De la générosité des Instants-Nés

J’aimerais continuer ici la réflexion débutée dans cet article et poursuivie dans celui-ci.

Dans le premier article, je distinguais les différents instants dont se compose le processus d’écriture poétique. Il y a d’abord la découverte de la force-poésie, cette sensation d’avoir vu quelque chose, d’assister à un événement spécial, on est incrusté dans l’instant. Puis, presque simultanément vient le désir, l’évidence même, de mettre en mots cet instant vécu/compris. (J’utilise le terme de « vécu/compréhension » faute de trouver un mot exact décrivant une sensation qui est la vie, mais pas simplement emportement, sensation, inspiration ; ni complètement une intellectualisation du phénomène dont on a été témoin autant qu’auteur, une simple saisie conceptuelle. Le « vécu/compréhension » participe à parts égales d’une assimilation dans l’instant et d’un recul critique qui permet à la pensée de l’englober, de lui donner un sens. Il y a une dimension lucide dans cette vision qui s’impose lors de l’instant de force-poésie.)

Donc le vécu/compréhension entraîne l’idée de l’écriture, puisque l’enthousiasme ressenti va de pair avec l’organisation logique nécessaire à l’expression, et surtout l’expression écrite.

L’étape suivante n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’écriture elle-même, mais un effort de formulation. Effort qui peut se faire durant l’acte d’écrire (tracer des signes) mais qui est forcément antérieur à l’acte lui-même en tant qu’objet terminé et extérieur à celui qui l’a fait.

C’est là que ça devient intéressant. Cet état, de transformation quasiment chimique, a une durée indéterminée – qui peut aller de quelques secondes à plusieurs jours, que l’on appelle communément « inspiration », mais qui n’a rien à voir avec l’inspiration antique – et pose différents problèmes, le plus important étant celui de la fidélité, et, dans une certaine mesure, de la générosité.

On pense à tort l’inspiration comme un phénomène sur lequel on n’a pas prise, duquel on n’est pas responsable. Les mots écrits le sont toujours par choix, même partiellement inconscient, même si la réflexion a eu lieu trop vite pour qu’on puisse la suivre.

Le problème donc dans l’écriture d’un Instant-Né – je pense cette analyse valable, jusqu’à un certain point, pour toute forme d’écriture poétique, mais je me concentrerai ici sur les Instants-Nés en particulier – est donc celui de la fidélité, à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, et c’est ce dont je parlais dans le premier article, se pose la question de la fidélité de la retransmission. Comment faire en sorte que le langage s’efface – alors qu’il est le seul matériau du poème – devant le fait, l’image, l’instant de force-poésie, lesquels échappent au langage ? Sachant que la poésie est communément décrite comme réflexion sur le langage, un Instant-Né est-il toujours de la poésie ? Peut-on échapper à la poésie en bâtissant une œuvre poétique ? Comment décrire précisément cette route de montagne, ce bâtiment ? Les mots font référence, dans l’image mentale qu’ils créent chez tout individu, à un vécu particulier. Chacun porte en lui l’image d’une certaine route de montagne, qui sera différente de celle que portent les autres. Le vécu/compréhension se heurte d’emblée à ce problème, qui est celui, au fond, de toute écriture.

Ici, nous avons donc le problème de celui qui écrit et ne sait pas comment transmettre ce dont il voudrait faire profiter d’autres que lui. Pour trouver le moyen d’écrire en étant compréhensible (pas dans le sens de la raison, mais dans celui de la saisie de l’instant par d’autres), il doit en quelque sorte s’échapper lui-même, se sortir de son univers.

Pour ce faire, il doit se détacher de lui-même, de son vécu, de son passé (mais dans quelle mesure cela est-il possible ?…), pour assister de nouveau à l’instant qu’il veut transmettre, mais en étant cette fois non plus un témoin en même temps qu’un auteur, passif en même temps qu’actif, mais passif sous un angle différent. Tout est une question d’interprétation. En même temps, les mots viennent, et il faut les choisir en ayant pleinement conscience qu’ils remplaceront le vécu/compréhension.

C’est ce phénomène dont je parlais dans le premier article : les mots qu’on utilise pour rendre vivant l’instant le vampirisent, ou le parasitent, si vous préférez ; plus le temps passe, plus la sensation s’affaiblit, et plus les mots deviennent sonores. Prenons l’image de l’alambic. À l’origine du processus, il y a un tout : les fruits, l’alambic, les vapeurs, l’excitation, les parfums… Quelque chose est en train de se passer, de se transformer, dont on est à la fois témoin (je regarde le processus, qui n’est pas moi mais un objet extérieur) et auteur (puisque c’est moi qui ai réuni les fruits et fait les réglages de l’alambic). Or le résultat de ce processus : une bouteille fermée, transparente mais solide, et l’eau-de-vie dans le verre. C’est un produit sur lequel on n’a plus prise, et qu’on peut consommer (avec modération) sans plus penser au processus qui en est à l’origine. Avec le temps, la seule chose qui vienne à l’esprit, qui prenne la place de l’alambic et de ses odeurs, c’est cette bouteille qui contient l’eau-de-vie produite. (D’ailleurs, le fait qu’on doive jeter le premier litre produit, néfaste, rappelle que dans l’écriture, le premier jet (le premier filet d’alcool ?) doit être retravaillé, creusé plus profondément, certaines formules supprimées, sans quoi le poème est lui aussi mauvais)).

Tout ceci pour dire que le matériau même de la poésie semble trahir le phénomène qui l’a déclenchée.

Mais la fidélité d’un Instant-Né, ce n’est pas seulement sa conformité avec l’instant  vécu/compris de force-poésie (jargonnons, jargonnons) ; c’est aussi la fidélité du texte vis-à-vis de sa nature. Je présentais cette forme comme une sorte de « photographie poétique ». Il doit donc y avoir, dans un Instant-Né véritable, je veux dire AOP (appellation d’origine protégée), une forme de clarté, d’objectivité. Que celui qui l’a écrit s’efface, au profit de ce qu’il montre. D’où la nécessité de trouver quelque chose de commun à tous dans la rédaction d’un poème de ce type. Comme dans tous les genres littéraires, il y a un pacte – implicite ou explicite – entre l’auteur et le lecteur : dans le cas de l’Instant-Né, l’auteur s’engage à montrer quelque chose que le lecteur puisse ressentir lui aussi. Il se doit donc d’être fidèle à cet engagement, en ne laissant pas le lecteur désorienté par une œuvre ou trop hermétique ou trop prosaïque. Ni trop conceptuel – en touchant à l’essence des mots, des Idées –, détaché de la réalité, ni trop particulier.

De là aussi l’idée qu’un Instant-Né est, doit être généreux : le but, c’est le plaisir (de la lecture) d’autrui ; il ne faut pas se replier sur soi-même mais au contraire faire un effort pour sortir de soi-même et se mettre à la place de l’autre, du lecteur qui est la finalité de l’écriture. En somme, il faut que le lecteur ressente quelque chose de personnel en lisant un Instant-Né, que les images créées par le poème fassent écho aux siennes propres.

Un Instant-Né, ça s’efface, et c’est récupéré par un lecteur.

Comme on offre une bouteille d’eau-de-vie de sa cuvée.

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7 réflexions sur “De la générosité des Instants-Nés

  1. Dans l’exercice de l’écriture, on est en lien avec ses sensations, avec les mots qui nous viennent et qui nous sont propres. Difficile pour moi de penser au tiers lecteur. J’aurai une approche plus viscérale de l’écriture, pas vraiment une distillation, ce serait plutôt une infusion le temps que le ressenti se glisse dans la foret des mots pour s’exprimer ensuite en un texte non prémédité.

    Aimé par 1 personne

    1. Je comprends ce que vous voulez dire ! Mais justement, un Instant-Né n’est pas (et c’est ce qui le différencie d’autres types de poésie, je pense) lié uniquement à « ses sensations ». Dans la mesure où il s’agit de montrer, on ne peut pas ne pas envisager l’œuvre avec un certain recul ! C’est un peu comme au théâtre : on s’implique, bien sûr, parce qu’on aime ça, mais le but est de jouer une pièce pour et devant d’autres personnes.

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  2. « Comme l’arc qui se tend pour projeter la flèche dans un mouvement sec, le trait calligraphié porte la trace de l’être qui l’a engendré. Sans doute le trait premier de l’écrivain est-il l’émotion dont les mots seront ou non investis, ce battement fondateur qui consiste à mettre en mouvement celui qui les reçoit, lecteurs qui seront remués, même secoués au bout du livre, non seulement le cœur touché, l’esprit atteint, mais l’âme rejointe. »
    — Hélène Dorion, Recommencements

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