Raccourcis

C’est en passant sous un réverbère qu’Yel comprit que quelque chose n’allait pas.

Se retourna.

Il n’y avait personne, mis à part le frisson qui empoignait son épine dorsale, mais comme d’habitude, pouvons-nous dire, et Yel ne le remarqua même pas.

L’individu humanoïde dont les traits étaient décomposés par la lumière sale sous laquelle il se tenait baissa les yeux. Une flaque d’eau – elle était noire, semblait profonde, encore ces illusions d’optiques qui lui montraient des pantins dans la trajectoire des sacs en plastiques abandonnés, des chevelures bouclées dans les feuilles mortes, et ainsi de suite, il serait inutile de toutes les énumérer, ces illusions, dont Yel oublie le détail au fur et à mesure de leur apparition –, une flaque d’eau, qui ressemble ici à une flaque de pétrole, car pour Yel, la nuit si les chats ont disparu, tout devient étonnamment plus intéressant.

L’individu – si mouvant dans son identité que toute description plus détaillée serait erronée au moment même de la représentation, non pas erronée, en fait, mais fallacieuse, sans cesse réinventée, tout et son contraire au même moment et sous la même latitude, l’individu, donc, cette faute logique, se penche sur le gouffre, à genoux, y plonge tout entier, immerge les ongles de ses orteils.

C’est froid. Sa peau se hérisse. Yel s’étonne.

Son ombre a disparu depuis longtemps, lassée de devoir s’adapter sans arrêt aux modifications de l’individu qu’elle est chargée d’accompagner, car, tout de même, on a beau de pas être à proprement parler, ne pas avoir réellement de conscience et n’exister que lorsque la lumière baisse la garde, lorsque l’air fait des formes géométriques et que l’individu se blottit à la jonction de certains axes, lorsque tout est en demi-teinte, eh bien, malgré tout, c’est difficile et aucune ombre n’a jamais eu à subir ça, elle approchait la combustion spontanée, alors non, non merci, pas de ça – et l’ombre est partie.

Yel s’en va, essayant de comprendre ce qu’est la liberté.

Marche le long des rues – qu’est-ce qu’une rue, d’ailleurs, on se demande, un chemin de terre de campagne qui mène à la forêt n’est pas une rue, mais alors pourquoi un autre chemin de même taille, pareillement sinueux, simplement recouvert d’une croûte de pierre ou d’un mélange noir ou gris, brûlant, épais, qui mène à un parc municipal, pourquoi ce chemin-là serait une route ? marche donc le long des lignes ouvertes – un accouchement douloureux dont l’ouverture n’a jamais pu être totalement refermée, un moment difficile, on n’en parle pas, mais la plaie a juste pu être plus ou moins désinfectée, asséchée, et puis à la longue, comme les cris de douleur de la ligne à moitié déchirée fatiguaient tout le monde, tuée oui, mais c’était il y a très longtemps et à présent elle est fossilisée, c’est propre, c’est rigide, tout le monde est content et qu’on n’en parle plus.

Quant à ce que la ligne – les lignes – ont mis au monde (d’où l’expression mettre à la rue pour se débarrasser d’une erreur, d’un déchet, bref de quelque chose dont on ne veut plus, qui fait horreur, que ce soit adolescent paumé ou fauteuil crevé), voyons, où avons-nous la tête ? On ne sait pas ce que c’était, ça devait être important, mais mieux encore, ça devait être très laid, et personne n’a jamais regretté de ne pas savoir pourquoi exactement les lignes alors minces et souples avaient hurlé pendant des jours et des jours, pourquoi elles s’étaient ouvertes ainsi, mollement, et pour quelle raison, pour quoi faire, rejeter un machin inconnu et très probablement inutile.

Mais c’est de l’histoire ancienne et Yel continue sa progression ni rapide ni lente à travers les entrailles d’un animal imaginé, puisqu’à défaut de parler de rues, ou de lignes, il reste ça, l’intestin grêle de quelque chose.

Yel tourne à gauche devant une porte découpée de l’intérieur, noir, un bois tendre lacéré, une inscription, Yel s’en moque, Yel fait autre chose que de penser à l’outil qui a gravé des signes sur un bois blond, un jour recouvert d’une substance bleue à présent écaillée, à présent travaillée, ajourée, Yel s’en fiche et ne la regarde même pas, à vrai dire.

Et puis, toujours évitant les réverbères qui lui rappellent trop sa solitude car Yel ne peut plus parler à son ombre ni faire semblant d’en avoir peur, marchant toujours, arrive devant une barrière qui ondule doucement comme des roseaux près d’un étang un soir de pleine lune. Yel n’a jamais vu de roseaux et ne croit pas non plus à la lune. En fait, sa conscience confond un lac et un étang. Mais Yel pense tout de même ces mots : les roseaux qui frémissent doucement près d’un étang. Enlève la pleine lune, pour garder la rime. Yel se félicite de son imagination capable d’inventer des scènes dont elle – l’imagination – n’a entendu parler que lorsqu’elle avait encore une ombre.

Mais Yel continue son chemin, arrivant bientôt devant une rivière – car Yel aime bien penser voir des étendues d’eau naturelles – qui brille Comme si composée d’yeux de crapauds phosphorescents. Celle fois-ci la phrase ne satisfait pas Yel. Trop longue, pense l’individu, sans spontanéité, c’est mauvais. Yel aimerait bien soupirer mais la rivière est déjà partie.

Yel cherche un autre réverbère, un qui serait déjà presque mort, mais pas tout à fait, un dont la lumière se déverserait par à-coups, un réverbère qui aurait le hoquet, en fait, et attendrait la fin de la nuit pour crever comme on lui a bien précisé, bien expliqué en détail le jour de sa naissance, dans le contrat qu’il a signé comme il a pu, stipulant son rôle de réverbère en milieu urbain très dense, une bonne place, lui avait-on dit, tu ne seras pas trop seul, mais surtout ne bois pas aux flaques d’eau abandonnées, ça donne le hoquet, surtout, n’oublie pas.

Et Yel tourne encore, un bâtiment gris, un autre, des axes et des lignes brisées, décidément, on n’en sort pas. Jusqu’à un autre, enfin, un réverbère auquel Yel offre à boire, le réverbère se tait, eh bien, les locaux ne sont pas accueillants dans cette province songe Yel, même les réverbères se méfient, c’est dire.

À vrai dire le réverbère en question était torturé, car planté au pied d’une flaque d’eau, toujours celle dont il avait l’interdiction formelle de s’approcher, or, notre réverbère était d’un naturel très narcissique et aurait voulu savoir s’il était aussi mince, aussi luisant, aussi souple que ce qu’on lui avait dit là-bas, à l’origine, et la flaque d’eau dans laquelle s’épanouissaient des volutes d’essence un peu crémeuses lui promettait un miroir, et le réverbère hésitait. Se demandait s’il pourrait se pencher assez loin pour voir mais rester tout de même sur son axe et capable de se relever après coup. Par conséquent, il avait le hoquet, comme tous ceux qui se posent trop de questions.

Yel s’adosse au réverbère dont le contact est, peut-être grumeleux, on ne sait pas, en tout cas Yel trouve cela étrange, comme si des grains de poussière et de sable venaient tous lui réciter des poèmes dans les cheveux et sur le dos, le réverbère ne bronche pas.

Le liquide noir de la flaque tournoie, Yel se penche, on lui assure les retrouvailles avec son ombre, assuré ? Sûr et certain, dit-elle, c’est couvert par votre assurance, vous pouvez y aller sans crainte, on vous remboursera les frais, courage, la seule condition est d’ouvrir les yeux et de fermer la bouche, surtout faites-le dans cet ordre, c’est très important, d’abord vous ouvrez les yeux et ensuite vous fermez la bouche, et à cette condition, simple n’est-ce pas, vous pourrez comprendre les raz-de-marées, retrouver votre ombre et peut-être même voir la pleine lune sur les roseaux près d’un étang. Quant à la créature enfantée par les lignes, oui, bien sûr, la créature mise aux ordures à qui l’on doit ces rues ouvertes et rigides, n’en parlons pas.

Yel se met à genoux, le réverbère retient son souffle – ce qui a pour effet de faire passer son hoquet –, Yel ouvre les yeux de toutes ses forces, serre les poings, immerge sa tête complètement, ferme la bouche et sent son nez s’écraser sur une surface dure.

Le rapport d’autopsie a conclu au suicide par noyade.

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