Inondations des voies ferrées

Roues pénétrant le miroir

Immobiles.

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Éliture acréatoire

Parce que l’écriture à plusieurs façon Surréalisme c’est bien, et qu’avec Internet c’est encore mieux, voici l’éliture acréatoire, dont vous avez peut-être vu l’élaboration en direct dans les commentaires de l’espace consacré aux autoroutes et autres luminaires du livre des visages (tout de suite ça sonne mieux que Facebook, non ?).

Mon comparse Tibère et moi-même vous présentons donc cette éliture acréatoire, ou raillerie en forme de poème (il a trouvé le titre et j’écris en italique, si vous voulez tout savoir.)

 

 

Tu es une mouche sur mon sandwich jambon-beurre.
Extincteur.
Tu es un sphinx sur le cil de grand-mère.
Tu es un cil sur l’article mortuaire !
Tu es un article sur le scapulaire antidoté.
Tu es le scapulaire qui tournoie dans le cadre étoilé.
Tu es un cadre accroché au mur des fraises râpées.
Tu es la fraise qu’on a vue s’échapper du moulin.
Tu es le moulin qui a déraillé au jour d’aujourd’hui.
Tu es le jour qui engloutit le canal d’argent.
Tu es le canal qui noie les inepties.
Ils sont les inepties que l’automne a oubliées.
Ils sont les automnes des années jamais nées.
Ces années qui n’ont fait que s’enterrer dans la vapeur capitale –
Cette vapeur qui ne fait qu’entrer dans des issues fatales
Et toutes issues retournées dans la plaie
Et toutes plaies scellées dans l’abîme
Et tous abîmes accrochés aux marteaux
Et tous marteaux aux glas de la faucille.
Le glas sortira aux dépens du moineau
Et le moineau sortira pour bénéfices nouveaux
Et enfin le porche nouveau allumera les salons
Pour que les salons dansent sans convenances ou façons !
Que les façons se regardent dans un premier blizzard !
Et que pour toujours s’abolissent les hasards.

De la générosité des Instants-Nés

J’aimerais continuer ici la réflexion débutée dans cet article et poursuivie dans celui-ci.

Dans le premier article, je distinguais les différents instants dont se compose le processus d’écriture poétique. Il y a d’abord la découverte de la force-poésie, cette sensation d’avoir vu quelque chose, d’assister à un événement spécial, on est incrusté dans l’instant. Puis, presque simultanément vient le désir, l’évidence même, de mettre en mots cet instant vécu/compris. (J’utilise le terme de « vécu/compréhension » faute de trouver un mot exact décrivant une sensation qui est la vie, mais pas simplement emportement, sensation, inspiration ; ni complètement une intellectualisation du phénomène dont on a été témoin autant qu’auteur, une simple saisie conceptuelle. Le « vécu/compréhension » participe à parts égales d’une assimilation dans l’instant et d’un recul critique qui permet à la pensée de l’englober, de lui donner un sens. Il y a une dimension lucide dans cette vision qui s’impose lors de l’instant de force-poésie.)

Donc le vécu/compréhension entraîne l’idée de l’écriture, puisque l’enthousiasme ressenti va de pair avec l’organisation logique nécessaire à l’expression, et surtout l’expression écrite.

L’étape suivante n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’écriture elle-même, mais un effort de formulation. Effort qui peut se faire durant l’acte d’écrire (tracer des signes) mais qui est forcément antérieur à l’acte lui-même en tant qu’objet terminé et extérieur à celui qui l’a fait.

C’est là que ça devient intéressant. Cet état, de transformation quasiment chimique, a une durée indéterminée – qui peut aller de quelques secondes à plusieurs jours, que l’on appelle communément « inspiration », mais qui n’a rien à voir avec l’inspiration antique – et pose différents problèmes, le plus important étant celui de la fidélité, et, dans une certaine mesure, de la générosité.

On pense à tort l’inspiration comme un phénomène sur lequel on n’a pas prise, duquel on n’est pas responsable. Les mots écrits le sont toujours par choix, même partiellement inconscient, même si la réflexion a eu lieu trop vite pour qu’on puisse la suivre.

Le problème donc dans l’écriture d’un Instant-Né – je pense cette analyse valable, jusqu’à un certain point, pour toute forme d’écriture poétique, mais je me concentrerai ici sur les Instants-Nés en particulier – est donc celui de la fidélité, à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, et c’est ce dont je parlais dans le premier article, se pose la question de la fidélité de la retransmission. Comment faire en sorte que le langage s’efface – alors qu’il est le seul matériau du poème – devant le fait, l’image, l’instant de force-poésie, lesquels échappent au langage ? Sachant que la poésie est communément décrite comme réflexion sur le langage, un Instant-Né est-il toujours de la poésie ? Peut-on échapper à la poésie en bâtissant une œuvre poétique ? Comment décrire précisément cette route de montagne, ce bâtiment ? Les mots font référence, dans l’image mentale qu’ils créent chez tout individu, à un vécu particulier. Chacun porte en lui l’image d’une certaine route de montagne, qui sera différente de celle que portent les autres. Le vécu/compréhension se heurte d’emblée à ce problème, qui est celui, au fond, de toute écriture.

Ici, nous avons donc le problème de celui qui écrit et ne sait pas comment transmettre ce dont il voudrait faire profiter d’autres que lui. Pour trouver le moyen d’écrire en étant compréhensible (pas dans le sens de la raison, mais dans celui de la saisie de l’instant par d’autres), il doit en quelque sorte s’échapper lui-même, se sortir de son univers.

Pour ce faire, il doit se détacher de lui-même, de son vécu, de son passé (mais dans quelle mesure cela est-il possible ?…), pour assister de nouveau à l’instant qu’il veut transmettre, mais en étant cette fois non plus un témoin en même temps qu’un auteur, passif en même temps qu’actif, mais passif sous un angle différent. Tout est une question d’interprétation. En même temps, les mots viennent, et il faut les choisir en ayant pleinement conscience qu’ils remplaceront le vécu/compréhension.

C’est ce phénomène dont je parlais dans le premier article : les mots qu’on utilise pour rendre vivant l’instant le vampirisent, ou le parasitent, si vous préférez ; plus le temps passe, plus la sensation s’affaiblit, et plus les mots deviennent sonores. Prenons l’image de l’alambic. À l’origine du processus, il y a un tout : les fruits, l’alambic, les vapeurs, l’excitation, les parfums… Quelque chose est en train de se passer, de se transformer, dont on est à la fois témoin (je regarde le processus, qui n’est pas moi mais un objet extérieur) et auteur (puisque c’est moi qui ai réuni les fruits et fait les réglages de l’alambic). Or le résultat de ce processus : une bouteille fermée, transparente mais solide, et l’eau-de-vie dans le verre. C’est un produit sur lequel on n’a plus prise, et qu’on peut consommer (avec modération) sans plus penser au processus qui en est à l’origine. Avec le temps, la seule chose qui vienne à l’esprit, qui prenne la place de l’alambic et de ses odeurs, c’est cette bouteille qui contient l’eau-de-vie produite. (D’ailleurs, le fait qu’on doive jeter le premier litre produit, néfaste, rappelle que dans l’écriture, le premier jet (le premier filet d’alcool ?) doit être retravaillé, creusé plus profondément, certaines formules supprimées, sans quoi le poème est lui aussi mauvais)).

Tout ceci pour dire que le matériau même de la poésie semble trahir le phénomène qui l’a déclenchée.

Mais la fidélité d’un Instant-Né, ce n’est pas seulement sa conformité avec l’instant  vécu/compris de force-poésie (jargonnons, jargonnons) ; c’est aussi la fidélité du texte vis-à-vis de sa nature. Je présentais cette forme comme une sorte de « photographie poétique ». Il doit donc y avoir, dans un Instant-Né véritable, je veux dire AOP (appellation d’origine protégée), une forme de clarté, d’objectivité. Que celui qui l’a écrit s’efface, au profit de ce qu’il montre. D’où la nécessité de trouver quelque chose de commun à tous dans la rédaction d’un poème de ce type. Comme dans tous les genres littéraires, il y a un pacte – implicite ou explicite – entre l’auteur et le lecteur : dans le cas de l’Instant-Né, l’auteur s’engage à montrer quelque chose que le lecteur puisse ressentir lui aussi. Il se doit donc d’être fidèle à cet engagement, en ne laissant pas le lecteur désorienté par une œuvre ou trop hermétique ou trop prosaïque. Ni trop conceptuel – en touchant à l’essence des mots, des Idées –, détaché de la réalité, ni trop particulier.

De là aussi l’idée qu’un Instant-Né est, doit être généreux : le but, c’est le plaisir (de la lecture) d’autrui ; il ne faut pas se replier sur soi-même mais au contraire faire un effort pour sortir de soi-même et se mettre à la place de l’autre, du lecteur qui est la finalité de l’écriture. En somme, il faut que le lecteur ressente quelque chose de personnel en lisant un Instant-Né, que les images créées par le poème fassent écho aux siennes propres.

Un Instant-Né, ça s’efface, et c’est récupéré par un lecteur.

Comme on offre une bouteille d’eau-de-vie de sa cuvée.

Ce que disait l’arme

Tout d’abord il y aura une vibration dans les oreilles
qui se déguise en sifflement

La poussière s’agglutine lentement sur les mains
sur la bouche
sur les cils qu’elle estompe

Au premier coup de marteau la tête vacille
un cri retenu
l’os se tend objet lourd et ancien
Au second coup le dernier une crevasse se crée
découvre une pulpe liquide

Le crâne est dur il s’effondre et le plancher se fissure
il va tomber
le buffet le lit l’armoire frémissent
la lampe orange appelle à l’aide

voix sans écho voix de lumière
voix sans écoute qui s’en soucie
voix de malheurs ou voix d’angoisse
voix d’insomnie au soir levant

avec un roulement sourd le crâne
parcourt l’espace de la chambre
qui n’offre aucun soutien
et ne console que
si se tait la lampe

Le marteau a disparu

deux ongles fouillent et déploient le cerveau

deux plaques de céramique bouillantes
le lissent dans ses moindres détails

odeur de tripes spiritualisantes

le cerveau prend une longueur qu’on n’aurait jamais crue
comprimée dans sa boîte
d’os en miettes

et les plaques expriment des alcools doux
à l’odeur de framboises et de mûres

à présent ils partent le long du quai
le long du port le long des algues
à présent ils partent sans dire à mai
qu’il a pourri en s’oubliant

et le marteau rêveur
erre sans bruit le long du champ
il cherche son enfance

il l’avait trouvée mais pas reconnue
alors il attend encore loin du cerveau déplié

la lune brille
sa lumière se reflète dans le parquet

la lune brille
et fait soupirer les galets

*

loin devant, nageant à l’horizontale au-dessus du sable et des poissons morts, poissons-cavernes poissons-lanternes poissons-perçants des grands fonds, le cerveau claque comme un drapeau
surface lisse étirée aux bords déchiquetés

alors soudain
il n’y a plus de mémoire

Que le sable nous regarde.

De la théorie à la pratique : « instants-nés »

Afin de faire suite à cet article où je présentais la poésie comme un outil à fabriquer des instants (en simplifiant beaucoup… Si vous ne l’avez pas lu, je vous invite à le faire, ce sera plus facile de comprendre le principe de cette nouvelle rubrique !), voici donc les « Instants-Nés ». Il s’agit en quelque sorte d’une mise en pratique de mes idées : essayer de capter par écrit un instant de réel et de force-poésie.

C’est donc une sorte de « photographie poétique ». Parfois cela décrit un paysage, qui peut être tiré soit d’une image (principalement des photographies. On y est), soit de mon expérience personnelle, parfois cela rend compte d’une scène vécue ou dont j’ai été témoin, parfois je suis dans le texte, la plupart du temps je n’y suis pas. Bref, cela peut être pas mal de choses, mais toujours un effort pour saisir et transmettre un instant particulier.

Quand au nom d' »instant-né », j’ai voulu conserver l’idée d’une photographie, d’où la proximité sonore avec instantané ; de plus, le travail poétique a pour but de faire naître un instant vécu de force-poésie.

Bien sûr, chaque poème se rapproche plus ou moins de ce système, comme je l’expliquais il y a quelques jours ; la spécificité de ces « instants-nés » est qu’ils ont été écrits avec la conscience d’être des éclats d’instants.

Je m’arrête ici pour la présentation de la rubrique : je posterai demain le premier Instant-Né !