La poésie du mercredi (#33)

Je vous propose pour cette trente-troisième Poésie du mercredi un texte de Tristan Tzara, « le géant blanc lépreux du paysage », extrait de Vingt-cinq-et-un poèmes, paru en 1918.

le géant blanc lépreux du paysage

le sel se groupe en constellation d’oiseaux sur la tumeur de ouate

*

dans ses poumons les astéries et les punaises se balancent

les microbes se cristallisent en palmiers de muscles balançoires

bonjour sans cigarette tzantzantza ganga

bouzdouc zdouc nfoùnfa mbaah mbaah nfoùnfa

macrocystis perifera embrasser les bateaux chirurgien des bateaux cicatrice humide propre

paresse des lumières éclatantes

les bateaux nfoùnfa nfoùnfa nfoùnfa

je lui enfonce les cierges dans les oreilles gangànfah hélicon et boxeur sur le balcon le violon de l’hôtel en baobabs de flammes

les flammes se développent en formation d’éponges

*

les flammes sont des éponges ngànga et frappez

les échelles montent comme le sang gangà

les fougères vers les steppes de laine mon hazard vers les cascades

les flammes éponges de verre les paillasses blessures paillasses

les paillasses tombent wancanca aha bzdouc les papillons

les ciseaux les ciseaux les ciseaux et les ombres

les ciseaux et les nuages les ciseaux et les navires

le thermomètre regarde l’ultra-rouge gmbabàba

berthe mon éducation ma queue est froide et monochromatique nfoua loua la

les champignons oranges et la famille des sons au-delà du tribord

à l’origine à l’origine le triangle et l’arbre des voyageurs à l’origine

mes cerveaux s’en vont vers l’hyperbole

le caolin fourmille dans sa boîte crânienne

dalibouli obok et tombo et tombo son ventre est une grosse caisse

ici intervient le tambour major et la cliquette

car il y a des zigzags sur son âme et beaucoup de rrrrrrrrrrrrrr ici le lecteur commence à crier

il commence à crier commence à crier puis dans ce cri il y a des flûtes qui se multiplient des corails

le lecteur veut mourir peut-être ou danser et commence à crier

il est mince idiot sale il ne comprend pas mes vers il crie

il est borgne

il y a des zigzags sur son âme et beaucoup de rrrrrrr

nbaze baze baze regardez la tiare sousmarine qui se dénoue en algues d’or

hozondrac trac

nfoùnda nbabàba nfoùnda tata

nbabàba

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Poésie dissimulée, fumet non comestible : un univers entre des barbelés (ou : Ce qu’a fait le siècle des illusions)

Auschwitz, Oswiecim : des noms de lieux. Bien trop de lieux. On pourrait dire aussi : de non-lieux. Et la poésie ? La poésie ? Les briques, les cheminées, les trains, les ordres, la poésie, la rampe, les chiens, les dents, le froid, la poésie, les flammes.

S’il y avait eu la poésie, nous l’aurions su, dit Avram.

Puis, se ravisant : je dis n’importe quoi.

Oui, la poésie, conclut Eizik. La poésie comme un plafond déguisé en ciel.

C’est toi qui dis n’importe quoi, maintenant. (…)

Et si la poésie avait été comestible ? Autant imaginer qu’elle aurait été, alors, également, inflammable, dégradable, fragile. Ne l’est-elle pas toujours ? Pas par décision. Non, mais s’accrocher, ramper, résister, la poésie le peut, elle aussi.

C’est possible mais comment le prouver ? Et surtout qui le voudrait ?

Oh, la poésie nous restait sur l’estomac, comme une pierre. Et là-bas, à Auschwitz, certains en avalaient.

C’est pour dire, se tait Avram.

Extrait de CosmoZ, Claro, paru en 2010 chez Actes Sud.  597 pages de tornades, de métamorphoses, de corps, d’explosions (métalliques & Cie), d’errances, de rêves, d’éclats : condensé de poésie in extremis

La poésie du mercredi (#10)

On a tous des poèmes marquants, de ceux qui laissent une drôle d’impression, symboles d’un lieu, d’une époque, d’un état d’esprit ou d’une personne. On a tous nos poèmes préférés, qui veulent vraiment dire quelque chose pour nous.
Alors aujourd’hui – une fois n’est pas coutume – je vais un peu raconter ma vie.

Le poème que je vous propose pour cette dixième Poésie du mercredi , c’est « Barbara » de Prévert. Oui, je sais, il y a déjà eu du Prévert par ici. Mais ça ne fait rien.
C’est ce texte en particulier qui m’a fait aimer la poésie. Avant, c’était pas trop mon truc. Je passais ma vie derrière des bouquins (ma seule vie sociale) (lire ou sortir, il faut choisir, et en l’occurrence j’ai pas trop trop choisi), mais c’étaient des romans et des recueils de nouvelles. Franchement, la poésie, ça m’ennuyait, je n’en voyais pas du tout l’intérêt. J’avais une aversion toute particulière pour « Le Dormeur du Val » de Rimbaud, vu et revu (pardon Arthur). Et puis, j’ai découvert « Barbara ».
Pour expliquer un peu mieux, il faut restituer le contexte. J’avais treize ans, j’étais en Troisième et déprimée, en décalage complet avec mes camarades (ah, on me dit dans l’oreillette que l’usage de l’imparfait est fallacieux), bref, c’était l’éclate totale.
Ça l’était à peu près autant pour la prof de français, Mme H., une femme extraordinaire passionnée par la littérature mais qui avait moins d’autorité qu’un caneton, ce qui équivaut à un suicide professionnel (les collégiens sont cruels). Elle essayait de nous faire lire et apprendre des choses géniales (genre, c’est elle qui m’a fait découvrir Boris Vian – je crois que tout est dit, là), mais à chaque fois ses tentatives se heurtaient à un mur d’indifférence, voire de moqueries. Du coup elle me prenait à part à la fin des cours pour discuter un peu (sortez les violons). Solidarité, tavu.
Donc, tout ça pour dire qu’un jour (c’était un vendredi matin à 08h50, je m’en rappelle), elle nous a dit de ranger nos affaires d’une voix blanche. Et elle nous a lu le poème. J’avais l’impression que sa voix allait défaillir à la fin de chaque vers – un saut dans le vide, surtout tenir, descendre au vers suivant, à la prochaine goutte de pluie, entendre le rire de Barbara colmater ceux des élèves – mais elle a tenu bon.
Et j’ai fondu en larmes.
Incompréhension générale, évidemment.
J’ai mis quasiment deux heures à me calmer – j’étais inconsolable. Pourquoi ce texte en particulier ? Je ne sais pas vraiment.
Toujours est-il que je suis retombée dessus il y a quelques temps et que j’ai eu envie de le partager avec vous.

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Et vous, quels sont les poèmes qui vous ont marqués ?

La couleuvre enterrée

Voici la suite des aventures de la tasse de porcelaine !

Un poème inspiré par Lautréamont et ses Chants de Maldoror.

L’odeur des feuilles sèches se disperse
Fossilise l’appartement en un lieu au parquet craquant
Débute une bulle emplie de ses souvenirs
depuis trente ans dans un cadre sous verre.
Le buis jauni s’élève de la croix de bois d’olivier
tandis que les pingouins de cristal regardent obstinément vers le nord
depuis trente ans le temps y est emprisonné.

La scène change.
Un lieu sombre aux colonnades d’encens
Si la lampe d’argent se balance toujours c’est sans doute que Maldoror a disparu
Au creux des rêves humains chargés de vases.

À présent une tasse de porcelaine.
L’encre qui la remplissait s’est asséchée
Plumes d’acier virevoltantes et rouillées
L’oubli mieux encore que le vent immerge les liserés bleus.

L’eau bouillante recouvre les feuilles odorantes
Mélange de menthe de cendre et de cinéraire

Les parfums secs et humides se jaugent du regard
Yeux jaunes yeux mauve
Tournent méfiants hydres pareilles
Soleil poussiéreux contre eau malsaine
Les mots inquiets se dressent hirsutes
C’est la fin
Tout s’échappe des livres
Guerre civile entre les jets de lait caillé

La fenêtre s’est ouverte sur une rue dévastée.