La poésie du mercredi (#42)

Allez, restons au Moyen-Âge.
Nous sommes en France – dans le Nord, vraisemblablement en Île-de-France -, au XIIIe siècle, et la langue utilisée est toujours la langue d’oïl.
Un autre genre de poésie, peu connue, qui sévit à cette époque, c’est la « fatrasie » ou « resveries ». Le principe : entre le bout-rimés et l’absurde, la fatrasie consiste à enchaîner des vers par rimes, sonorités et associations d’idées – il faut exploiter la richesse polysémique de la langue.
Je trouve cette idée très intéressante, et surtout très moderne. Parfois, on frôle l’absurde façon Ionesco – avec le décalage temporel, bien sûr…
C’est une des premières formes de poésie consciente d’elle-même, et qui ne se prend pas au sérieux.
Et puis, ces fatrasies sont un témoignage précieux de l’oralité du XIIIe siècle, puisque la plupart des vers sont une récupération de formules toutes faites et habituelles, entre lapalissades et maximes, clichés poétiques (déjà !) et savoir populaire…

Comme la semaine dernière, je vous propose une édition bilingue d’une de ces fatrasies : ce serait dommage, vu le principe de création de cette forme de poésie, de ne pas profiter des sonorités ! Le titre ainsi que l’auteur nous sont inconnus…

Nus ne doit etre jolis
S’il n’a amie.
J’aim autant croute que mie
Quant que j’ai faim.
Tien cel cheval par la frain
Maleurus.
Autant en un comme en deus
Ou a hasart.
J’aim autant a lever tart
Qu’au point du jor.
Onques ne fui sans amor
N’yver n’esté.
Tos jors est il solaus chaus
En plain aoust.
Il ne me chaut qu’il me coust
Mes que je l’aie.
C’est à Saint Germain en Laie
Que li rois iert.
Fetes ce qu’il vous requiert
Je vous en pri.
Onques si bele ne vi
Ni n’acointai.
Par un matin me levai
Quant il fut nus.

traduction 

Nul ne doit être gai
S’il n’a une amie.
J’aime autant croûte que mie
Quand j’ai faim.
Tiens ce cheval par la bride,
Malheureux.
Autant en un comme en deux
Ou par hasard,
J’aime autant me lever tard
Qu’au point du jour.
Jamais je ne fus sans amour,
Ni hiver ni été.
Toujours est le soleil chaud
En plein mois d’août. 
Peu me chaut ce qu’il m’en coûte
Pourvu que je l’aie.
C’est à Saint-Germain en Laye
Que le roi ira.
Faites ce qu’il vous demande,
Je vous en prie.
Jamais si belle ne vis
Ni ne saluai.
Par un matin je me levai
Quand il faisait nuit.

(Vous ne trouvez pas que « Par un matin je me levai / Quand il faisait nuit » forme un contrepoint intéressant avec « Au réveil il était midi » ?)

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2 réflexions sur “La poésie du mercredi (#42)

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