La poésie du mercredi (#43)

Dernière escale médiévale pour nous, passagers du Réverbère.
Aujourd’hui, une énigme en forme de poème : le « devinalh », inventé par Guillaume d’Aquitaine (1071-1127). Il s’agit d’une poésie hermétique, utilisant le code du « senhal » (surnom donné à la Dame par le troubadour – troubadour puisque nous sommes cette fois dans le Sud de la France – afin de préserver son anonymat).
À première vue, ce type de poème pourrait être rapproché de la « fatrasie », dont je vous parlais mercredi dernier ; les vers ne semblent s’enchaîner que par les sonorités et n’avoir aucun sens. La différence essentielle qui existe entre ces deux formes, c’est qu’il y a vraiment un sens caché dans le « devinalh » ; seul l’entourage immédiat du poète sait à quoi il fait référence. Bon, en gros c’est la private joke du XIIe siècle, quoi.

Ici je vous propose, comme toujours, la langue d’origine pour les sonorités, mais s’agissant du dialecte limousin de l’époque, qui est plus proche de la langue d’Oc (l’Occitan actuel) que de la langue d’Oïl (français actuel), il est à peu près incompréhensible.

Voici donc notre « poème de pur néant » :

Farai un vers de dreit nien . non er de mi ni d’autra gen . non er d’amor ni de joven  . ni de ren au . qu’enans fo trobatz en durmen . sus un chivau .

No sai en quel hora-m fui natz . no soi alegres ni iratz . no soi estranhs ni soi privatz . ni no-n puesc au . qu’enaisi fui de nueitz fadatz . sobr’un pueg au .
No sai cora-m sui endormitz . ni cora-m veill s’om no m’o ditz . per pauc no m’es lo cor partiz . d’un dol corau . e no mo pretz una fromitz . per Saint Marsau .

Malautz soi e cre mi morir . e re no sai mas quan n’aug dir . metge querrai al mieu albir . e no-m sai tau . bos metges er si-m pot guerir . mor non si amau

Amigu’ai ieu non sai qui s’es . c’anc no la vi si m’aiut fes . ni-m fes que-m plassa ni que-m pes . ni no m’en cau . c’anc non ac norman ni franses . dins mon ostau .

Anc non la vi et am la fort . anc no n’aic dreit ni no-m fes tort . quan no la vei be m’en deport . no-m prez un jau . qu’ie-n sai gensor e belazor . e que mais vau .

No sai lo vuec ves on s’esta . si es en pueg ho es en pla . non aus dire lo tort que m’a . abans m’en cau . e peza-m be quar sai rema . per aitan vau .

Fait ai lo vers no sai de cui . e trametrai lo a celui . que lo-m trametra per autrui . enves Peitau . que-m tramezes del sieu estui . la contraclau .

traduction

Je ferai un poème de pur néant – il ne sera ni de moi ni d’autres gens – il ne sera ni d’amour ni de jeunesse – ni de rien d’autre – je l’ai composé en dormant – sur un cheval

Je ne sais à quelle heure je suis né – je ne suis ni joyeux ni triste – ni sauvage ni familier – je ne sais pas être autrement – doué la nuit par une fée – sur un mont haut

Je ne sais quand je suis endormi – ni quand je veille si on ne me le dit – à peu ne m’est le cœur parti – d’un deuil au cœur – tout ça ne vaut pas une fourmi – par Saint Martial

Je suis malade je vais mourir – et n’en sais que ce que j’entends dire – je cherche un médecin à ma fantaisie – je ne sais lequel – il sera bon s’il me guérit – si je meurs mauvais

J’ai une amie je ne sais laquelle – car je ne l’ai jamais vue – elle n’a rien qui me plaise ou pèse – et peu m’importe – je n’ai ni Normand ni Français – dans ma maison

Sans l’avoir vue je l’aime fort – je n’ai rien eu d’elle elle ne m’a fait aucun tort – je me porte bien si je ne la vois pas – tout ça ne vaut pas un coq – j’en connais une plus noble et belle – qui vaut bien mieux

Je ne sais pas où elle vit – si c’est en montagne ou en plaine – je n’ose dire comme elle me blesse – aussi je me tais – je suis triste si elle reste ici – quand je m’en vais

J’ai fait ce « vers » je ne sais de quoi – et je le transmettrai à quelqu’un – qui le transmettra à un autre – jusqu’à Poitiers – pour qu’il m’envoie de son étui – la contre-clef.

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