La poésie du mercredi (#55)

Le poème de ce mercredi est assez spécial : il s’agit des Stances sur l’amour d’Uranie avec Philis d’Isaac de Benserade, publiées en 1656.
Je vous conseille de prêter particulièrement attention aux images employées dans ce texte… Au demeurant un intéressant « modèle » de misogynie ! Certains des « arguments » déployés ici n’ont pas tout à fait disparu aujourd’hui… (affaire à suivre)

STANCES SUR L’AMOUR D’URANIE AVEC PHILIS

Je ne murmure pas, infidèle Uranie,
De votre trahison ;
Et je ne prétends point, dessous ma tyrannie,
Gêner votre raison.

Si pour un autre Amant vous aviez pris le change,
Je l’aurais enduré :
Je blâmais votre amour, et je trouvais étrange
Qu’il avait tant duré.

Je n’ai rien de charmant, ni rien de comparable
À vos perfections ;
Et vous êtes d’ailleurs d’un sexe variable
En ses affections.

Mais quoi ! votre amitié pour suivre une autre Amante,
Se sépare de nous !
Belle certainement, adorable, charmante,
Mais femme comme vous.

De céder la victoire il est assez infâme,
Quel que soit le vainqueur ;
Mais d’être lâchement vaincu par une femme,
C’est un double crève-cœur.

Il faut le confesser, il est vrai qu’elle est belle,
Qu’elle est pleine d’attraits ;
Et que malaisément l’âme la plus rebelle
Se défend de ses traits.

Pour elle tout languit ; pour elle tout soupire
Où que tournent ses pas ;
Les plus nobles vainqueurs reconnaissent l’empire
De ses divins appâts.

Des braves qui cent fois des flots et de l’orage
Méprisèrent l’orgueil ;
De fameux conquérants, viennent faire naufrage
À ce fatal écueil.

Même en ce beau rivage, où la mer se couronne
De bouquets d’oranger,
On vit le Dieu des Eaux, quittant sceptre et couronne,
Sous ses lois se ranger.

Elle est, il est bien vrai, digne d’être admirée
De tous également ;
Mais sa divinité ne doit être adorée
Que de nous seulement.

Chacun serve ses Dieux ; les prêtres de Cibelle
Aux Autels de Vénus,
Leur offrande à la main, quoique pompeuse et belle,
Seraient les mal-venus.

Aussi, quoiqu’elle jure et quoiqu’elle vous mente,
Vous croyez vainement
Qu’elle ait jamais pour vous cette ardeur véhémente
Qu’on a pour un Amant.

Pour peu que de bon sens sa raison soit guidée,
Elle voit aisément,
Que votre passion n’est qu’une folle idée,
Ou qu’un déguisement.

Non, non, votre amitié, de quoi qu’elle se vante,
Ne saurait la toucher ;
Et celle qui pour nous est sensible et vivante,
Pour vous est un rocher.

Votre flamme est brillante, elle tonne, elle éclaire,
Mais elle est sans vigueur ;
Elle peut éveiller, mais jamais satisfaire
L’amoureuse langueur.

Vos baisers sont pareils à ces baisers timides
Qu’une mère a d’un fils ;
Au prix de nos baisers pressés, ardents, humides,
En sucre tout confits.

Le duvet d’un Amant, pique la bouche et l’âme ;
C’est un doux aiguillon
Qui d’un sang amoureux dans le cœur d’une Dame
Excite le bouillon.

Quand l’Astre du matin sollicite la Rose
D’un baiser amoureux,
D’aise elle épanouit sa feuille à demi close
À ses rais vigoureux.

Mais quand la froide Lune, à l’amour impuissante,
En pense faire autant,
Au contraire, sa fleur débile et languissante
Se resserre à l’instant.

En ses rayons gelés, sa couronne incarnate,
S’étreint en peloton ;
Se cache sous l’épine, en ses feuilles se natte,
Et ferme son bouton.

Alors que vous pressez la bouche d’une Dame
De baisers trop ardents,
Et que vous pénétrez jusqu’à l’humide flamme
Qui s’enferme au-dedans ;

Aux guêpes des jardins vous devenez pareilles,
Qui sans faire du miel,
Picotent sur les fleurs le butin des abeilles
Et la Manne du ciel.

Voit-on les animaux, quelque ardeur qui les presse,
Ainsi s’apparier,
Et colombe à colombe, ou tigresses à tigresse
Jamais se marier ?

Quand le palmier femelle à son mâle se mêle,
Il l’embrasse en amant ;
Mais on a beau le joindre à quelque autre femelle,
Il est sans mouvement.

Des plaisirs amoureux, ainsi qu’on peut le croire,
Vénus savait le goût ;
À ce jeu toutefois il n’est point de mémoire
Qu’elle ait trouvé ragoût.

Si l’Amante pouvait donner à son Amante
Les douceurs de l’ami,
Pour devenir garçon l’amoureuse d’Iante
N’aurait pas tant gémi.*

Même, pour nous haïr, ces farouches guerrières
Ne s’entr’aimèrent pas ;
Mais d’un parfait amour allaient sur leurs frontières
Goûter les vrais appâts.

Leur Reine généreuse, au conquérant d’Asie
Alla faire l’amour ;
Étant qu’elle eut passé sa douce fantaisie
Demeura dans sa cour.

Amour est un brasier : ajouter flamme à flamme,
Ce n’est que le grossir ;
Amour est une plaie, et le jus du dictame
Le peut seul adoucir.

Amour est un désir : l’union et la joie
Est son terme et sa fin ;
Amour est un chasseur : il lui faut une proie,
Qu’il coure et prenne enfin.

Amour est un concert : il faut qu’il se compose
De différents accords ;
C’est un nœud mutuel qui veut et qui suppose
Un entrelacs de corps.

Amour est un enfant : avecque la mamelle
Il lui faut le brouet ;
C’est un petit mignon qui bien souvent grommelle :
Il lui faut un jouet.

Vous êtes nos moitiés, avec nous assorties
Vous formez un beau tout ;
Séparez-vous de nous, vous n’êtes que parties,
Vous n’êtes rien du tout.

Séparez-vous de nous, vous n’êtes que des ombres
Sans force et sans pouvoir.
Vous êtes les zéros, et nous sommes les nombres
Qui vous faisons valoir.

Je sais que la beauté, partout victorieuse,
Nous dompte et nous régit ;
Et que sur tous les cœurs sa force impérieuse
Également agit.

Hé bien, honorez-la, comme les autres choses,
D’un sentiment léger,
Comme on prise les lys, comme on chérit les roses
D’un parterre étranger.

Mais venir sur nos champs en faire des rapines
En insolent Vainqueur,
Ne méritez-vous pas d’y trouver des épines
Qui vous percent le cœur ?

Ah ! quittez désormais cette étrange manie,
Réglez mieux vos désirs ;
Et revenez goûter, admirable Uranie,
Les solides plaisirs.

Mais vous, fière beauté, que prétendez-vous faire ?
Voulez-vous me ravir
Un bien qui ne saurait que peu vous satisfaire,
Et peut bien me servir ?

Donnez-moi donc au moins une Amante pour l’autre,
Troquons, je le veux bien ;
Ou rendez-moi son cœur, ou donnez-moi le vôtre
À la place du sien.

…. à suivre…

* Allusion à l’histoire d’Iphis et Iante, dont Benserade a fait une comédie (1634).

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