La poésie est un outil à fabriquer des éclats de réel, des instants échappés

La poésie est un média, un truchement entre le lecteur, le poète et ce qu’il donne à voir ; il s’agit donc avant tout d’un regard, puisque le regard embrasse l’extérieur et le ramène à soi. Elle est aussi une force et, plutôt que de parler sans cesse de « poésie », ce qui fait automatiquement penser à la poésie écrite, ou pire, aux « contraintes formelles poétiques », je préfère parler dans ce cas de force-poésie.

Par conséquent il ne faut pas confondre la force-poésie, qui est la puissance, le pouvoir dans le sens de capacité (irrépressible parfois…) de voir les instants, de les percevoir, ce qui est également la base de l’art en général ; et la poésie qui est trace écrite, ou orale, mais en tout cas objet que l’esprit peut contempler, en somme le résultat créé de ces instants, du « fluide » de la force-poésie.

Pour utiliser une image moins théorique, la force-poésie (qui se rapproche de l’inspiration dans la définition antique, mais qui est plus globale, car c’est plus un mode de vie qu’une opération réellement artistique), la force-poésie donc, est la matière première qui constitue la poésie, le mouvement qui nécessite et justifie sa naissance, et sans laquelle nulle poésie n’est possible ; alors que la poésie est le résultat, raffiné dans le sens du pétrole, de ce matériau.

D’où également l’idée que la poésie est un artifice, puisque fabriquée, polie par l’homme à partir d’un matériau brut ; un outil.

Or un poème, plus que (selon moi) les autres types de création artistique (à part peut-être les tableaux impressionnistes, qui jouent sur la lumière et l’évocation visuelle, donc également en quelque sorte sur un mélange entre expérience et reconstruction imaginaire pour le spectateur) fabrique des instants, à plusieurs échelles :

• Tout d’abord l’instant du lecteur, celle de la lecture, puisque chaque lecture diffère des précédentes. Chaque lecture d’un poème est création mentale pour le lecteur. Se mettent en place des éléments visuels, formes, lumières, couleurs, des sons, des odeurs et des goûts, bref, des expériences sensuelles, car le texte, ne donnant la préférence à aucun sens en particulier (d’où l’idée que la poésie fabrique plus d’instants que les autres arts), peut librement tous les évoquer en s’appuyant sur l’alliance de l’expérience et de l’imagination du lecteur. Et tous ces éléments se précisent, s’enrichissent, voire disparaissent parfois lorsque le sens se précise, à chaque lecture du poème, qui est plus fine, plus profonde.

L’instant du poète, à plusieurs niveaux aussi. Il y a tout d’abord l’instant de la création du poème : il s’efforce, et parfois réussit, à capter un instant de force-poésie par les mots, ce que Jaccottet décrit comme « ces moments de bonheur qu’on retrouve dans les poèmes avec bonheur, une lumière qui franchit les mots comme en les effaçant » (in Chants d’en bas, Parler), l’instant où l’on sent que quelque chose de l’instant de force-poésie a pénétré dans les mots, cette « lumière » dont parle le poète. Ensuite, il y a l’instant (ou plutôt les instants) de relecture et de correction du poème, où se mêlent le souvenir de l’instant réellement vécu et celui qui naît des mots, comme le lecteur l’imaginera ; c’est une étape hybride où le poète se trouve entre deux, dans une espèce de zone grise, à mi-chemin entre son rôle de poète, et celui de lecteur. Cet instant peut être enivrant ou parfois angoissant, surtout quand on sent le moment vécu de force-poésie s’en aller, et qu’on ne le retrouve pas exactement dans le poème (cette concordance n’arrivant jamais, ou presque ; on s’en approche, mais ce n’est jamais exactement ça.) ; sans compter qu’après, les mots du poème prennent le dessus sur l’instant vécu de force-poésie, et qu’on est incapable de revivre cet instant autrement que par le poème qu’on a essayé de fabriquer pour le retrouver…

• Dans tous les cas, se trouve l’instant de force-poésie et celui, presque instantané, de la certitude qu’on a qu’il faut le partager, que cet instant ait été vécu, imaginé, ou entre les deux (encore !), un souvenir de mots que les sensations, cette fois, s’efforcent de recréer : Jaccottet (re-encore !), dit que « cela » [la poésie] « monte de vous comme une sorte de bonheur, comme s’il le fallait, qu’il fallût dépenser un excès de vigueur, et rendre largement à l’air l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube. »

En créant ces instants, qui sont un truchement, ou une sorte d’interface entre le poète, le lecteur et ce que dit le poème, la force-poésie qui imprègne le texte peut se communiquer ; d’où vient que l’on peut s’entraîner à la ressentir, en lisant de la poésie. Cela augmente la sensibilité en donnant naissance à de nouvelles images, de nouveaux instants vécus, de nouvelles associations d’idées et de mots qui tissent et renforcent l’imaginaire ; pour utiliser une image, cela fait comme si on tissait une voile de bateau. Plus elle est large et d’un tissu fin, et plus elle est sensible au vent, plus elle se gonfle et fait avancer le bateau… Le vent alors étant la force-poésie.

Par conséquent, quand on lit (surtout de la poésie), on vit plus. Je compte comme poésie tout texte qui tient autant compte de ce qu’il veut montrer que de la manière dont il essaie de le faire. Un roman peut donc être de la poésie. Je dis que cela compte surtout avec la poésie, car le regard du poète est plus particulier, et éclaire plus de choses, et différemment, que les autres ; chaque poète a ses images, lieux, éléments, associations verbales et symboliques, etc., bref, un style et un univers qui lui sont propres. En lisant de la poésie, on pénètre donc un autre univers, qui vient enrichir le nôtre, et nous rend plus sensibles à ce qui vient, dans la « réalité », faire écho à ce qu’on a lu ; par conséquent plus sensibles à la force-poésie…

Une autre façon de la provoquer, de ressentir la force-poésie, c’est de regarder les choses pour elles-mêmes, dans leur aspect ; en quelque sorte, sortir de ses préjugés esthétiques (« telle chose est belle, telle autre est laide, en soi et/ou par ses fonctions »). C’est pourquoi la photographie est un art de force-poésie par excellence puisqu’elle choisit, élit, un objet particulier qu’elle donne à voir, ou dans sa totalité ou un détail, avec jeu de lumière, avec ou sans modification ultérieure de l’image obtenue ; la photographie, un peu comme la poésie, résulte d’un instant de vision, d’un regard, qu’elle s’efforce de rendre sensible aux autres ; la différence réside dans le fait que la poésie utilise le langage comme média (le langage servant précisément de lien entre soi et le monde), alors que la photographie utilise uniquement le visuel. La photographie permet donc de révéler la beauté, l’étrangeté de certains objets, voire de les redécouvrir complètement, d’un autre point de vue, en s’attardant sur les formes et les couleurs, par exemple.

La photographie (dans le sens de la contemplation) et la poésie permettent de s’entraîner à ressentir la force-poésie ; et la poésie est un outil à fabriquer des instants.

Quelques exemples d’images :

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25 réflexions sur “La poésie est un outil à fabriquer des éclats de réel, des instants échappés

  1. Je découvre ton article, je suis sur le départ, pas le temps de le lire, par contre le titre m’inspire un truc, la poesie serait comme une alternative au suicide ou alors le suicide serait l’acte poetique par excellence, un acte poetique réussit.

    Je suis content que tu sois de retour.

    C’est moi qui part, je t’ai laissé un peu de lecture et espère avoir l’occasion d’en produire. Je ne musique jamais tant senti « artisan » que quand j’écris des sonnets, étrange sensation…

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    1. Intéressant cette idée de suicide comme acte poétique par excellence ! Reste qu’il est dur (du coup) de le faire partager si on passe à l’acte… À moins d’anticiper et d’écrire le texte avant l’acte, ce qui devient le contraire de ce que je disais ! Alors c’est la réalité qui doit retranscrire le texte, et non pas le poème qui s’efforce de retranscrire un instant vécu. On se retrouve en plein bovarysme… (tiens, l’arsenic, au fait. Emma écrit une lettre grandiloquente avant d’en crever. Il faut que je creuse ça… Et si elle était morte d’avoir pris le principe de la poésie à l’envers ? Si l’on peut appeler « poésie » ce qu’elle lit, ce qui n’est pas le cas. En tout cas, c’est complexe…)

      Je comprends tout à fait cette sensation d’artisanat !

      P.S : bonnes vacances et merci pour la lecture !

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      1. La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d’attendre.

        Guy de Maupassant

        Je suis encore sur le départ, vacances itinérante, j’ai quand même trouvé ça.

        Bonne journée

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  2. Merci pour cet article très intéressant sur votre « vision » de la poésie. Je vous encourage à lire Gaston Bachelard « La poétique de la rêverie » qui parle de « ça » et d’autres choses encore… de manière très poétique, d’ailleurs.

    Pour ma part, puisque j’écris de la poésie, la force dont vous parlez prend sa source dans l’émotion, juste entre le corps & l’esprit, et c’est cela que j’essaie d’exprimer, de libérer, de toucher par tous les sens. Pour moi-même et pour mon (rare) lecteur.
    Je connais cet instant où je me sens à la fois possédée & dépossédée de la poésie, où rien ne m’appartient plus, où je suis en communion avec tout, inspirée & inspirant par & pour le monde. C’est en effet grisant… et épuisant, cette sensibilité exacerbée de chaque instant.

    Si vous voulez venir faire une visite sur mon blog de poésie, je vous transmets le lien :
    http://fabiennepassament.wix.com/atelier-de-poesie
    Bien cordialement

    Aimé par 2 people

    1. Merci beaucoup pour le conseil ! J’avais envie de lire Bachelard depuis un moment, là je vais vraiment m’y mettre !

      Bien sûr, suivant notre imagination, notre manière de fonctionner, la force-poésie peut prendre différentes formes ; je suis pour ma part plus sensible à l’aspect des choses extérieures qu’aux émotions…

      Merci également pour votre lien !

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  3. Très bonne suggestion, Bachelard. Outre « la poétique de la rêverie », on peut renvoyer à » l’intuition de l’instant », petit ouvrage moins connu où il propose une conception alternative à l’analyse bergsonienne de la durée, laquelle a tendance à réduire l’instant à un produit dérivé que l’intelligence découperait.selon ses besoins dans le flux primordial de la « durée ». Vous semblez comme Bachelard plutôt vous orienter vers une philosophie de l’instant. Vous assumez aussi l’artificialité laborieuse du geste poétique sans tomber dans une mystique de l’inspiration, ce que je trouve appréciable.
    Ce concept de force-poésie m’évoque aussi Deleuze qui dans » l’image-temps » et » l’image-mouvement » oppose, entre autres, formes et forces pour rendre compte de ce qui se joue dans la création artistique.
    Enfin, je trouve le lien poésie-photographie proposé par Théléma tout à fait pertinent, même si elle n’est bien sûr pas la première à le faire. Et bravo pour le choix des photos, dont le pouvoir d’évocation, fait d’étrangeté et d’évidence à la fois, donnent un bon exemple de la « vis poetica » que cet article cherche à théoriser, joignant poétiquement le geste à la parole.

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  4. J’ai beaucoup aimé cet article. Je ne suis vraiment pas du tout porté sur la théorie. Je ne suis pas assez disons, intelligent et cultivé pour ça et je le regrette énormément puisque j’ai toujours l’impression (et ton article ne fait pas exception) de passer à côté de quelque chose, de ne pas tout saisir mais, malgré cette impression, j’aime ce que tu as écris parce que tu as l’air tellement passionnée que ça me donne le sourire.

    Sérieusement, qui serait assez fou pour tenter de comprendre, de décrire et d’expliquer la poésie, et pour inventer un concept comme celui de « force-poésie » sinon quelqu’un d’absolument passionné? Et le pire (enfin, le meilleur plutôt) c’est que tu y arrives assez bien. Tu es probablement complétement cinglée de t’aventurer sur ce genre de territoire mais il semble que ce soit une bonne chose et que tu as un bel avenir devant toi, en tout cas dans le domaine de la poésie et des lettres en général 🙂

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    1. Ça me fait vraiment plaisir ! (Oui, bon, j’assume mon caractère étrange, effectivement…)
      Si tu pouvais arrêter de dire que tu n’es pas assez « intelligent » ni « cultivé »…

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      1. Ha ha, pardon, je voulais dire par là que j’ai toujours eu un peu de mal à comprendre les réflexions théoriques et c’est vrai que c’est un gros complexe pour moi qui suis pourtant passionné! En tout cas ça m’a aussi fait plaisir de lire un article comme ça, je trouve ça vraiment cool que tu puisses kiffer la poésie à ce point!

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  5. J’aime beaucoup la manière claire et concise dont cet article parle de la poésie: exprimer ce que l’on perçoit et ressent du réel dans l’instant , et du ressenti de ce réel en soi et à offrir en partage par les mots ou tout autre médium. Merci Thelema

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  6. Revenons aux clichés que tu as postés. Je suppose qu’ils ont suscité chez toi une « émotion ». Prenons à présent un panel de mille personnes et admettons qu’aucune d’entre elles ne soit émue par ces photos. Quelle conclusion en tires-tu ? Que la communication n’a pas passé ? Que tu ne participes pas de l’humanité ordinaire ?

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      1. Je ne suis pas sûr de pouvoir conceptualiser.
        Prenons tes poèmes.. Si les mille likent, tu as de fortes chances d’être « rebloguée » par un chanteur, comme Aragon par Ferrat ou Prévert par Les Frères Jacques.
        Si tu as 10% de followers, tu vas devenir confidentielle.
        C’est à 0% que ça commence devenir intéressant.
        C’est qu’il n’y a pas de langage commun entre toi et le public éventuel.
        As-tu le sens du partage ? (jusque là, je ménage ta susceptibilité).
        Accepterais-tu, à l’instant T, d’être comprise dans 50 ans ?
        Si tu étais éditrice, imprimerais-tu des poèmes illisibles par le commun ?

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      2. Oui mais… « pas de langage commun entre moi et le public éventuel », sachant que la poésie utilise par définition le langage, ce serait un peu embêtant, pour ne pas dire impossible ! Même les performances et poèmes dada, qui revendiquaient de n’avoir pas de sens, ont leurs amateurs et leurs études faites…

        Je pense avoir le sens du partage, sinon je n’aurais pas de blog, je me contenterais d’écrire des pôaimes dans ma chambre je pense !

        Bon. Mon credo, question art, c’est un peu « l’Art n’a rien à démêler avec l’artiste » (de, de, de ? Flaubeeeeeeert.) Donc tant que je me dis que ce que je fais est de qualité, ça ne me dérange pas. (Puis pouvoir se la jouer poète maudit, c’est sympa.)

        Plus sérieusement je ne me prends pas assez au sérieux pour considérer que je serai l’auteur d’une œuvre immortelle , de ceux qu’on dissèque en cours de français.

        Ta dernière question est très intéressante (vu que je veux devenir éditrice). Le problème, c’est que les personnes qui lisent de la poésie sont également, en général, celles qui en écrivent aussi… Donc il me paraît étrange qu’un poète soit tellement obscur qu’aucun de ses « collègues » ne le comprenne (si tant est qu’on puisse « comprendre » la poésie…) !

        Je pense que le critère, dans la poésie, pour savoir si elle en vaut la peine, c’est en quelque sorte la sincérité du poète, l’absence de « pose ». À partir de là, comme a dit je ne sais plus qui, « quand l’eau n’est pas profonde, il convient de la troubler »… Le travail de l’éditeur (enfin, bon, j’en sais pas grand-chose), à mon avis, ce serait de différencier la véritable « eau profonde », même sombre, de la simple « eau troublée »…

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  7. aaahhh… Iphis, Thelema (j’sais plus), je n’avais jamais terminé ce billet, les premiers jours d’août ayant été pour moi des journées de bataille… bref, il est beau, évocateur, entrefilé d’idées lumière… maintenant, je retourne à l’autre, celui d’aujourd’hui…

    Aimé par 1 personne

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