« Poetry must create pictures »

Ideas. Pictures. A bait
of pure silver
that barely scratches skin.

 

Words, though – a panther
I chase, that chases me
too. Fishing for ideas
lets you find the alien, overhanging;
lets you play the good part,
the lucky one, you discover the rarest of fishes
with minimal effort – a picture
is your reward. You can show it off
while it dies slowly. Take a picture. Your hands are clean
and the fish is dead.
But I
unexperienced hunter
but I
let the panther circle me
the word is all around
it claws it will claw it has clawed
its way into my body

 

Body merely a sheet
for past felonies
(you can’t call a crime
what is barely a nature)
Still – I hunt for
the panther
that roams around, sleepless, lawless,
merciless
– Ideas,
pictures, away from me –

 

The word’s embrace dilutes skin
I’ve known it. True victory

is to make the frost statue bleed.

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Käte Hamburger : la poésie comme énonciation d’origine indécidable

Dans le résultat qu’est le poème achevé, on ne peut distinguer si l’organisation et la forme de l’énonciation produisent le complexe de sens ou si c’est celui-ci qui préside à l’organisation du poème. Sens et forme, dans le poème, ne font qu’un.

Käte Hamburger, in Logique des genres littéraires

Proposition de concept de théorie littéraire : l’assimulation

Il y a quelque temps, j’ai fait une faute de frappe en rédigeant une présentation de théorie littéraire sur un roman que les lecteurs les plus anciens de ce blog connaissent bien : Madman Bovary, de Claro. (Plus particulièrement sur cet extrait). En voulant écrire « assimilation », j’ai écrit « assimulation ». J’ai corrigé, avant de m’interroger sur ce mot étrange : on sait que les lapsus sont parfois révélateurs. Alors, l’assimulation, qu’est-ce que c’est ?

En quelques mots : j’appelle « assimulation » l’image que l’on se fait d’un texte qu’on a lu plus d’une fois. Les différentes strates de lecture s’agglutinent ; chaque lecture est à la fois réactivation de souvenirs, et découverte (détails, symboles, schémas…). Mais, lorsque l’on mobilise ces souvenirs de lecture, on les assimile les uns avec les autres : il est très difficile, et assez rare, pour ne pas dire impossible, de pouvoir distinguer la deuxième lecture de la seizième. J’excepte la première lecture, qui est généralement plus frappante que les autres : en effet, elle sort du cadre de ce concept, qui porte non pas sur la lecture mais sur la relecture. Toutes ces strates de lecture assimilées simulent une totalité, celle du livre, du texte. Cependant, il s’agit déjà d’une reconstruction : l’esprit assemble toutes ces impressions fugaces de lecture, ces souvenirs parfois parcellaires, et crée un « texte idéal », c’est-à-dire l’idée qu’on se fait d’un texte « total » tel qu’il existe réellement.

Bien sûr, le livre – l’objet-livre – existe réellement ; sa matérialité est une donnée objective. Mais la lecture telle qu’elle se forme dans notre esprit ne sera jamais totale ; de là l’idée que chacun aura en tête un texte différent de celui d’un autre lecteur, qui aura pourtant lu le « même » texte. On assimile les différentes lectures, pêle-mêle avec : les phrases qu’on a lues sans s’en rendre compte parce qu’on rêvait à ce qu’on va manger à midi ; les interruptions ; la perception de son environnement (cf. Proust, Journées de lectures, ouvrage dans lequel l’auteur soutient qu’on se souvient mieux des circonstances des lectures enfantines que du contenu du livre en lui-même, hypothèse qui me paraît plus que fondée)… Tous ces éléments forment des vides dans l’image mentale du texte, y compris ceux qui redoublent une impression déjà ressentie, c’est-à-dire qu’en relisant un texte, on se souvient des images que cette même phrase avait suscitées en nous, sans forcément prêter attention à la phrase elle-même (à sa formation syntaxique, par exemple). De là l’idée que cette image d’un texte unique est une création a posteriori de notre esprit : on simule un texte total, que l’on pourrait faire tourner dans ses mains en l’examinant de l’extérieur, pour paraphraser Woolf (à propos de la vie, dans Les Vagues).

Donc : la relecture d’un texte est une assimulation de celui-ci.

Why I stopped writing in French – I. in practice

English is such an adaptable language. It lets you pick whatever bits you want, and build whatever house you want with it; it lets you refine it or shred it to pieces – its flexibility seems infinite. English doesn’t know any breaking point. It smiles, a smile full of warmth and casually yellow teeth, and greets you. Make yourself at home, it says. You can borrow what you want. Make yourself a home, English says.

French, on the other side, is nothing but an evanescence – but one with muscles, and hard-working, well-trained ones. French dances, so far away from you – and you can’t reach her – and you know you’re never going to ever ne serait-ce que come closer to her. She knows nothing but distance. She dances, and works the light she twirls around, and she’s made of stiff muscles and discipline; but sometimes – very rarely, only when there is a crack of light between her shoulders, or her thighs – sometimes you can see it: the space in which you would love to nestle; and she does or doesn’t stare at you – she doesn’t do this for you, she has known so many of you already.

French is inaccessible. It doesn’t matter if you’ve trained just like her to try and forecast her moves – she dances like a dim light out of reach, on the very frontier of your tongue – and all you can do is wait for her next moment de grâce.

Genet toujours et le poète encore

J’éprouve le sentiment que d’ici peu de temps tout doit lâcher. Mes imprudences sont graves et je sais que la catastrophe aux ailes de lumière, sortira d’une très, très légère erreur. (Mais qui empêchera mon anéantissement ?) Mais, cependant que j’espère comme une grâce le malheur, il est bien que je m’évertue aux jeux habituels du monde. Je veux m’accomplir en une destinée des plus rares. Je vois très mal ce qu’elle sera, je la veux non d’une courbe gracieuse légèrement inclinée vers le soir, mais d’une beauté jamais vue, belle à cause du danger qui la travaille, la bouleverse, la mine. Ô faites que je ne sois que toute beauté ! J’irai vite ou lentement, mais j’oserai ce qu’il faut oser. Je détruirai les apparences, les bâches tomberont brûlées et j’apparaîtrai là, un soir, sur la paume de votre main, tranquille et pur comme une statuette de verre. Vous me verrez. Autour de moi, il n’y aura plus rien.
Par la gravité des moyens, par la magnificence des matériaux mis en oeuvre pour qu’il se rapproche des hommes, je mesure à quel point le poète était loin d’eux. La profondeur de mon abjection l’a forcé à ce travail de bagnard. Or, mon abjection était mon désespoir. Et le désespoir la force même – et en même temps la matière pour l’abolir. Mais si l’oeuvre est la plus belle, qui exige la vigueur du plus grand désespoir, il fallait que le poète aimât les hommes pour entreprendre un pareil effort. Et qu’il réussît. Il est bien que les hommes s’éloignent d’une oeuvre profonde si elle est le cri d’un homme enlisé monstrueusement en soi-même.
À la gravité des moyens que j’exige pour vous écarter de moi, mesurez la tendresse que je vous porte. Jugez à quel point je vous aime par ces barricades que j’élève dans ma vie et dans mon oeuvre (…).
Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine. (…) Je désire un instant porter une attention aiguë sur la réalité du suprême bonheur dans le désespoir : quand on est seul, soudain, en face de sa perte soudaine, lorsqu’on assiste à l’irrémédiable destruction de son oeuvre et de soi-même. Je donnerais tous les biens de ce monde – il faut en effet les donner – pour connaître l’état désespéré – et secret – que personne ne sait que je sais. (…) Mon orgueil s’est coloré avec la pourpre de ma honte.

Jean Genet, Journal du voleur

De la méfiance en poésie

Le poète contemporain est un être sceptique et méfiant, même, sinon surtout, à l’égard de lui-même. Il hésite à se déclarer poète, comme s’il en avait honte. À notre époque si tonitruante, il est beaucoup plus facile d’avouer ses défauts, s’ils sont spectaculaires et pittoresques, que ses qualités, plus profondément cachées celles-ci, et auxquelles, en outre, on ne croit guère soi-même…

(…)

Un poète, si c’est un vrai poète, se doit lui aussi de répéter : « je ne sais pas ». Dans chaque nouveau poème, il tente d’y répondre, mais après chaque point final un nouveau doute l’envahit, une nouvelle hésitation ; conviction qu’il s’agit une fois de plus d’une réponse provisoire et absolument insuffisante. Il recommence alors, encore et encore, jusqu’à ce qu’un jour les docteurs ès lettres saisissent d’un énorme trombone toutes ces preuves de son insatisfaction de soi, et les appellent « son oeuvre ».

Wisława Szymborska, extrait du Discours prononcé devant l’académie suédoise le 7 décembre 1996 à l’occasion de son prix Nobel de littérature.

Extérieur et poésie – Y. Bonnefoy

Je n’oublie pas que le moindre écrit est un entrelacement de cause dont un grand nombre excèdent la conscience de leur auteur. Tandis que le lecteur, qui en perçoit la pensée par ce qui paraît son dehors, a chance de ce fait même d’accéder à des points de vue autres que les siens mais eux aussi véridiques. Le regard du critique a vérité d’une autre façon que le projet de l’écrivain, du poète, il importe donc tout autant, donnant même matière à  réflexion à deux, à échange. (…)

(…) la poésie est métonymie bien plutôt que métaphore. C’est dans le surcroît de son expérience sur le sens qu’il en perçoit que celui qui se veut poète trouve les voies qu’il est nécessaire qu’il prenne. Les marges de sa pensée en sont le plus vif.

(Je souligne.)

Tiré de L’Écharpe rouge, Yves Bonnefoy, 2016, ed. Gallimard.