La poésie du mercredi (#56)

Heureusement, les stances accusatrices, d’une homophobie condescendante basée sur une misogynie assez extraordinaire (« Séparez-vous de nous, vous n’êtes que parties, / Vous n’êtes rien du tout »…) ont trouvé une réponse quasiment immédiate dans la Réponse d’Uranie, qui fait l’objet de notre poésie du jour. Cette réponse est composée sur le même modèle que celui auquel elle fait écho : des stances, donc un assez long poème composé de quatrains alternant alexandrins et octosyllabes, et aux rimes croisées.
Un certain mystère plane sur cette
Réponse d’Uranie : on ne sait toujours pas avec certitude qui en est l’auteur, ayant été diffusée anonymement (fait relativement rare à l’époque). Si elle est généralement attribuée à Benserade, c’est-à-dire au même auteur que les précédentes Stances, à cause de la presque simultanéité des deux textes et surtout de l’unicité du style, il n’est pas certain que ce soit le cas… Et l’idée d’un.e écrivain.e de talent pastichant le style de Benserade n’est pas écartée !

RÉPONSE D’URANIE

Pouvais-je m’opposer à des yeux pleins de charmes,
À qui rien ne peut résister,
À qui nouvellement un Prince rend les armes,
Qui va tout vaincre et tout dompter ?

Pourquoi vous plaignez-vous de céder la campagne
À de si puissants ennemis,
À qui les Conquérants qui soumettent l’Espagne
Font gloire aussi d’être soumis ?

Je porte des liens que les cœurs les plus braves
Avecque plaisir ont soufferts,
Et je suis comme vous la foule des esclaves
Qu’elle fait gémir dans ses fers.

La troupe bien que grande, en serait imparfaite,
Si l’on ne voyait dans les rangs
Des vaincus comme nous honorer la défaite,
De sexe et d’humeur différents.

Dites que la Raison, l’Amour, et la Nature,
S’opposent à ma passion,
Blâmez, soupçonnez, traitez-la d’imposture,
Ou de folle inclination.

Il est vrai qu’elle est rare, il ne s’en trouve guère
Qui pratiquent ce que je fais ;
Mais des beautés comme elle au-dessus du vulgaire
N’ont pas de vulgaires effets.

De vaincre toute force et faire des miracles,
C’est la coutume de ses yeux ;
Nature, Amour, Raison, leur sont de vains obstacles,
Et rien n’est impossible aux Dieux.

Beaux yeux, Soleils du monde et flambeaux de nos âmes,
Qui vous veut séparer de nous,
Et qui veut empêcher que vos divines flammes
Brillent également pour tous ?

Le Ciel vous a rendu la liberté première,
Et vous roule en cent lieux divers,
Afin que désormais votre douce lumière
S’épande sur tout l’Univers.

Pense-t-on que ces yeux, ces yeux incomparables,
Où l’amour même fait séjour,
Puissent darder jamais leurs regards adorables
Sans faire naître de l’amour ?

Pour moi, quiconque controuve, et que dise l’envie,
Ou le caprice d’un Amant,
Je sens bien que mon cœur n’a jamais de sa vie
Brûlé d’un feu si véhément.

Si vouloir sa ferveur et fuir sa colère,
Si désirer, craindre, espérer,
Mettre tout son bonheur au bonheur de lui plaire,
L’aimer, la servir, l’adorer,

Souffrir en son absence une douleur extrême,
Mourir d’aise en la regardant,
Si c’est l’aimer d’amour, je sens bien que je l’aime,
Et de l’amour le plus ardent.

Cet amour, il est vrai, dans soi-même s’enferme.
Il est sans désir et sans fin,
Il en est plus durable, et n’ayant pas de terme,
Aussi n’aura-t-il pas de fin.

C’est un feu tout brillant, tout pur, et tout céleste,
Qui doit vivre éternellement,
Comme le feu du Ciel, comme le feu de Veste,
Parce qu’il vit sans aliment.

Nous laissons pratiquer au vil sexe des hommes
L’amour passager et charnel ;
Le nôtre est un amour d’anges comme nous sommes,
Divin, angélique, éternel.

Il n’est point trafiquant, il n’est point mercenaire,
Il se contente de son bien,
Il est tout généreux, et contre l’ordinaire,
Il donne, et ne demande rien.

Ah ! qu’il est doux, Philis, d’être aimée de la sorte,
Non pas d’un infidèle amant,
D’un amour d’intérêt, que le plaisir emporte,
Qui meurt dans l’assouvissement.

Ce ne sont que douleurs, que reproches, que plaintes,
De l’un ou de l’autre parti,
Aimez, ou n’aimez pas, de ces sortes d’étreintes,
Jamais le nœud n’est assorti.

Lors que vous n’aimez pas, il languit, il soupire,
Il est prêt d’expirer d’amour ;
Et lorsque vous aimez, tout son amour expire,
Et vous fait gémir à son tour.

Mais je veux que le sens vide cette querelle,
Quoiqu’il ait le goût bien pervers ;
Notre union sans doute est bien plus naturelle
Que celle des sexes divers.

Vraiment il fait beau voir le couple ridicule
De Proserpine et de Pluton,
Vénus avec Vulcain, Iole avec Hercule,
Et l’Aurore avecque Tithon.

Jamais le sens commun peut-il nous faire entendre
Que l’amour terrestre, ou divin,
Ait voulu marier la Nymphe douce et tendre
Avec le Faune et le Sylvain ?

Hé quoi ! des animaux si différents de forme
S’uniraient naturellement ?
Nature ne fait pas de monstres si difformes,
Ni de pareil dérèglement.

L’exacte égalité parfaitement ajuste
Et les corps et les amitiés ;
Et quoi que vous disiez, l’union est plus juste,
Plus semblables sont les moitiés.

Ces doux accouplements de femmes embrassées
Au Ciel ne se trouvent-ils pas ?
Les Grâces, les Vertus, s’y trouvent entassées,
Et s’y baisent à tour de bras.

Et qu’on sépare enfin comme un Juge équitable
Le caprice de la raison,
On trouvera toujours le plaisir véritable
Dans cette aimable liaison.

Cet amour innocent n’attire la vengeance
Ni des grands Dieux ni des humains,
Et tous, pour expier cette sorte d’offense,
N’ont point de foudre ni de mains.

Tout l’absinthe et le fiel, et toute l’amertume,
Le déshonneur et le souci,
Que de traîner toujours l’Amour a de coutume,
N’accompagnent point celui-ci.

Nous picorons les lys et la rose vermeille
Comme fait le beau Papillon ;
Et si nous n’avons pas la douceur de l’Abeille,
Nous n’en avons pas l’aiguillon.

On trouve en ce jardin la rose sans épine,
Et dans le milieu du chemin,
Sans qu’aucune piqûre en venge la rapine,
Nous la cueillons à pleine main.

Sur cette mer tranquille on ne craint pas de l’onde
Le flux et reflux mutuel,
On vit dans une paix éternelle et profonde,
Dans un calme perpétuel.

L’âme qui ne ressent ni douleur ni contrainte
Suit aveuglément son désir,
Et quitte absolument la pudeur et la crainte
Pour s’abandonner au plaisir.

Enfin l’Amour est jeune et n’est pas un prud’homme,
Comme petit enfant qu’il est,
Il méprise souvent l’Orange pour la Pomme,
Et folâtre comme il lui plaît.

Soit solide raison, ou pure frénésie,
Soit plaisir grand ou petit,
C’est là mon amitié, c’est là ma fantaisie,
Chacun suive son appétit.

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