La couleuvre enterrée

Voici la suite des aventures de la tasse de porcelaine !

Un poème inspiré par Lautréamont et ses Chants de Maldoror.

L’odeur des feuilles sèches se disperse
Fossilise l’appartement en un lieu au parquet craquant
Débute une bulle emplie de ses souvenirs
depuis trente ans dans un cadre sous verre.
Le buis jauni s’élève de la croix de bois d’olivier
tandis que les pingouins de cristal regardent obstinément vers le nord
depuis trente ans le temps y est emprisonné.

La scène change.
Un lieu sombre aux colonnades d’encens
Si la lampe d’argent se balance toujours c’est sans doute que Maldoror a disparu
Au creux des rêves humains chargés de vases.

À présent une tasse de porcelaine.
L’encre qui la remplissait s’est asséchée
Plumes d’acier virevoltantes et rouillées
L’oubli mieux encore que le vent immerge les liserés bleus.

L’eau bouillante recouvre les feuilles odorantes
Mélange de menthe de cendre et de cinéraire

Les parfums secs et humides se jaugent du regard
Yeux jaunes yeux mauve
Tournent méfiants hydres pareilles
Soleil poussiéreux contre eau malsaine
Les mots inquiets se dressent hirsutes
C’est la fin
Tout s’échappe des livres
Guerre civile entre les jets de lait caillé

La fenêtre s’est ouverte sur une rue dévastée.

Un long aveu de funérailles

La porcelaine dansante reluisait
Coquettement apprêtée légèrement intimidée
C’était sa première sortie hors du placard
L’anse tremblante et le pas incertain.

La théière sa marraine
Lui versa gravement du lait
Au creux des reins comme liqueur nacrée
Et la remplit avec soin jusqu’au gavage

La petite tasse retint son souffle
S’avançant lentement entre les haies d’honneur
Que faisaient les austères sucriers
Et les bolées de cidre en grès

Mais arrivée au centre de la table
Elle fut soudain saisie d’un doute
Et dans son arrêt brusque se renversèrent
Deux gouttes de sang de la masse nacrée

Elle reprit perplexe son chemin
Le pas raide la porcelaine vitreuse
Ne sentant tourner au fond de son socle
Qu’une masse figée vaguement nauséeuse

Prise d’un vertige elle s’arrêta
Au bord de la table de bois
La théière sa marraine et les arides bolées
Depuis longtemps déjà s’évanouissaient

Il ne restait que la tasse dans le vent
Qui mugissait immobile autour d’elle
Elle se plia et s’arrondit
Pour faire couler le sang figé

Le lait tourné au sang s’était assombri
D’un noir profond il maculait la tasse
Qui frissonna en voyant visqueuse
L’encre qui la remplissait jusqu’aux tréfonds

Elle hésita à s’élancer – souvenirs encore trop frais
Puis renonça fossilisée par le vent glacé
Dans lequel tourbillonnaient des plumes d’acier
Qui de temps à autres dans l’encrier plongeaient.