Poésie funambulaire et solitude

Dans un texte intitulé Le Funambule et datant de 1958, Jean Genet s’adresse à un funambule de cirque, lui prodiguant des conseils pour la maîtrise de son art. Or cette image du funambule constitue une métaphore filée de l’artiste en général, et tout particulièrement du poète (« Comme au poète, je parlais à l’artiste seul. Danserais-tu à un mètre au-dessus du tapis, mon injonction serait la même. Il s’agit, tu l’as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste. »)

Voici un extrait de ce texte :

Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Mais rien – ni surtout les applaudissements ou les rires – n’empêchera que tu ne danses pour ton image. Tu es un artiste – hélas – tu ne peux plus te refuser le précipice monstrueux de tes yeux. Narcisse danse ? Mais c’est d’autre chose que de coquetterie, d’égoïsme et d’amour de soi qu’il s’agit. Si c’était de la Mort elle-même ? Danse donc seul. Pâle, livide, anxieux de plaire ou de déplaire à ton image : or, c’est ton image qui va danser pour toi. 

Jean Genet, in Le Condamné à mort et autres poèmes suivi de Le Funambule, Poésie/Gallimard.

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10 réflexions sur “Poésie funambulaire et solitude

      1. Je crois comprendre que non, que l’artiste doit être indifférent au public, « tu danseras sur et dans une solitude désertique », il danse pour « son image », que Genet dit être la mort avec un point d’interrogation toutefois, peut-être d’autres comme Angélus Silesius auraient appelés ça Dieu.

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  1. Je ne crois pas qu’il ait besoin de quiconque d’autre pour exister que la mort, selon le terme employé par Jean Genêt, tout comme le public d’ailleurs, lui aussi a besoin d’elle, c’est sa présence qu’il vient chercher en venant voir son oeuvre, « c’est ton image qui va danser pour toi ».

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  2. Genet, ce divin bagnard qui libère l’expression …

    Puisque 2016 s’avance sur son fil déroulant, que le bonheur danse – à hauteur du sol qui conviendra, affolant les ombres du doute en une éclaircie de joie. Meilleurs vœux!

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  3. J’ai contacté Capucine Léonard-Matta, la réalisatrice du court-métrage et lui ai demandé de me donner son avis quand à notre discussion sur ce texte. Avec son accord, bien entendu, je t’en fais pars;

    « Je suis donc allée voir cette petite discussion par commentaires, tout d’abord il faut savoir que ce n’est qu’un extrait du funambule qui se trouve sur le blog, et qu’une des particularités de Genet, est de se contredire. C’est pourquoi votre questionnement est légitime, et fait planer le doute. Mais de manière générale je ne pense pas qu’il est de réponse à cette question, et je ne pense pas que Genet prétendait la connaitre. Finalement est-ce que l’artiste doit se perfectionner et obtenir le meilleur de lui même seul dans son coin? ou pour mieux briller face au publique et se contenter de plaire au risque de ne pas être « performant »? Est-ce qu’un artiste doit cracher ses tripes sur la toile au risque de déplaire ou est-ce qu’il doit faire du beau, du joli, du propre parce que c’est ce qu’on attend de lui? Parce que comme disent certains politiques « l’art c’est fait pour être beau »?
    Personnellement j’opterai plutôt pour la première solution. Mais c’est un peu égoïste de garder son art pour soi aussi, et avouons qu’en tant qu’artiste nous avons besoin d’un minimum de reconnaissance parfois pour nous encourager dans notre voix. Encore plus pour un funambule, as-t’on déjà vu un chapiteau de cirque sans spectateur?
    Je rejoins Iphis dans son commentaire « l’artiste doit être indifférent au public, mais sans public il n’existerait même pas: il se forge sa solitude lui même au milieu de la foule… »
    Finalement c’est une question d’équilibre…

    Pour faire un lien entre la question de la mort pour l’artiste, et celle du noir et de la lumière que tu as soulevée je citerai ton propre article « Dans le cas de Bartelby, de Van Gogh et de tant d’autres, c’est la pulsion de mort qui a fini par l’emporter, mais avant cela, ce combat entre Eros et Thanatos nous aura laissé quelques belles victoires de la vie. » »

    J’ai lu le texte dans son intégralité depuis, il est passionnant, c’est une mine pour qui s’interroge sur la question de la cause artistique. Capucine m’a recommandé le livre de Jean-Paul Sartre « Saint Genet, Comédien et martyr » et puis Lydie Dattas qui a écris un livre au titre provocateur de « La chaste vie de Jean Genet », dans lequel elle rapporte cette discussion entre « un ami à un ami musulman étonné par son savoir théologique qui lui demandait pourquoi il ne se convertissait pas, Genet répondit : « Je me mets dans le cœur de Dieu. Si vous sacralisez votre religion musulmane, moi je sacralise mon athéisme » »

    Merveilleux!

    *http://post-scriptum.org/compte-rendu-de-la-chaste-vie-de-jean

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    1. Oh, merci beaucoup de cette intervention ! En effet, Genet, d’après ce que j’ai lu de lui (pas grand-chose, Les Bonnes et le Journal du voleur à part celui-ci) aime à brouiller les pistes. À la réflexion, est-ce que son « art poétique » ne serait pas essentiellement la subversion – défendre un « art beau » au milieu d’artistes et au contraire un certain égoïsme parmi ceux qui considèrent l’artiste comme « au service » du public ?

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