Suicide.

« Suicide : preuve de lâcheté », écrivait Flaubert dans son Dictionnaire des Idées reçues, qui visait à recenser toutes les manifestations verbales de la bêtise humaine afin de provoquer une prise de conscience générale et d’empêcher, par une meilleure connaissance de la « bêtise », les imbéciles de nuire.

En général, à l’annonce d’un suicide, le premier choc passé, on a tendance à blâmer le suicidé. Déjà parce que cet acte est vu comme égoïste (« Il/Elle a abandonné ses proches qui souffrent de sa mort »), et idiot (« s’il/elle avait attendu un peu, ses ennuis se seraient résorbés, c’est ridicule d’agir sur un coup de tête »).

(Précisons tout de même que la plupart des suicides « réussis » avaient été préparés à l’avance, ils sont plus efficaces et souvent moins spectaculaires que les suicides « ratés » réalisés sur un coup de tête.)

Alors oui, parfois, le suicide peut paraître  complètement idiot, par exemple dans le cas d’un chagrin d’amour où, pour le coup, le temps aurait réellement arrangé les choses. Malgré tout, le suicide passionnel n’est absolument pas représentatif du suicide en général, pour les motifs mêmes énoncés plus haut (on réfléchit beaucoup avant de faire une tentative de suicide, hein) ; et en général, dans ces cas précis, la rupture amoureuse n’est que « la goutte d’eau qui met le feu aux poudres »  chez un individu ayant déjà eu des tentations suicidaires, des angoisses métaphysiques profondes et répétées, bref, quelqu’un d’ « instable ».

Et donc le suicide est vu comme une « preuve de lâcheté » de la part du suicidé. Pourquoi ?

Parce que le suicidé n’aurait pas eu le courage de faire face à sa situation, de « s’en sortir », et aurait donc trouvé une échappatoire dans la mort.

Restons avec Flaubert et l’exemple de Madame Bovary (oui, encore, laissez-moi avec mes névroses) qui, à la fin du roman, se suicide en bouffant de l’arsenic comme si c’était du cacao en poudre, tout ça parce que cette andouille s’est endettée, qu’elle ne sait pas quoi dire à son mari (« coucou chéri, on n’a plus de meubles, c’est normal, les huissiers sont passés, t’inquiète pas »), et qu’en plus elle a rompu avec son amant. Là, c’est le cas par excellence du suicide consternant, qui fait se dire au lecteur agacé que « mais franchement quelle idiote, elle a fait chier tout le monde pendant le roman, et voilà qu’elle ruine définitivement la vie de ce pauvre Charles, ah bah bravo hein. Mais c’est pas possible une imbécile pareille ! » (oui, le lecteur courroucé n’est pas des plus courtois, je l’admets.)

Mais il ne faut pas oublier qu’Emma est tournée en ridicule tout au long du roman, ce qui fait qu’on peut légitimement penser que ce n’est pas ce que pensait Flaubert du suicide, cf. le Dictionnaire des Idées reçues et ses nombreux clichés communs à Madame Bovary.

Donc, pour ma part, je pense que le raisonnement courant qui voit le suicide comme une « preuve de lâcheté » fait fausse route. D’ailleurs, dans l’Antiquité par exemple, c’était le contraire : ne pas se suicider était une « preuve de lâcheté ».

Je pense plutôt que le suicide est une preuve de courage, d’optimisme et de curiosité intellectuelle.

Je m’explique. Instinctivement, on a peur de la mort. Or aller au-devant de ses peurs, les dépasser par la simple force de sa volonté, c’est la définition même du courage (voire de la témérité…).

De plus, vouloir se donner la mort, c’est penser qu’elle est préférable à la vie, que ce qui suit la vie est forcément meilleur. Aller de l’avant, en somme, avec la conviction que ça ne peut être que meilleur. Confiance et optimisme.

Enfin, se suicider, c’est enfin avoir la réponse à la question existentielle par excellence, celle qui a fait s’élaborer les mythes fondateurs et les religions de toutes les cultures : Qu’y a-t-il après la mort ?

Se suicider, c’est donc être assez curieux et sauter le pas pour enfin savoir la vérité. Ne pas se contenter de ce que disent les autres et enquêter par soi-même. Remettre en question les idées reçues.

Être assez courageux pour quitter volontairement ce à quoi on est habitué depuis toujours.

Et assez optimiste pour penser la mort comme un refuge, meilleur que la vie.

Alors qu’on arrête de dire qu’il s’agit d’une « preuve de lâcheté ». Merci bien.

EDIT : au vu des nombreuses réactions engendrées par cette article, je précise qu’il s’agit bien entendu d’ironie, d’un pur exercice de rhétorique… Tout ce raisonnement est à prendre au second degré.

Par ailleurs, je ne tiens pas à me suicider, je ne fais pas non plus, par conséquent, « l’apologie du suicide »…

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