La poésie du mercredi (#36)

Je vous propose aujourd’hui « L’Étrangère », un poème d’Aragon extrait du Roman inachevé paru en 1956.

L’ ÉTRANGÈRE

Il existe près des écluses
Un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
À démêler le tien du mien
En bande on s’y rend en voiture,
Ordinairement au mois d’août,
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux

On passe la nuit claire à boire
On danse en frappant dans ses mains,
On n’a pas le temps de le croire
Il fait grand jour et c’est demain.
On revient d’une seule traite,
Gais, sans un sou, vaguement gris,
Avec des fleurs plein les charrettes
Son destin dans la paume écrit.

J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d’outremer
Elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant !

Celle-ci parla vite
De l’odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia.
En ce temps-là, j’étais crédule
Un mot m’était promission,
Et je prenais les campanules
Pour des fleurs de la passion

À chaque fois tout recommence
Toute musique me saisit,
Et la plus banale romance
M’est éternelle poésie
Nous avions joué de notre âme
Un long jour, une courte nuit,
Puis au matin : « Bonsoir madame »
L’amour s’achève avec la pluie.

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13 réflexions sur “La poésie du mercredi (#36)

  1. Et je prenais les campanules
    Pour des fleurs de la passion

    je ne connaissait pas ce poème et très peu Aragon (et oui, je suis un peu inculte côté poésie mais je me soigne) mais ces deux vers sonnent familiers à mes oreilles, sans doute dans une chanson?

    Aimé par 3 people

    1. C’est drôle que vous disiez ça : c’est exactement ce que j’ai pensé en le lisant pour la première fois !
      Je ne sais pas si ces vers ont été mis en musique comme c’est souvent le cas avex Aragon, mais on reconnaît son style justement par cette évidence de son écriture…

      J'aime

  2. Mais oui, beau et simple comme une chanson. Et pour cause! je n’ai pas pu relire ce poème sans entendre en arrière-fond la musique (style « tzigane » endiablé) et la voix de Montand : « en ce temps-là j’étais créduuuuuuuuuuuuuuuuuuuule , un mot m’était promi-sssi-on,, et je prenais les campanûûles pour les fleurs de la passion »… mais cela ne parasite pas trop car l’ensemble, même l’arrangement, a fort bien vieilli et le tout est follement sympathique. Et puis une chanson qui contient le délicieux vers « j’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant » (qui rime avec les « jambes de faon » : érotisme teinté d’innocence, ou l’inverse…) ne peut être que réussie!

    Aimé par 1 personne

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