Instant-Né : Portrait

Elle danse
Dans le salon d’acajou de bois peint
La cheminée se fait fausse
Dans le miroir au cadre doré
Elle danse

La statue de bronze femme drapée
S’est dévêtue désormais terre cuite

Elle danse

C’est qu’elle est trop peu empoisonnée
Pour ne pas être la Grâce

De mouvements secs

***

Elle traverse le miroir
Le soir est parti
Dans ses hanches ses bras
Elle traverse le miroir
N’a jamais que le rythme

Pour la traversée

Elle danse
Où sommes-nous
Elle a sans doute une heure
Traversé l’espace

***

J’ai disparu
Encore

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La poésie du (presque) mercredi (#5)

Et voilà la poésie du mercredi, avec un an quelques heures de retard (vous avez le droit de me lapider pour avoir osé faire cette blague).

Je viens de me rendre compte que je n’ai pas encore mis un seul poème de Rimbaud… (Hérésie ! Blasphème !)

Donc, aujourd’hui, il y a du Rimbaud au menu, entre le champagne et les huîtres.

« Bal des pendus »

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !

Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !

Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.