m asked to deny

my experience.

The weight of this house’s shadows.

I’m so in it now

As a ghost I am perhaps from the future.

Ghost in an own life of mine.

Because fear blocks the door

And can’t I bring the baby to the future.

I can’t believe the future comes

except as tragedy

I let smug men say things about my poems.

Am I trying to turn into

a smug man so I – fear sits on I

so I won’t be afraid, I guess.

 

And deeper still

who’s afraid, It is I.

Below who’s afraid’s the one who isn’t.

The ghost from the future. I almost

believe I will prevail

when I’m asleep and the future

haunts this house.

– from Mysteries of small houses, 1998

I. « Cédez un peu » – nouvelle

Dix-sept heures et la lumière creuse le plâtre rongé de la statue. Bras droit coupé au coude et cheveux en morceaux. Dix-sept heures et trente-huit secondes et la lumière décline en s’écorchant aux pierres de la façade, au balcon taché de crottes de pigeons, recouvert de lierre. Dix-sept heures et cinquante-trois secondes. Porte vitrée, cordes torturées, tubes embourrasqués, et voix sporadiques. L’escalier qu’emprunte l’enfant est recouvert de linoléum, tremble – ils ont relégué les percussions au sous-sol. Une porte s’ouvre et s’échappent des notes. Un rire poli et « à la semaine prochaine ! Et n’oublie pas l’enchaînement de la mesure vingt-sept. » puis « ne vous inquiétez pas je m’assurerai qu’il le travaille » et « au revoir madame » et la porte se referme après qu’on a bataillé avec la poignée. Dix-sept heures une minute et treize secondes et l’enfant arrive au deuxième étage où il n’y a personne mais où la porte des toilettes est encore entrouverte. A l’odeur se mêle celle des huiles essentielles qui hante la salle de piano, le professeur plutôt.
L’enfant s’arrête devant la porte et ses yeux sont plus morts que ceux de la statue. Elle porte un sac en bandoulière dont le fond s’échappe un peu plus à chaque utilisation, une silhouette de manga dessinée sur le rabat. L’enfant ne connaît que de nom le personnage en robe rouge dont, d’après un ami de la famille, « toutes les petites filles sont folles ». L’enfant est une petite fille. Il est tout naturel dans ce cas qu’elle possède un sac de cette franchise, un porte-monnaie rose avec un chaton couvert de strass grossièrement imprimé, et des fournitures scolaires à l’effigie d’une sorte de souris à l’anatomie discutable. Sa paume effleure la poignée, poids mort, qui finit par, très doucement, se baisser ; le sac, maintenant jeté sur l’épaule droite uniquement (la bandoulière c’est pour les enfants et sa mère lui interdit de le porter autrement), tombe dans le creux de son coude replié, ce qui achève d’abaisser la poignée. L’inertie du sac pèse contre la porte. Qui s’ouvre à moitié. Un geste de l’enfant profite du mouvement pour lui donner une direction, et arrête le panneau avant qu’il ne heurte, et renverse, ce qui sert de poubelle.
Dix-sept heures deux et dix-neuf secondes et l’enfant est entrée. Fenêtre et jardin décrépits. Un grand piano luisant dans le corps duquel se reflètent les néons, déformés par les restes de doigts gras et suants, points s’évasant et traits interrompus. Grand piano plus réel que la pièce, mais moins que la statue, et dont il semble évident que la présence est antérieure à la pièce, puisqu’il est plus large que la porte et les escaliers. Pour l’instant Grand Piano est occupé par un garçon de son âge, mais qui a une meilleure technique, de meilleures notes à l’école et dont la générale meilleurosité est, de plus, garantie par la pratique régulière du ping-pong en club ainsi que la victoire tout aussi régulière de championnats départementaux dudit sport. A côté de lui est assise la professeure sur une chaise dont le siège de mousse jaune s’effrite, certainement par sympathie pour le sac-en-bandoulière. Le corps de l’instrument est couvert de partitions ; la plus visible s’intitule De Bach à nos jours et sa couverture bleue présente trois dessins de pianistes, d’une dame blonde à crinoline et coiffure en rouleaux assise sur un siège en tapisserie à un homme en costume du XXe siècle, assis sur un siège rectangulairement plat semblable à celui qui servira bientôt à l’enfant, en passant par un homme vêtu d’une redingote sur un tabouret circulaire tendu de rouge. Le reste du tas semble être composé de photocopies. Des porte-mines et une petite trousse sont posés sur la tablette à droite du pupitre. L’enfant salue et s’assoit. Le petit garçon ne lui accorde pas un regard, tandis que la professeure, se retournant à moitié, semble entériner l’entrée de l’enfant d’un signe de tête peu défini. Pour le moment, il tente de jouer les premières mesures du deuxième prélude de Bach mains ensemble, un remarquable progrès car il en était absolument incapable la semaine précédente. L’enfant, elle, en est encore à déchiffrer mains séparées la deuxième page.
Dix-sept heures et huit minutes et la statue se noie dans l’obscurité glissante ; seuls son moignon de plâtre verdi ainsi que l’épaule droite sont encore visibles, surnageant poissons-lanternes dans le jardin dont les touffes d’orties semblent être des algues. La nuit encore peu assurée se colle aux fenêtres ; à l’intérieur, les néons l’épaississent. Le petit garçon s’est levé et range ses partitions. L’enfant est assis sur le tabouret, ses doigts dérapent sur les touches lisses dont les noires sont d’infranchissables montagnes et les blanches des labyrinthes de papier aux murs prompts à s’effondrer. Un index mal placé et toute la structure tombe pêle-mêle tandis que l’annulaire de la main gauche tente de se soulever assez pour atteindre le dièse.
« Ton poignet. »

L’enfant sursaute.

« Corrige ton poignet. Il est cassé. »

L’enfant tente de l’arrondir tout en gardant les doigts au bon endroit sur le clavier. Maintenant, ce sont ses phalanges dont elle doit rectifier la position. Au lieu d’une main arrondie, légèrement posée sur la gueule aux dents plates, ses doigts sont rigides, les poignets crispés comme deux chats méfiants aux oreilles rabattues, fixant leur regard fendu sur l’humain qui tente de les faire s’approcher. Les chats capitulent et leur dos finit par s’arrondir ; mais la tension est toujours perceptible dans les épaules de l’enfant. La professeure approche son siège avec un raclement qui hérisse la moquette.
« Il me semble que la main gauche te posait problème ?
Oui. C’est la mélodie…

Tu ne l’entends toujours pas ?

Non… »

Elle soupire et se lèvre, hésite, se rassoit. Passe la main dans ses cheveux blonds pour les ramener hors de ses yeux, ce qui les fait retomber plus bas encore. L’enfant se demande à quoi elle ressemblerait avec des nattes. Un autre soupir.
« Donne. Je vais te montrer. Mais fais attention. »
Elle survole les aigus du clavier et ses mains atterrissent au-dessus de celles de l’enfant, qui les retire en laissant une buée de sueur sur le dièse. Elle a beau être petite, elle recroqueville son corps autant qu’elle le peut sur le siège, se concentre pour ne pas respirer, l’horreur de gêner la femme qui se penche sur elle la paralysant. Son corps l’engonce tellement qu’elle se trouve prisonnière de la certitude de prendre de l’espace, de gêner les doigts habiles qui dansent devant elle – si bien que rien de ce que joue son professeur ne filtre à travers l’épaisseur de son malaise, à part quelques notes heurtées.
« Tu comprends mieux ?

– Oui.

– Alors montre-le moi. »

Les mains de l’enfant tremblent. Elle se souvient de cette entorse à l’annulaire qui lui avait valu, l’année d’avant, de ne pas jouer La Truite à l’audition. Lui revient aussitôt en mémoire cet autre accident – un panaris à l’index droit – qui l’avait dispensée de cours de piano pendant trois semaines. Elle oublie un mi bémol et s’arrête immédiatement.
« Je ne comprends pas comment tu peux oublier l’armure, depuis le temps que tu es sur ce morceau. En déchiffrage, passe encore, mais là ! Bon. Quelle gamme ?

– >Do mineur…

– Alors ? Ça veut dire ?

Mi bémol, la bémol…

– Et ?

– >Si… bécarre.
– Bon. Alors ? Pourquoi tu te trompes encore si tu le sais ? »
La partition se brouille. L’enfant se concentre. Ne pas pleurer, c’est le plus important. Chaque semaine elle se dit qu’il ne faudra pas pleurer, aujourd’hui, et chaque semaine elle sort du cours humiliée. Les plus petits la regardent, effarés (« Maman ! Pourquoi la grande elle pleure ? »), les grands l’ignorent – et elle leur en est reconnaissante – ; quelques parents compatissants lui tendent des mouchoirs. Les choses se compliquent dans ce cas de figure. Parfois elle ne voit pas immédiatement le mouchoir et il faut lui taper sur l’épaule, c’est-à-dire déranger sa posture de statue aveugle ; elle doit marmonner un merci étouffé et se rendre la vue en s’essuyant les yeux.
La brume monte et lui raidit la gorge tandis que la partition se désagrège. Le papier trop chargé de signes et d’encre, gravé à la mine de crayon luisante dans la lumière des néons, se gondole. L’enfant s’efforce d’ignorer la sueur qui perle à sa lèvre supérieure. Sa main gauche peine à se placer sur les touches tandis que ses yeux tentent d’extraire des instructions de ce marécage. Le plus important, c’est que la première larme ne coule pas, et peu importe alors qu’elle ne voie plus rien ; cligner des yeux est trop risqué.
« Alors je t’arrête tout de suite, mais qu’est-ce que tu me fais avec ton 4 là ? Les doigtés ! Je t’avais dit de travailler en suivant les doigtés ! »

Elle se penche et sort de la tousse un crayon de couleur à la mine émoussée. Un cercle rouge entoure le chiffre 2 tracé à la main sous une portée. Stoïque, l’enfant constate les dégâts : c’est une marque d’infamie que d’avoir à user du crayon rouge. Elle place sa main un peu au hasard, sans regarder la partition.

« Mains ensemble ? »

Sa main droite survole le clavier et atterrit un peu plus assurée. La main droite se promène dans des étendues plus claires. D’abord, c’est à elle que revient en général la mélodie, même si « chez Bach, il n’y a pas de séparation entre la mélodie et l’accompagnement, les deux mains le sont tour à tour », comme le serine le professeur. Ensuite, l’enfant n’aime pas les notes graves qui se perdent tout à gauche du clavier. Puis la main gauche est lente à apprendre et à se souvenir de ce qu’elle doit faire. Les doigts se posent à leur place. L’enfant inspire et intime à ses doigts de s’enfoncer dans les rochers mobiles. Les notes, molles, tombent les unes après les autres, et la belle géométrie du prélude coule comme le glaçage d’un gâteau. Deux mesures passent. Le porte-mine du professeur tape contre les bras de son fauteuil. Elle n’y tient plus.

« DEUX, TROIS, allez ! Ensemble ! Tu ne respectes pas la pulse ! »
L’enfant s’arrête. Les deux mains tressaillent.

« Est-ce que je t’ai demandé de t’arrêter ? »
Elle remet lentement ses mains en place. Les digues, elle le sent, ne vont pas tarder à céder. Son corps entier se fige. L’enfant repense à cette histoire de la Bible. La femme transformée en statue de sel. Peut-être que si elle reste assez immobile, le sel de ses larmes se confondra avec sa peau et qu’elle ne pleurera pas ?

« Bon. On va arrêter là pour le moment. Je ne sais même pas pourquoi je m’obstine à te le faire travailler, ce prélude. Têtue comme une mule, ça ! »

L’enfant ne répond pas. Le sel…

« Tu sais pourtant que ça ne sert à rien de venir en cours si tu ne travailles pas à la maison. Passe-moi ton cahier. »

La statue s’anime, tend son bras droit et y accroche à l’extrémité des doigts un cahier bleu, petit format, à la couverture plastifiée. Le professeur l’ouvre, et écrit, en très gros : « répéter la main gauche !!! respecter les doigtés !! attention aux enchaînements ».

Dans le jardin, des coups sombres de cloche résonnent dans les os de plâtre de la statue. C’est la mairie qui veille au temps. La femme a la bouche ouverte, la tête renversée, sans remarquer dans sa pâmoison qu’elle a déjà perdu une main…

« Tu as travaillé le Mozart ? »

L’enfant incline sa nuque. Elle craint pour sa rigidité, avant de penser qu’après tout, il existe des statues articulées.

« Alors, on va voir ce que ça donne. »

Le prélude disparaît sous une nouvelle partition, plus aérée – l’enfant la connaît mieux – et intitulée avec à propos « Valse favorite ». L’armure en est différente, la mesure aussi. Elle a passé tellement de temps à se souvenir du si bécarre et des deux bémols, et voilà qu’elle doit maintenant effacer ces informations pour se concentrer sur un fa dièse. Aussi, il faut sentir le rythme de la valse, ce cours d’eau qui tourne sur lui-même, après le marais asséché du prélude.

« Non, pas du début, je sais que tu le connais. Prends à partir de la mesure 34. Mains ensemble. »

L’enfant pose, une fois encore, ses mains moites sur le clavier. Mozart est définitivement plus simple que Bach. La mélodie tournoie à la main droite tandis que la gauche se contente d’osciller sur trois temps entre deux octaves, en bonne accompagnatrice. Quelques accrocs émaillent le tissu du morceau, mais le résultat semble relativement satisfaire le professeur. Elle sourit.

« On va pouvoir commencer à mettre de l’âme et de la musique là-dedans. Au niveau des nuances… »
Elle se penche et entoure un signe sur la partition.

« A la reprise, c’est mezzo forte, et on repart progressivement sur du forte. »

L’enfant acquiesce.

« On y va ? »

L’accompagnement, un peu erratique, s’entend trop. Les sourcils se froncent, les poignets se bloquent, la concentration est totale. Il faut garder le contrôle du faisceau des paramètres, à tout prix – l’impératif de la nuance n’étant que le dernier en date.

« Bien. Tu ânonnes encore un peu la mélodie. C’est une phrase, on doit sentir que c’est une phrase. Tu fais de la chorale, non ? »

L’enfant acquiesce à nouveau.

« Alors ça ne devrait pas être aussi compliqué. »

Elle ferme les yeux et chante, en battant la mesure sur le bras de son fauteuil avec le porte-mine.

« Surtout, pour bien le faire sentir, c’est important… Regarde, c’est marqué là. « Cédez un peu ». Tu sais ce que ça veut dire ? »

« Qu’on… retient la mélodie ? »

« Oui… Tu la laisses s’étirer. On doit s’y attarder… Recommence. »

Du brouillard s’élève une corde, à laisser filer entre les doigts, jusqu’à ce que, vers la fin du chant, on la retienne un peu contre sa paume – et la lumière qu’elle fait filtrer passe au travers.

« Ah, très bien ! Voilà ! Tu as compris. »

Elle regarde sa montre.

« Encore en retard… Bon. Travaille-moi ce chant pour la semaine prochaine, en tirant la mélodie comme tu l’as fait… »

Elle a repris le cahier bleu et écrit, dedans : « MOZART – mouvement 34 : céder en écoutant la mélodie – arpèges, cadences, et gammes à la double : sol majeur »

L’enfant se lève, repousse le tabouret. Les digues n’auront pas cédé aujourd’hui. Les néons l’assomment, mais au moins, elle n’aura pas pleuré.

Dix-sept heures trente-huit et le sac est sur l’épaule droite de l’enfant. Dix-sept heures quarante et elle est assise à nouveau, sous les panneaux éclairés d’une station de tramway.

Dans l’eau morte de la nuit se balancent les touffes d’orties – et à chaque trouée de phares, en volumes apparue, surgit la statue qui sourit dans le noir.

Why I stopped writing in French – I. in practice

English is such an adaptable language. It lets you pick whatever bits you want, and build whatever house you want with it; it lets you refine it or shred it to pieces – its flexibility seems infinite. English doesn’t know any breaking point. It smiles, a smile full of warmth and casually yellow teeth, and greets you. Make yourself at home, it says. You can borrow what you want. Make yourself a home, English says.

French, on the other side, is nothing but an evanescence – but one with muscles, and hard-working, well-trained ones. French dances, so far away from you – and you can’t reach her – and you know you’re never going to ever ne serait-ce que come closer to her. She knows nothing but distance. She dances, and works the light she twirls around, and she’s made of stiff muscles and discipline; but sometimes – very rarely, only when there is a crack of light between her shoulders, or her thighs – sometimes you can see it: the space in which you would love to nestle; and she does or doesn’t stare at you – she doesn’t do this for you, she has known so many of you already.

French is inaccessible. It doesn’t matter if you’ve trained just like her to try and forecast her moves – she dances like a dim light out of reach, on the very frontier of your tongue – and all you can do is wait for her next moment de grâce.

In mist she was standing – II.

Je n’avais jamais publié la seconde partie d’un très long poème d’avril 2016.  WordPress a massacré la mise en page… Je vous invite à commencer par la première partie !

 

mais l’image d’une barrière

est encore là depuis toujours

et tu passes au travers

le pré humide

 

il est du vert dont tu rêvais

et ses mottes sont molles

comme de la terre à modeler

les barrières cependant

certaines sont tombées

pour d’autres est le bois entamé

creusé / ravagé

ÉVIDÉ

car le bois trop tendre

pourrit ses fibres

sous ces climats

facilitant le commerce et le pâturage
sur certains

( – qu’est-ce donc poteaux piliers ou colonnes ? –

suspension des barrières et comme leur point central)

sur certains donc le bois s’écarte

comme troncs

bifides d’oliviers

scintillants de gluances

à décourager les ongles

y compris les plus noirs

Et restent tendus

entre les pitons penchés

tordus ou effondrés

les fils

métal de toutes les peurs barbelés de chaque Histoire

les écarter sans que la

main trop claire encore ait dans sa viande

encore lisse le tracé

du fil barbelé

minuscules bouquets | leurs pointes guettent

de fer enroulés | à tous vents sauf au Sud
l’arrivée des pillards

de la boue des cailloux

s’arriment à tes semelles

que tu dois subjuguer

comment les écarter avant tout

comment s’agirait-il de t’approcher

tu ne sais pas encore s’il sont électrifiés

et ton souffle se cache au fond de tes rognons
tu finis par tenter tu avances une main

que tu voudrais moins froide

plus sûre sereine

accrochant à tes doigts qu’aucune fée ne craint

la torsade fleurie de ces métaux rouillés

***

tes yeux s’abritent au fond de tes orbites

et la membrane extérieure

sur laquelle tu peins des tableaux monochromes ou abstraits

(aux couleurs terreuses n’osant pas celles trop claires)

et la membrane extérieure qu’au matin tu repeins

les abrite en jouant de couleurs en ocelles

vas-tu passer ta tête ton crâne

et tes cheveux que tu voudrais plus fins

vas-tu passer la main tient-elle assez la force sous tension

des fils barbelés

***

au lointain l’église

émerge de la brume

et les mains savantes

recouvrent leur clarté