La poésie du mercredi (#73)

Hier – le 17 mai – c’était la journée mondiale de lutte contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie. Je vous propose par conséquent un poème… de circonstance : « Paroles à l’Amie », de Renée Vivien, in À l’heure des mains jointes, dans sa version (revue et corrigée) de 1909.
Certains termes ont bien sûr vieilli, mais le texte n’en reste pas moins très intéressant…

PAROLES À L’AMIE

Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.

J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,
Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.

Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
J’évoque indolemment les rives aux pois d’or
Où la clarté des beaux autrefois flotte encor…
Et cependant je suis une grande coupable.

Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main
À l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n’ai point choisi le compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.

L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et l’Éros marchait à ton côté…
Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.
On m’avait condamnée aux laideurs masculines.

Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait de blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient s’allier au soir.

On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs
Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs,
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.

On m’a montrée du doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre…
En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre
Que je t’avais choisie avec simplicité.

Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, au nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.

On n’a point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et l’on a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ? »

Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure…

Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts…
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?…

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La poésie du mercredi (#70)

Revenons à la poésie après nos divagations dans les méandres d’internet : comme toutes les dix semaines, je vous propose aujourd’hui un poème qui me plaît beaucoup. Plus précisément un des premiers qui a attiré mon attention, quand j’avais quatorze ans – il s’agit de « Colloque sentimental », de Verlaine, extrait des Fêtes galantes publiées en 1869…

COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.

– Ah ! Les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

La poésie du mercredi (#67)

Nous parlons d’amour aujourd’hui avec Ronsard et ce poème extrait (justement) des Amours, datant de 1552…

Ces deux yeux bruns, deux flambeaux de ma vie,
Dessus les miens foudroyant leur clarté,
Ont esclavé ma jeune liberté,
Pour la damner en prison asservie.
De vos doux feux ma raison fut ravie,
Si qu’ébloui de votre grand beauté,
Opiniâtre à garder loyauté
Autres yeux voir depuis je n’eus envie.
D’autre éperon mon Tyran ne me point,
Autres pensers en moi ne couvent point,
Ni autre idole en mon cœur je n’adore.
Ma main ne sait cultiver autre nom,
Et mon papier n’est émaillé, sinon
De vos beautés que ma plume colore.

La poésie du mercredi (#61)

Notre invitée du jour est la poétesse contemporaine Emmanuelle Favier avec ce poème sans titre extrait de « La Fracture amoureuse », paru dans le recueil Le Point au soleil aux éditions Rhubarbe en 2012 (dont je vous recommande la lecture !).

Je repars, vers le haut, 
Tandis que tu descends
L’eau s’écoule en pans vastes sur cette colline urbaine
Comme sur les plages
Où tu m’as montré
Que la mer était autour de nous parfois
Que la mer était notre débâcle
Que la mer était cette aube où nous nous déployions
Où nous dégorgions le vide emporté de la terre
Mais ce n’était que le bitume qui dégorgeait ses chaleurs
Et je repars en claquant ses algues de pétrole
En me mouillant les pieds
Tandis que dans mon dos
Tu descends pressé la colline et ses mares

La poésie du mercredi (#54)

On a dit beaucoup de mal de Musset ici : il est temps de lui rendre justice en lui consacrant un mercredi. Son œuvre poétique reste mélodieuse et agréable à lire, malgré ce que certains disent de lui…
Le poème d’aujourd’hui, « La Chanson de Fortunio », est extrait des Poésies nouvelles de 1836.

LA CHANSON DE FORTUNIO

Si vous croyez que je vais dire
Qui j’ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,
Si vous voulez,
Que je l’adore et qu’elle est blonde
Comme les blés.

Je fais ce que sa fantaisie
Veut m’ordonner,
Et je puis, s’il lui faut toute ma vie,
La lui donner.

Du mal qu’une amour ignorée
Nous fait souffrir,
J’en porte l’âme déchirée
Jusqu’à mourir.

Mais j’aime trop pour que je dise
Qui j’ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.

La poésie du mercredi (#36)

Je vous propose aujourd’hui « L’Étrangère », un poème d’Aragon extrait du Roman inachevé paru en 1956.

L’ ÉTRANGÈRE

Il existe près des écluses
Un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
À démêler le tien du mien
En bande on s’y rend en voiture,
Ordinairement au mois d’août,
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux

On passe la nuit claire à boire
On danse en frappant dans ses mains,
On n’a pas le temps de le croire
Il fait grand jour et c’est demain.
On revient d’une seule traite,
Gais, sans un sou, vaguement gris,
Avec des fleurs plein les charrettes
Son destin dans la paume écrit.

J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d’outremer
Elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant !

Celle-ci parla vite
De l’odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia.
En ce temps-là, j’étais crédule
Un mot m’était promission,
Et je prenais les campanules
Pour des fleurs de la passion

À chaque fois tout recommence
Toute musique me saisit,
Et la plus banale romance
M’est éternelle poésie
Nous avions joué de notre âme
Un long jour, une courte nuit,
Puis au matin : « Bonsoir madame »
L’amour s’achève avec la pluie.

La poésie du mercredi (#30)

Comme pour toutes les dizaines de cette rubrique, je vous propose aujourd’hui un poème qui me tient vraiment à cœur : « J’ai tant rêvé de toi », de Desnos, in Corps et Biens (1930).

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère ?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
À se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.

ô balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
À toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

La poésie du mercredi (#15)

Bonjour bonjour ! Reprenons les bonnes habitudes, nous voici donc revenus à la poésie mercuriale (oui, c’est le vrai mot). L’invité du jour est légèrement plus vieux que les précédents puisqu’il nous arrive tout droit du XVIe siècle.
Je vous présente Jacques Davy Du Perron et son poème « Et les eaux, et les jours » !

ET LES EAUX, ET LES JOURS

Au bord tristement doux des eaux, je me retire,
Et voy couler ensemble, et les eaux, et mes jours,
Je m’y voit sec et pasle, et si j’ayme toujours
Leur resveuse mollesse où ma peine se mire.

Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j’ayme les bois, et les bois les plus sours,
Quand j’ay jetté mes cris, me les viennent redire.

Dame dont les beautez me possedent si fort,
Qu’estant absent de vous je n’aime que la mort,
Les eaux en votre absence, et les bois me consolent.

Je voy dedans les eaux, j’entens dedans les bois,
L’image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent et qui volent.

La poésie du mercredi (#9)

Est-ce que vous connaissez Félix Arvers ? Non, je dis ça parce que je viens de découvrir, un peu par hasard, un de ses poèmes, intitulé « Pour elle » et extrait du recueil Mes heures perdues, paru en 1833.

Pourquoi ce poème en particulier ? Parce qu’il parle à tous ceux (et toutes celles, aussi) qui se font friendzoner par la fille qu’ils aiment. Triste. Alors voilà, cadeau, avec tout mon soutien :

« Pour elle »

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.

À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

À la semaine prochaine !

La poésie du mercredi (#7)

Aujourd’hui, cela fait une semaine que l’attentat à Charlie Hebdo a eu lieu. Et aussi déjà pas mal d’articles à ce sujet. Alors, retour aux bonnes habitudes avec un poème d’Éluard qui me paraît assez pertinent vu les récents événements !

***

Dit de la force de l’amour

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas
J’entends le feu parler en riant de tiédeur
J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d’être libre et je te continue.