La poésie du mercredi (#61)

Notre invitée du jour est la poétesse contemporaine Emmanuelle Favier avec ce poème sans titre extrait de « La Fracture amoureuse », paru dans le recueil Le Point au soleil aux éditions Rhubarbe en 2012 (dont je vous recommande la lecture !).

Je repars, vers le haut, 
Tandis que tu descends
L’eau s’écoule en pans vastes sur cette colline urbaine
Comme sur les plages
Où tu m’as montré
Que la mer était autour de nous parfois
Que la mer était notre débâcle
Que la mer était cette aube où nous nous déployions
Où nous dégorgions le vide emporté de la terre
Mais ce n’était que le bitume qui dégorgeait ses chaleurs
Et je repars en claquant ses algues de pétrole
En me mouillant les pieds
Tandis que dans mon dos
Tu descends pressé la colline et ses mares

Instant-Né : Figure en apnée

Après la première impulsion,
le corps se déploie
On embrasse presque la mosaïque dure.

C’est l’instant précis où basculent les jambes
frôlant la nuque

Et soudain les sinus se rétractent
sous l’invasion d’eau bleuie

Lorsque les hanches se tordent
que timide le sexe hésite à rêver
On ouvre les yeux ;

Là, une distance s’ouvre
clartés mobiles
bleu
parois ondoyantes sous la vision trouble

Alors on remonte
ici surtout pas de stabilité
ou ce serait l’étouffement
Alors on remonte
Les bras se lèvent, comme pour
adorer le soleil perçu derrière
la membrane mince des eaux ;

Alors on remonte, et encore
un éclat de temps traîne sous les pieds
car ce qui pourrait être un reste d’âme
flotte
et protège du
retour à la surface

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(Beaucoup plus loin, là où les yeux
voient de nouveau net,
se propage le ciel
recueilli ravagé de lumière pure.)

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Capté le 07/08/15
Réfléchi du 07/08 au 08/08;
Écrit le 08/08/15 aux alentours de 20:40

La poésie du mercredi (#15)

Bonjour bonjour ! Reprenons les bonnes habitudes, nous voici donc revenus à la poésie mercuriale (oui, c’est le vrai mot). L’invité du jour est légèrement plus vieux que les précédents puisqu’il nous arrive tout droit du XVIe siècle.
Je vous présente Jacques Davy Du Perron et son poème « Et les eaux, et les jours » !

ET LES EAUX, ET LES JOURS

Au bord tristement doux des eaux, je me retire,
Et voy couler ensemble, et les eaux, et mes jours,
Je m’y voit sec et pasle, et si j’ayme toujours
Leur resveuse mollesse où ma peine se mire.

Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j’ayme les bois, et les bois les plus sours,
Quand j’ay jetté mes cris, me les viennent redire.

Dame dont les beautez me possedent si fort,
Qu’estant absent de vous je n’aime que la mort,
Les eaux en votre absence, et les bois me consolent.

Je voy dedans les eaux, j’entens dedans les bois,
L’image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent et qui volent.

Les éclats des sources en marche

Les dernières vagues de la rivière quittent le domaine
Se noient sans doute quelque part
Dans la brume de quatre heures trente-sept du matin
heure à laquelle même la poésie dort encore
heure d’avant la beauté ou la médiocrité intéressante.
Les reflets noirs et liquides passent pressés
En face sur l’autre rive est fixe une figure
Ongles sanglants pitoyables et ferreux
L’intuition est un serpent ;
L’autre souffle à travers ses doigts perméables car troués
la bruyère piétinée hurle de lassitude
Elle lance une balle d’or qui coule sans remous
Je cueille un nénuphar
Se désintéresse de moi
Traits secs et habits amples
Moi dit-elle je ne pleure pas
depuis longtemps se sont desséchés les peupliers
et rabougris ceux qui m’imprégnaient d’émotions
toi tu as un manteau de laine
regarde-le
tu peux pénétrer l’enceinte de la colline
tu as eu ton cloître enclos dans le vacarme
même d’elle tu te lasseras
puisque dès aujourd’hui tu es là
Les tubes des âmes sont ennuyeux à l’aube
Les couleurs s’affadissent pour les yeux perçants
Métal et encre font bon ménage.

Je lui dis Vous me condamnez
votre envie part en fumée
moins loin que l’eau froide
je vois vos pensées se disperser par la lucarne

Elle rit sèchement Tu sais je suis
Plus vieille que toutes les lucarnes
Et l’art n’est qu’une invention qui sert à passer le temps entre deux sommeils.