La poésie du mercredi (#7)

Aujourd’hui, cela fait une semaine que l’attentat à Charlie Hebdo a eu lieu. Et aussi déjà pas mal d’articles à ce sujet. Alors, retour aux bonnes habitudes avec un poème d’Éluard qui me paraît assez pertinent vu les récents événements !

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Dit de la force de l’amour

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas
J’entends le feu parler en riant de tiédeur
J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d’être libre et je te continue.

Le silence.

Je vais donc ajouter une énième pierre numérique à l’édifice, déjà très haut, des hommages et déclarations à propos de la barbarie sans nom qui a défiguré Charlie Hebdo.

Je ne peux rien dire de plus – tout a déjà été dit. Tout à l’heure, j’étais avec des milliers de personnes place de la République pour rendre hommage aux victimes et montrer que jamais les barbares ne vaincront. C’était la première fois que je vivais un rassemblement aussi imposant, mais également aussi silencieux.
Mais tout cela a déjà été dit.

Si je suis si touchée aujourd’hui, c’est que Charlie Hebdo est – car je me refuse à utiliser l’imparfait – un part intégrante de ma vie et de mon enfance. Je l’ai toujours vu, lu chez moi. Charlie et le Canard Enchaîné. Qui sont une incarnation des valeurs que ma famille m’a transmises.

Ça veut dire, très concrètement, qu’il n’y aura plus la rubrique BD des « Nouveaux Beaufs » de Cabu dans le Canard.
Par exemple.

Plus de chronique, ni de « débat éco » sur France Inter entre Bernard Maris et Dominique Seux. Parce que Bernard Maris s’est fait assassiner. C’est dingue, hein ? En France. En 2015.
Jusqu’à maintenant, quand on pensait au journalisme en tant que métier à risques, on avait à l’esprit ces journalistes d’investigation dénonçant les actions de la mafia, ou tout autre organisation criminelle ; ou alors les reporters, envoyés spéciaux dans les pays en guerre, qui risquent leur vie et parfois la laissent pour rapporter quelques images du conflit dans le pays auquel ils appartiennent.
À partir de maintenant, on pensera aussi, surtout, au 7 janvier 2015.

Ce que je veux dire par là, c’est que si ce crime est un symbole, il n’est pas abstrait. Il agit et va agir, de plus en plus, sur nos vies quotidiennes. Parce qu’on ne s’en rend pas bien compte, mais les dessins de Charb, Cabu, Wolinski & Cie sont partout. Leur disparition va chambouler complètement ce qu’on appelle le « paysage visuel urbain » français. Rien que la disparition des kiosques des couvertures de Charlie telles qu’on les connaît. Quand on y pense : ça va changer les habitudes qu’on a quand on passe devant un kiosque ou un marchand de journaux.

Voilà. Je crois que c’est tout ce que j’avais à dire. Je laisse le reste à des gens mieux informés et plus compétents que moi.

Un slogan qui rentre dans l’Histoire aujourd’hui, dans la continuité directe du « Ich bin ein Berliner » : « Je suis Charlie. »