Flaubert et Rimbaud, « de la prose sur l’avenir de la poésie » (feat. Alain en guest star)

En lisant des extraits de la correspondance de Flaubert (puisque, n’est-ce pas, je suis une élève sérieuse qui prépare assidûment son baccalauréat de littérature sur Madame Bovary), un passage m’a interpellée. Le voici :

Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrées, et dont le talon sonne. J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera à quelque jour, dans dix ans, ou dans dix siècles, et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des scienceset avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu, un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d’hier, voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites, mais celles de la prose, tant s’en faut.

(Lettre à Louise Colet datée du 24 avril 1852)

Je me suis dit que j’avais déjà lu ça quelque part. Où ?

Là :

– Voici de la prose sur l’avenir de la poésie. (…)  – De la Grèce au mouvement romantique, – Moyen-Âge, – il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. – On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. – Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! (…)

Trouver une langue. (…) Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. 

(La Lettre du Voyant, 15 mai 1871, pour faire dans l’originalité).

Reconnaître le vers comme la forme vieille, inventer une langue… Flaubert et Rimbaud, dont les œuvres (et les vies) sont pourtant si différentes, semblent se rejoindre.

En tout cas, ils se rejoignent dans la même exécration de Musset.

Flaubert :

Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait, et la poésie pour les consolations du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte, et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé. (…) S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère. (…) La Poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. 

Rimbaud :

Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, – que sa paresse d’ange a insultées ! ô ! les contes et les proverbes fadasses ! (…) Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! (…) Printanier, l’esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide ! (…) À dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla !

Sur ce, je retourne à mes révisions.


Mise à jour du 20 août 2015 : Le bac est passé, maintenant je prépare la rentrée (en fac de philo). Et décidément…

Quant à la prose je ne sais qu’en dire ; car je ne crois pourtant pas que ce qui n’est pas vers soit prose, mais la prose est le dernier-né des arts, et sans doute le plus caché. 

Alain, extrait des Éléments de philosophie, 1940, « De l’action », chapitre X, « du génie ».

Ils se sont passé le mot ?

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8 réflexions sur “Flaubert et Rimbaud, « de la prose sur l’avenir de la poésie » (feat. Alain en guest star)

  1. C’est tout de même bien, et si rare, les révisions qui rendent plus intelligent! C’est souvent l’inverse… Alors bon courage et bonne chance pour l’examen, et que la pensée accrochant la pensée permette de tirer … une bonne note! (désolé pour le mauvais goût de cette ultime touche vénale!)

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  2. Quand on sait à quel point ce bon vieil Alfred… Cultivait l’art d’exécrer ses contemporains, citons à titre d’exemple ce petit chef-d’œuvre :

    REVUE ROMANTIQUE

    Heureux l’homme au cœur pur qui peut,lorsqu’il se
    couche, S’endormir sans Janin, sans Pyat et sans Gozlan !
    Qui contemple du port les phrases de Latouche
    Et les bons mots de Roqueplan!
    Qui lit Charles Nodier sans comprendre une ligne,
    Qui respecte Ballanche et qui ne l’ouvre pas,
    Et qui ne pêche point une idée à la ligne,
    Dans ce fleuve d’oubli qu’on nomme les Débats!
    Qui ne se doute point du nom de Lacordaire!
    Qui laisserait plutôt guillotiner Ampère
    Que d’aller voir Bocage, exalté par Dumas,
    Nasiller l’adultère en se tordant les bras!
    Qui ne sait pas les goûts de M. de Custine,
    Qui laisse George Sand au fond de sa cuisine,
    Ascétiser son siècle une broche à la main!
    Qui ne s’étonne pas lorsque Gustave Planche
    Pour aller voir Gérard met sa chemise blanche,
    Et qui voit sans pâlir Béquet cuver son vin.
    Heureux l’homme innocent qui ripaille et qui fume
    Lorsque Victor Hugo fait sonner dans la brume,
    Les quatre pieds fourchus du cheval éreinté
    Qui le porte en famille à l’immortalité!

    Heureux qui de Musset n’a pas vu la coiffure
    Et ses grands éperons qui n’éperonnent rien,
    Bienheureuse surtout qui dans une onde pure
    Ne l’a pas vu plonger son torse herculéen.
    Heureux celui qui dort quand Prosper Mérimée
    Un genou dans ses mains, absorbant sa fumée,
    Mord, d’un air byronien, son cigare en papier
    Et, du fond caverneux de son col de chemise,
    Décoche en soupirant l’anecdote concise
    Dont le trait satanique égaye le foyer!
    Heureux qui, dans le vague, où Sénancour barbote
    S’inquiète aussi peu du sens de ses écrits,
    Que de ce qu’il pensait en ôtant sa culotte
    Sur l’herbe courte du Titlis !
    Heureux qui n’a pas vu le pensif Sainte-Beuve,
    Pour son cœur dévoyé cherchant une âme sœur,
    Durant les soirs d’été répandre, comme un fleuve,
    Ses mystiques sermons et sa molle sueur.
    Heureux qui n’a pas vu Balzac le drôlatique
    Lire, en bavant partout, la Femme de trente ans
    Et, tout ébouriffé de sa verve lubrique,
    De romans inconnus foirant une fabrique,
    Cracher, au trait final, ses trois dernières dents !

    Heureux qui n’a pas vu, le soir, dans la coulisse,
    Errer sur Ies débris d’un proverbe tombé
    Le pâle de Vigny, vieux cygne en pain d’épice,
    Promenant son œil sombre et ses bons mots d’abbé !
    Heureux l’homme robuste à la narine austère
    Qui peut avec Buloz causer une heure entière,
    Sans faire un haut le corps et se boucher le nez !
    Celui-là peut sur lui voir tomber le tonnerre,
    Et descendre sans peur dans les commodités !

    * ** *** ** *
    J’adhère volontiers au fait qu’il puisse en retour, avoir été exécré de Flaubert et Rimbaud ! 🙂 C’est bien peu de chose, au final…

    Intéressant autant qu’instructif, cet article, en outre.

    Aimé par 2 people

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