La poésie du mercredi (#75)

Nous restons en compagnie de Jacques Réda ce matin, avec « L’Incorrigible », poème suivant immédiatement celui que je vous proposais la semaine dernière – constituant en quelque sorte une réponse :

L’INCORRIGIBLE

Le chaos suburbain, sa magie équivoque,
J’ai cru sincèrement que je ne les aimais
Plus : je vous recherchais, Vallée Heureuse. Mais
On ne se refait pas. Qu’est-ce qui me convoque ?
Alors aussi longtemps qu’un reste de vigueur
Me gardera le pied vaillant sur les pédales,
Je recommencerai d’aller par ces dédales
Entre les boulevards qui traînent en longueur.
Tout change sans arrêt ; une faible mémoire
Me fait revoir à neuf ce qui n’a pas changé,
Et souvent l’inconnu me semble un abrégé
Des figures peuplant le morne territoire
Où pourtant je m’enfonce encore, jamais las
De vieux murs décrépits, de couchants qui s’éteignent
Au fond de potagers en friche dont la teigne
Disparaît en avril sous un flot de lilas.
Comme le vers repart et tourne dans la strophe,
En prenant pour pivot la rime sans raison,
Je vais d’un coin de rue à l’autre ; ma prison
Adhère à l’infini constamment limitrophe.
Mais soudain les cloisons s’envolent : on atteint
Un rebord où le ciel embrasse tout l’espace.
Dans leur intimité sans mouvement, je passe
Et repasse, à la fois convive et clandestin.
Comme dans la clarté qui pénètre le rêve
Où je reconnais tout (mais tout est surprenant),
Tout fait signe, et je vais comprendre, maintenant,

Ou bien dans un instant qui dure, qui m’élève.
Et je roule sans poids, je lâche le guidon :
Voici le vrai départ, qui clôt la promenade,
Le vrai monde – son centre est cette colonnade
Qu’on voit au loin depuis une gare, à Meudon.

La poésie du mercredi (#74)

J’ai découvert il y a peu Hors les murs, recueil de poèmes de Jacques Réda paru en 1982. Voici donc l’un de ces textes, qui m’a beaucoup intriguée…

AUX BANLIEUES

J’aurai beaucoup aimé vos charmes équivoques,
Villas, petits manoirs, usines et bicocques
Perdus au bout d’un parc qu’on défonce, ou tassés
Dans des jardins étroits qui n’ont jamais assez
De dahlias, de choux et parfois de sculptures
En fil de fer levant par-dessus les clôtures
Des visages de dieux taillés dans l’isorel.
Votre artifice fut pour moi le naturel,
Et vos combinaisons, où l’ordre dégénère,
Une contrée enfin tout à l’imaginaire Vouée. Et j’ai longtemps erré, comme en dormant,
De surprise morose en fade enchantement,
Mais toujours attiré plus loin, mis en alerte
Par la proximité de quelque découverte Philosophale : au coin frémissant d’un sentier
Qui débouchait soudain sur un trou de chantier,
Ou bien vers le sommet désert d’une avenue
Conduisant en plein ciel à la déconvenue
D’un plateau hérissé de tours et ceinturé D’un fulminant glacis d’autoroutes. J’aurai
Beaucoup aimé vos soirs, quand l’odeur de la soupe
Monte des pavillons qu’un soleil bas découpe
En signes noirs secrets sur le rouge horizon,
Tandis qu’obliquement, à travers un gazon
Bien tondu, par un toit de serre abandonnée,
La lune, sur mes pas, entamait sa tournée
De veilleuse légère aux pans de murs caducs,
Au remblai qui s’effondre, aux minces aqueducs
Enjambant la cohue inerte déballée
Dans ses rêves au fond d’une obscure vallée.
Tous les bleus, tous les gris des ciels je les ai bus
En marchant, au carreau vibrant des autobus.
Mes yeux ont conservé leur fugitive empreinte,
Mon allure, un je n sais quoi du labyrinthe
Sans centre et sans issue où, seul, je dérivais,
Porté par les remous d’un infini mauvais,
Et toujours repoussé dans les mêmes ornières,
De Bagneux à Montreuil, à Romainville, Asnières…
Mais je suis fatigué de vos charmes, faubourgs,
Même quand un printemps allègre vous festonne,
Et quand votre diversité si monotone
Se surpasse pour m’étourdir de calembours.
Au temps du doryphore et des topinambours,
J’ai vécu là pourtant en parfait autochtone.
C’est peut-être pourquoi vos hasards ne m’étonnent
Plus guère. Mais je rêve à d’immenses labours
Où m’en aller tout droit, de colline en colline,
À l’écart des hameaux pris par l’indiscipline
Pavillonnaire qui les rend pareils à vos Débordements, et finiront par s’y confondre,
Laissant le monde entier, par monts, routes et vaux,
Tourner en rond sur soi comme un vieil hypocondre.

La poésie du mercredi (#73)

Hier – le 17 mai – c’était la journée mondiale de lutte contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie. Je vous propose par conséquent un poème… de circonstance : « Paroles à l’Amie », de Renée Vivien, in À l’heure des mains jointes, dans sa version (revue et corrigée) de 1909.
Certains termes ont bien sûr vieilli, mais le texte n’en reste pas moins très intéressant…

PAROLES À L’AMIE

Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.

J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,
Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.

Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
J’évoque indolemment les rives aux pois d’or
Où la clarté des beaux autrefois flotte encor…
Et cependant je suis une grande coupable.

Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main
À l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n’ai point choisi le compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.

L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et l’Éros marchait à ton côté…
Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.
On m’avait condamnée aux laideurs masculines.

Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait de blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient s’allier au soir.

On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs
Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs,
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.

On m’a montrée du doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre…
En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre
Que je t’avais choisie avec simplicité.

Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, au nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.

On n’a point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et l’on a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ? »

Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure…

Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts…
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?…

La poésie du mercredi (#72)

Comme annoncé la semaine dernière, voici la deuxième partie du diptyque « Absences » d’Éluard, in Capitale de la douleur (1926) :

ABSENCES

II.

Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres,
Seul.

La pitié est plus haut et peut bien y rester,
La vertu se fait l’aumône de ses seins
Et la grâce s’est prise dans les filets de ses paupières.
Elle est plus belle que les figures des gradins,
Elle est plus dure,
Elle est en bas avec les pierres et les ombres.
Je l’ai rejointe.

C’est ici que la clarté livre sa dernière bataille.
Si je m’endors, c’est pour ne plus rêver.
Quelles seront alors les armes de mon triomphe ?
Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints,
Ô jardin de mes yeux !
Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,
Des fleurs dans la nuit.
Une fenêtre de feuillage
S’ouvre soudain dans son visage.
Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage ?

Une femme est plus belle que le monde où je vis
Et je ferme les yeux.
Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres
Et des ombres m’attendent.

La poésie du mercredi (#71)

Je vous propose aujourd’hui un poème de Paul Éluard en deux parties – la prochaine le 11 ! – intitulé « Absences », et extrait de son recueil de 1926, Capitale de la douleur :

ABSENCES

I.

La plate volupté et le pauvre mystère
Que de n’être pas vu.

Je vous connais, couleur des arbres et des villes,
Entre nous est la transparence de coutume
Entre les regards éclatants.
Elle roule sur pierres
Comme l’eau se dandine.
D’un côté de mon cœur des vierges s’obscurcissent,
De l’autre la main douce est au flanc des collines.
La courbe de peu d’eau provoque cette chute,
Ce mélange de miroirs.
Lumières de précision, je ne cligne pas des yeux,
Je ne bouge pas,
Je parle
Et quand je dors
Ma gorge est une bague à l’enseigne de tulle.

La poésie du mercredi (#70)

Revenons à la poésie après nos divagations dans les méandres d’internet : comme toutes les dix semaines, je vous propose aujourd’hui un poème qui me plaît beaucoup. Plus précisément un des premiers qui a attiré mon attention, quand j’avais quatorze ans – il s’agit de « Colloque sentimental », de Verlaine, extrait des Fêtes galantes publiées en 1869…

COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.

– Ah ! Les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

À travers la jungle hostile et l’ombre des zinternets mondiaux : mais comment en sont-ils arrivés là ?

Ça fait quelque temps que je pensais à faire un article regroupant quelques uns des termes de recherches les plus étranges recensés dans mes statistiques de blog. Les termes de recherche, si vous n’avez pas l’habitude de tenir un blog ou d’en surveiller les statistiques, c’est ce qu’ont tapé les gens sur un moteur de recherche avant d’aboutir sur le blog en question. Et parfois, on ne voit pas trop le rapport avec la choucroute. Donc en voilà un florilège !  J’ai décidé de répartir les termes par année (donc 2014, 2015 et 2016). Si vous avez des pistes d’interprétation…

2014 

  • « entree en matiere madame bovary » : alors en fait c’est un mec qui débarque de nulle part dans une salle de classe. Tu as dû tomber sur cet article, je doute que ce soit ce que tu cherchais, mais bon, lire du Claro, y a pire.
  • « entrée en matière madame bovary » : si c’est toujours toi, tu devrais faire quelque chose pour ta mémoire, parce que c’est légèrement inquiétant, mais bravo pour cet effort orthographique.
  • « langueur de la gamme » : ooooh c’est beau ! Enfin si ça n’est pas une faute de frappe. Mais c’est beau.
  • « roman suicide à larcenique » : encore toi ?  Ça avance, ta question de littérature sur « l’entrée en matière de Madame Bovary » ? En tout cas, j’espère que tu as eu brillamment ton bac L grâce à… Claro. Oui, toujours. Oh et tu me diras si c’est sympa, Larcenique, j’y suis jamais allée.
  • « calligramme meuble » : … ah ?
  • « pompéi le musé » : les horaires d’ouverture, tout ça ?

2015

  • « accident de la pornograghie » : avec tout le porno qu’il y a sur internet, réussir à tomber ici, c’est une performance. J’espère que la critique de Crash-test t’a plu.
  • « beaucoup de calligramme » : pourquoi ? Pourquoi « beaucoup » ?
  • « le role de la poesieest de fabriquer les images » : et le tien de faire ta dissert de philo. Enfin, je suppose.
  • « le role de la poésie est de fabriquer les images. »  mais c’est toujours toi ! Comment ça va ?
  • « pourquoi le rôle de la poésie est de fabriquer les images? » : oui, je crois qu’on avait compris.
  • « le role de la poesie est de fabriquer des images ? » : mais…
  • « le role de la poésie est de fabriquer les images » : tu sais que ça fait six fois que tu tombes sur mes élucubrations pseudo-philosophiques ?… 
  • « le rôle de la poésie est de fabriquer des image » 

la poésie son rôle et ses images

  • « le rôle de la poésie est de fabriquer les images. que pensez vous? » : QUE TU DEVRAIS ALLER FAIRE TA DISSERT. MAINTENANT.
  • « pourquoi dit on que le role de la poésie est de fabriquer des images? » : BECAUSE LA POÉSIE
  • « le serpent dans le sens psychanalytique » : un phallus. Probablement celui de ton père. Cherche pas plus loin.
  • « peuple serpent dans l’Antiquité » 
  • « serpent antiquité »
  • « serpent mesopotamie » : tiens, encore un.e monomaniaque. Je crois que mon dossier de TPE t’aura été utile… (d’ailleurs, c’est l’article le plus lu, à ma grande surprise,                   enfin celui qui ressort le plus souvent, tout le temps, des statistiques !)
  • « symbole du serpent doré »
  • « le serpent symbole de la folie »
  • « le mythe du serpent dans l antiquité » 
  • « poésie androgyne » 
  • « poésie sur mercredi » : ici, on a la poésie du mercredi si tu veux.
  • « entrée en matière mme bovary » : coucou coucou toi  ! Tu nous as manqué !
  • « coming out lors des funerailles des journalistes de charlie hebdo »  : si tu veux, mais qu’est-ce que ça a à faire avec ce blog ? 

2016 

  • « dessin réverbères ) boules » : ?
  • « comment dessiner un réverbère de coin de rue » : aucune idée.
  • « becs d’acétylène » 
  • « blog réverbères » : à ton service !
  • « reverbere a acetylene » 
  • « calligramme de ma bonne » 
  • « la quantite de frcture me dechire mais la torture tient debout rene cher »
  • « poeme les problèmes d autoroute » 

Et enfin mon préféré :

  • « sex blonce neses dessin.animuer »

La poésie du mercredi (#69)

Nous accueillons aujourd’hui Boileau (qui porte mal son son nom…). Mais rien de sérieux, ni Art poétique ni réflexion sur la « pureté de la langue » : cette pièce extraite des Poésies diverses, publiées en 1674, aurait été écrite en 1653, lorsque l’auteur avait dix-sept ans… Ce qui doit expliquer sa légèreté !

CHANSON À BOIRE

Philosophes rêveurs, qui pensez tout savoir,
Ennemis de Bacchus, rentrez dans le devoir :
Vos esprits s’en font trop accroire.
Allez, vieux fous, allez apprendre à boire.
On est savant quand on boit bien :
Qui ne sait boire ne sait rien.

S’il faut rire ou chanter au milieu d’un festin,
Un docteur est alors au bout de son latin :
Un goinfre en a toute la gloire.
Allez, vieux fous, allez apprendre à boire.
On est savant quand on boit bien :
Qui ne sait boire ne sait rien.