Instant-Né : Portrait

Elle danse
Dans le salon d’acajou de bois peint
La cheminée se fait fausse
Dans le miroir au cadre doré
Elle danse

La statue de bronze femme drapée
S’est dévêtue désormais terre cuite

Elle danse

C’est qu’elle est trop peu empoisonnée
Pour ne pas être la Grâce

De mouvements secs

***

Elle traverse le miroir
Le soir est parti
Dans ses hanches ses bras
Elle traverse le miroir
N’a jamais que le rythme

Pour la traversée

Elle danse
Où sommes-nous
Elle a sans doute une heure
Traversé l’espace

***

J’ai disparu
Encore

La poésie du mercredi (#30)

Comme pour toutes les dizaines de cette rubrique, je vous propose aujourd’hui un poème qui me tient vraiment à cœur : « J’ai tant rêvé de toi », de Desnos, in Corps et Biens (1930).

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère ?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
À se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.

ô balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
À toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.