Genet toujours et le poète encore

J’éprouve le sentiment que d’ici peu de temps tout doit lâcher. Mes imprudences sont graves et je sais que la catastrophe aux ailes de lumière, sortira d’une très, très légère erreur. (Mais qui empêchera mon anéantissement ?) Mais, cependant que j’espère comme une grâce le malheur, il est bien que je m’évertue aux jeux habituels du monde. Je veux m’accomplir en une destinée des plus rares. Je vois très mal ce qu’elle sera, je la veux non d’une courbe gracieuse légèrement inclinée vers le soir, mais d’une beauté jamais vue, belle à cause du danger qui la travaille, la bouleverse, la mine. Ô faites que je ne sois que toute beauté ! J’irai vite ou lentement, mais j’oserai ce qu’il faut oser. Je détruirai les apparences, les bâches tomberont brûlées et j’apparaîtrai là, un soir, sur la paume de votre main, tranquille et pur comme une statuette de verre. Vous me verrez. Autour de moi, il n’y aura plus rien.
Par la gravité des moyens, par la magnificence des matériaux mis en oeuvre pour qu’il se rapproche des hommes, je mesure à quel point le poète était loin d’eux. La profondeur de mon abjection l’a forcé à ce travail de bagnard. Or, mon abjection était mon désespoir. Et le désespoir la force même – et en même temps la matière pour l’abolir. Mais si l’oeuvre est la plus belle, qui exige la vigueur du plus grand désespoir, il fallait que le poète aimât les hommes pour entreprendre un pareil effort. Et qu’il réussît. Il est bien que les hommes s’éloignent d’une oeuvre profonde si elle est le cri d’un homme enlisé monstrueusement en soi-même.
À la gravité des moyens que j’exige pour vous écarter de moi, mesurez la tendresse que je vous porte. Jugez à quel point je vous aime par ces barricades que j’élève dans ma vie et dans mon oeuvre (…).
Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine. (…) Je désire un instant porter une attention aiguë sur la réalité du suprême bonheur dans le désespoir : quand on est seul, soudain, en face de sa perte soudaine, lorsqu’on assiste à l’irrémédiable destruction de son oeuvre et de soi-même. Je donnerais tous les biens de ce monde – il faut en effet les donner – pour connaître l’état désespéré – et secret – que personne ne sait que je sais. (…) Mon orgueil s’est coloré avec la pourpre de ma honte.

Jean Genet, Journal du voleur

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Parallèles littéraires : Stendhal et Genet

Peut-être le seul point commun entre ces deux auteurs…

Stendhal, in La Chartreuse de Parme (1839) :

Au reste, tout ce qu’elle [la lettre de Clélia] lui apprenait ne lui fit pas un instant changer de dessein : en supposant que les périls qu’elle lui peignait fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers du moment, le bonheur de la voir tous les jours ? Quelle vie mènerait-il quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence ? car, en se sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le mettre en liberté (…), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par toute la haine qui divisait les deux partis ? Une fois ou deux par mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons ; mais, même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle ? Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il jouissait pendant plusieurs heures ? que serait la conversation de salon, comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets ? Et quand je devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur par quelques petits dangers, où serait le mal ? Et ne serait-ce pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner une preuve de mon amour ?

(…)

Et c’était avec un profond sentiment de dégoût que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe [moyen de communiquer avec sa tante la duchesse qui veut le faire évader]. La duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges : je ne veux pas me sauver ; je veux mourir ici !

Jean Genet in Le Condamné à mort et autres poèmes, recueil dédié à Maurice Pilorge, jeune co-détenu dont il est amoureux (1942) :

Mes amis qui veillez pour me passer des cordes

Autour de la prison sur l’herbe endormez-vous.

De votre amitié même et de vous je m’en fous.

Je garde ce bonheur que les juges m’accordent.

 

Poésie funambulaire et solitude

Dans un texte intitulé Le Funambule et datant de 1958, Jean Genet s’adresse à un funambule de cirque, lui prodiguant des conseils pour la maîtrise de son art. Or cette image du funambule constitue une métaphore filée de l’artiste en général, et tout particulièrement du poète (« Comme au poète, je parlais à l’artiste seul. Danserais-tu à un mètre au-dessus du tapis, mon injonction serait la même. Il s’agit, tu l’as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste. »)

Voici un extrait de ce texte :

Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Mais rien – ni surtout les applaudissements ou les rires – n’empêchera que tu ne danses pour ton image. Tu es un artiste – hélas – tu ne peux plus te refuser le précipice monstrueux de tes yeux. Narcisse danse ? Mais c’est d’autre chose que de coquetterie, d’égoïsme et d’amour de soi qu’il s’agit. Si c’était de la Mort elle-même ? Danse donc seul. Pâle, livide, anxieux de plaire ou de déplaire à ton image : or, c’est ton image qui va danser pour toi. 

Jean Genet, in Le Condamné à mort et autres poèmes suivi de Le Funambule, Poésie/Gallimard.