H. à propos de D.

Le bleu déteignait sur le béton de sa rue
Alors que je chancelais perdu.e
Métro La Fayette on m’a demandé
La sortie Grands Magasins
Qui se révélait être la sortie 1 on m’a dit
Merci
Le bleu déteint j’ai raté de peu
Le passage de l’arc-en-ciel
J’ai peur encore
Et je titube en y rêvant
Le bleu comme la fumée de son tabac
Par la fenêtre de la chambre
S’en va

La poésie selon Marinetti

Voici quelques extraits du Manifeste technique de la littérature futuriste de Filippo Tommaso Marinetti, publié en 1912 :

 

Nous inventerons ensemble ce que j’appelle l’imagination sans fils. Nous parviendrons un jour à un art encore plus essentiel, quand nous oserons supprimer tous les premiers termes de nos analogies pour ne donner que la suite ininterrompue des seconds termes. Il faudra pour cela renoncer à être compris. Être compris n’est pas nécessaire. (…)

Faisons crânement du « laid » en littérature et tuons partout la solennité. (…) Il faut cracher sur l’Autel de l’Art. Nous entrons dans les domaines illimités de la libre intuition. Après le vers libre, voici enfin les mots en liberté. (…)

Les cellules mortes sont mêlées aux vivantes. L’art est un besoin de se détruire et de s’éparpiller, grand arrosoir d’héroïsme inondant le monde. Les microbes, ne l’oubliez pas, sont nécessaires au sang, aussi bien qu’à l’Art, ce prolongement de la forêt de nos veines, qui se déploie hors du corps dans l’infini de l’espace et du temps. (…)

Par l’intuition, nous romprons l’hostilité apparemment irréductible qui sépare notre chair humaine du métal des moteurs. Après le règne animal, voici le règne mécanique qui commence ! Par la connaissance et l’amitié de la matière, dont les savants ne peuvent connaître que les réactions physico-chimiques, nous préparons la création de l’homme mécanique aux parties remplaçables. Nous le délivrerons de l’idée de la mort, et partant de la mort elle-même, cette suprême définition de l’intelligence logique.

 

 

Éliture acréatoire

Parce que l’écriture à plusieurs façon Surréalisme c’est bien, et qu’avec Internet c’est encore mieux, voici l’éliture acréatoire, dont vous avez peut-être vu l’élaboration en direct dans les commentaires de l’espace consacré aux autoroutes et autres luminaires du livre des visages (tout de suite ça sonne mieux que Facebook, non ?).

Mon comparse Tibère et moi-même vous présentons donc cette éliture acréatoire, ou raillerie en forme de poème (il a trouvé le titre et j’écris en italique, si vous voulez tout savoir.)

 

 

Tu es une mouche sur mon sandwich jambon-beurre.
Extincteur.
Tu es un sphinx sur le cil de grand-mère.
Tu es un cil sur l’article mortuaire !
Tu es un article sur le scapulaire antidoté.
Tu es le scapulaire qui tournoie dans le cadre étoilé.
Tu es un cadre accroché au mur des fraises râpées.
Tu es la fraise qu’on a vue s’échapper du moulin.
Tu es le moulin qui a déraillé au jour d’aujourd’hui.
Tu es le jour qui engloutit le canal d’argent.
Tu es le canal qui noie les inepties.
Ils sont les inepties que l’automne a oubliées.
Ils sont les automnes des années jamais nées.
Ces années qui n’ont fait que s’enterrer dans la vapeur capitale –
Cette vapeur qui ne fait qu’entrer dans des issues fatales
Et toutes issues retournées dans la plaie
Et toutes plaies scellées dans l’abîme
Et tous abîmes accrochés aux marteaux
Et tous marteaux aux glas de la faucille.
Le glas sortira aux dépens du moineau
Et le moineau sortira pour bénéfices nouveaux
Et enfin le porche nouveau allumera les salons
Pour que les salons dansent sans convenances ou façons !
Que les façons se regardent dans un premier blizzard !
Et que pour toujours s’abolissent les hasards.

Instant-Né : Portrait

Elle danse
Dans le salon d’acajou de bois peint
La cheminée se fait fausse
Dans le miroir au cadre doré
Elle danse

La statue de bronze femme drapée
S’est dévêtue désormais terre cuite

Elle danse

C’est qu’elle est trop peu empoisonnée
Pour ne pas être la Grâce

De mouvements secs

***

Elle traverse le miroir
Le soir est parti
Dans ses hanches ses bras
Elle traverse le miroir
N’a jamais que le rythme

Pour la traversée

Elle danse
Où sommes-nous
Elle a sans doute une heure
Traversé l’espace

***

J’ai disparu
Encore

De la générosité des Instants-Nés

J’aimerais continuer ici la réflexion débutée dans cet article et poursuivie dans celui-ci.

Dans le premier article, je distinguais les différents instants dont se compose le processus d’écriture poétique. Il y a d’abord la découverte de la force-poésie, cette sensation d’avoir vu quelque chose, d’assister à un événement spécial, on est incrusté dans l’instant. Puis, presque simultanément vient le désir, l’évidence même, de mettre en mots cet instant vécu/compris. (J’utilise le terme de « vécu/compréhension » faute de trouver un mot exact décrivant une sensation qui est la vie, mais pas simplement emportement, sensation, inspiration ; ni complètement une intellectualisation du phénomène dont on a été témoin autant qu’auteur, une simple saisie conceptuelle. Le « vécu/compréhension » participe à parts égales d’une assimilation dans l’instant et d’un recul critique qui permet à la pensée de l’englober, de lui donner un sens. Il y a une dimension lucide dans cette vision qui s’impose lors de l’instant de force-poésie.)

Donc le vécu/compréhension entraîne l’idée de l’écriture, puisque l’enthousiasme ressenti va de pair avec l’organisation logique nécessaire à l’expression, et surtout l’expression écrite.

L’étape suivante n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’écriture elle-même, mais un effort de formulation. Effort qui peut se faire durant l’acte d’écrire (tracer des signes) mais qui est forcément antérieur à l’acte lui-même en tant qu’objet terminé et extérieur à celui qui l’a fait.

C’est là que ça devient intéressant. Cet état, de transformation quasiment chimique, a une durée indéterminée – qui peut aller de quelques secondes à plusieurs jours, que l’on appelle communément « inspiration », mais qui n’a rien à voir avec l’inspiration antique – et pose différents problèmes, le plus important étant celui de la fidélité, et, dans une certaine mesure, de la générosité.

On pense à tort l’inspiration comme un phénomène sur lequel on n’a pas prise, duquel on n’est pas responsable. Les mots écrits le sont toujours par choix, même partiellement inconscient, même si la réflexion a eu lieu trop vite pour qu’on puisse la suivre.

Le problème donc dans l’écriture d’un Instant-Né – je pense cette analyse valable, jusqu’à un certain point, pour toute forme d’écriture poétique, mais je me concentrerai ici sur les Instants-Nés en particulier – est donc celui de la fidélité, à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, et c’est ce dont je parlais dans le premier article, se pose la question de la fidélité de la retransmission. Comment faire en sorte que le langage s’efface – alors qu’il est le seul matériau du poème – devant le fait, l’image, l’instant de force-poésie, lesquels échappent au langage ? Sachant que la poésie est communément décrite comme réflexion sur le langage, un Instant-Né est-il toujours de la poésie ? Peut-on échapper à la poésie en bâtissant une œuvre poétique ? Comment décrire précisément cette route de montagne, ce bâtiment ? Les mots font référence, dans l’image mentale qu’ils créent chez tout individu, à un vécu particulier. Chacun porte en lui l’image d’une certaine route de montagne, qui sera différente de celle que portent les autres. Le vécu/compréhension se heurte d’emblée à ce problème, qui est celui, au fond, de toute écriture.

Ici, nous avons donc le problème de celui qui écrit et ne sait pas comment transmettre ce dont il voudrait faire profiter d’autres que lui. Pour trouver le moyen d’écrire en étant compréhensible (pas dans le sens de la raison, mais dans celui de la saisie de l’instant par d’autres), il doit en quelque sorte s’échapper lui-même, se sortir de son univers.

Pour ce faire, il doit se détacher de lui-même, de son vécu, de son passé (mais dans quelle mesure cela est-il possible ?…), pour assister de nouveau à l’instant qu’il veut transmettre, mais en étant cette fois non plus un témoin en même temps qu’un auteur, passif en même temps qu’actif, mais passif sous un angle différent. Tout est une question d’interprétation. En même temps, les mots viennent, et il faut les choisir en ayant pleinement conscience qu’ils remplaceront le vécu/compréhension.

C’est ce phénomène dont je parlais dans le premier article : les mots qu’on utilise pour rendre vivant l’instant le vampirisent, ou le parasitent, si vous préférez ; plus le temps passe, plus la sensation s’affaiblit, et plus les mots deviennent sonores. Prenons l’image de l’alambic. À l’origine du processus, il y a un tout : les fruits, l’alambic, les vapeurs, l’excitation, les parfums… Quelque chose est en train de se passer, de se transformer, dont on est à la fois témoin (je regarde le processus, qui n’est pas moi mais un objet extérieur) et auteur (puisque c’est moi qui ai réuni les fruits et fait les réglages de l’alambic). Or le résultat de ce processus : une bouteille fermée, transparente mais solide, et l’eau-de-vie dans le verre. C’est un produit sur lequel on n’a plus prise, et qu’on peut consommer (avec modération) sans plus penser au processus qui en est à l’origine. Avec le temps, la seule chose qui vienne à l’esprit, qui prenne la place de l’alambic et de ses odeurs, c’est cette bouteille qui contient l’eau-de-vie produite. (D’ailleurs, le fait qu’on doive jeter le premier litre produit, néfaste, rappelle que dans l’écriture, le premier jet (le premier filet d’alcool ?) doit être retravaillé, creusé plus profondément, certaines formules supprimées, sans quoi le poème est lui aussi mauvais)).

Tout ceci pour dire que le matériau même de la poésie semble trahir le phénomène qui l’a déclenchée.

Mais la fidélité d’un Instant-Né, ce n’est pas seulement sa conformité avec l’instant  vécu/compris de force-poésie (jargonnons, jargonnons) ; c’est aussi la fidélité du texte vis-à-vis de sa nature. Je présentais cette forme comme une sorte de « photographie poétique ». Il doit donc y avoir, dans un Instant-Né véritable, je veux dire AOP (appellation d’origine protégée), une forme de clarté, d’objectivité. Que celui qui l’a écrit s’efface, au profit de ce qu’il montre. D’où la nécessité de trouver quelque chose de commun à tous dans la rédaction d’un poème de ce type. Comme dans tous les genres littéraires, il y a un pacte – implicite ou explicite – entre l’auteur et le lecteur : dans le cas de l’Instant-Né, l’auteur s’engage à montrer quelque chose que le lecteur puisse ressentir lui aussi. Il se doit donc d’être fidèle à cet engagement, en ne laissant pas le lecteur désorienté par une œuvre ou trop hermétique ou trop prosaïque. Ni trop conceptuel – en touchant à l’essence des mots, des Idées –, détaché de la réalité, ni trop particulier.

De là aussi l’idée qu’un Instant-Né est, doit être généreux : le but, c’est le plaisir (de la lecture) d’autrui ; il ne faut pas se replier sur soi-même mais au contraire faire un effort pour sortir de soi-même et se mettre à la place de l’autre, du lecteur qui est la finalité de l’écriture. En somme, il faut que le lecteur ressente quelque chose de personnel en lisant un Instant-Né, que les images créées par le poème fassent écho aux siennes propres.

Un Instant-Né, ça s’efface, et c’est récupéré par un lecteur.

Comme on offre une bouteille d’eau-de-vie de sa cuvée.

Instant-Né en photo (et en anglais)

image

Saw you at the festival
Of the Ancient dreamers
Saw you here

Human’s legs
Are always quick to fester
Saw it here

Not far enough
Less of a century
From a war
Made of mud

Not far enough
We’re always here
Staring at the voices
Stuck in the mud

Saw you at the festival
Among those dirty legs,
(Feet sinking into the mud
So far from last year
When we still had grass to lay onto…)

Saw you here,
You picture,
Saw your legs
Dressed in white by that skin

Here
Your legs
Thin and white
In all that grey
Your spooky legs were
Spotted with glitter and mud
Covered with hair and skin

Under your calf
That clodhopper
Encrusted with mud

Saw you at the festival
Of the Ancient dreamers
Saw you here –

Among those who are quick
To fester.