L’écriture selon Bonnefoy – Et Dieu dans tout ça ?

(…) ce qu’on nomme une création, à quelque niveau que ce soit, ce n’est jamais que de l’écriture, c’est-à-dire une place laissée, et peut-être la principale, aux pensées inconscientes de celui ou de celle qui écrit.

Extrait de la troisième partie de « Dieu dans Hamlet », tiré du Digamma (2012) (in L’Heure présente, recueil regroupant plusieurs de ses écrits les plus récents, Poésie/Gallimard, 2014).

Cette phrase, cependant, n’est qu’un extrait d’un plus long passage, empreint de mysticisme. Je l’ai cité en elle-même car elle me paraissait indépendante, malgré son articulation dans une phrase plus vaste – un texte à part entière.

Voici le passage complet :

Il y aurait, quelque part hors de notre monde, un dieu insatisfait de sa création. Il l’avait entreprise avec confiance, avec aussi une idée de ce qu’on peut croire la beauté, la preuve en sont aujourd’hui encore ces montagnes d’ici, ces fleuves dans leur lumière, mais vite il s’aperçut que les êtres auxquels il donnait forme ne répondaient pas à son vœu, ce qui n’est certes que naturel puisque ce qu’on nomme une création, à quelque niveau que ce soit, ce n’est jamais que de l’écriture, c’est-à-dire une place laissée, et peut-être la principale, aux pensées inconscientes de celui ou de celle qui écrit.

Ce dieu dut s’avouer qu’il avait en soi toute une part inconnue et inconnaissable, un inconscient.

Dans le pelage du zèbre, qu’il avait aimé dessiner, avec quelque amusement, il lui fallut comprendre, avec maintenant beaucoup d’inquiétude, qu’il y avait un sens qui lui échappait, un secret dont la clef lui demeurerait introuvable. Dans le rire de cette jeune fille, une adolescente encore, traversant la rue avec un garçon, qu’affleuraient une angoisse et une espérance également incompréhensibles. Dieu sut que quelqu’un en lui, qu’il ne savait pas, troublait ses intentions, enténébrait sa pensée, déconcertait son intelligence.

Quelqu’un ? Peut-être même plusieurs vouloirs, à se disputer sa puissance. Il abandonna au vent de ce gouffre ses schèmes inachevés.

Dieu, n’est-ce pas, nous aurait faits « à Son image »… Et si la curiosité, l’inquiétude de l’esprit, n’étaient pas – comme on voudrait nous le faire croire – un signe de non-croyance ou du moins de doute, mais la marque de Dieu, de même pour notre inconscient ?

Un sacrement à égorger

Entre-t-on en littérature comme on entre dans les ordres ?
Sans doute, puisque la littérature est un ordre : l’ordre de ne pas lâcher le langage, de lui faire rendre gorge. Mais qu’en est-il dès lors qu’on se méfie du langage, ou pire, dès lors que le langage se méfie de vous ? (…)

Mais un écrivain est-il censé aimer la littérature ? N’a-t-il pas tout intérêt à éprouver la plus grande méfiance envers elle, c’est-à-dire non seulement envers les œuvres passées, mais surtout envers celles à venir, et au premier chef les siennes ? Car écrire ce n’est pas fabriquer de la littérature, ce n’est pas tourner en rond comme un caniche dans l’arène de la représentation. Il ne s’agit pas d’accoucher d’une œuvre. (…)

Écrire est un acte qui consiste à se faire un corps, non en vertu d’on ne sait quelle authenticité, mais au prix d’une longue distanciation avec les instances du langage. Car c’est la langue qui nous parle, qui nous fait, qui nous plie et nous brasse – aussi est-il de la plus grande importance d’entrer en résistance, de se « dédire », de rompre le soi-disant contrat humain et biologique. Il faut en finir. (…)

Toute lecture est un apprentissage, une errance entre éblouissement et aveuglement, non seulement parce que, ce faisant, nous apprenons une langue étrangère, mais également parce que nous savons qu’à un moment ou à un autre nous devrons nous poser la question de savoir quoi faire de cette langue nouvelle qui désormais nous habite.
Lire, ce n’est pas simplement aménager un temps et un espace particuliers à l’intérieur du temps et de l’espace général, ce n’est pas simplement regarder autrui par la fenêtre de la page. Les livres sont des moteurs, et vient toujours le moment pour le lecteur de mettre les mains dans le cambouis, et d’essayer de voir s’il ne peut pas brancher ce moteur, cette machine sur son propre petit engin mental. (…)

L’ironie, c’est que nous ne savons jamais à l’avance quel usage nous ferons de tel ou tel écrit. (…) Nous ne savons même pas si nous avons envie de nous laisser envahir par tous ces fantômes.

Lire c’est donc ingérer une langue peut-être ennemie, accepter un virus, faire l’expérience troublante de la ventriloquie.

Claro, « Artaud hors murs », in Plonger les mains dans l’acide, ed. Inculte, 2011.

Un long aveu de funérailles

La porcelaine dansante reluisait
Coquettement apprêtée légèrement intimidée
C’était sa première sortie hors du placard
L’anse tremblante et le pas incertain.

La théière sa marraine
Lui versa gravement du lait
Au creux des reins comme liqueur nacrée
Et la remplit avec soin jusqu’au gavage

La petite tasse retint son souffle
S’avançant lentement entre les haies d’honneur
Que faisaient les austères sucriers
Et les bolées de cidre en grès

Mais arrivée au centre de la table
Elle fut soudain saisie d’un doute
Et dans son arrêt brusque se renversèrent
Deux gouttes de sang de la masse nacrée

Elle reprit perplexe son chemin
Le pas raide la porcelaine vitreuse
Ne sentant tourner au fond de son socle
Qu’une masse figée vaguement nauséeuse

Prise d’un vertige elle s’arrêta
Au bord de la table de bois
La théière sa marraine et les arides bolées
Depuis longtemps déjà s’évanouissaient

Il ne restait que la tasse dans le vent
Qui mugissait immobile autour d’elle
Elle se plia et s’arrondit
Pour faire couler le sang figé

Le lait tourné au sang s’était assombri
D’un noir profond il maculait la tasse
Qui frissonna en voyant visqueuse
L’encre qui la remplissait jusqu’aux tréfonds

Elle hésita à s’élancer – souvenirs encore trop frais
Puis renonça fossilisée par le vent glacé
Dans lequel tourbillonnaient des plumes d’acier
Qui de temps à autres dans l’encrier plongeaient.